Chronique 162 - Méga-feux : le choix de la catastrophe
- Lucie Fourcade
- 26 juil.
- 5 min de lecture
Derrière les méga-feux des Landes, un modèle économique qui a asséché la terre, épuisé les sols et aligné les pins pour brûler.
Une étincelle suffit, encore faut-il avoir dressé le bûcher.
Le méga-feu n'est pas un accident : c'est une récolte.

L'ÉTINCELLE N'EST PAS LE BRASIER
Une broyeuse sur une piste forestière, un fourgon qui prend feu : voilà d'où sont partis les incendies de Saumos et de Biscarrosse, en juillet 2026 (source préfecture de la Gironde).
Avant eux, il y eut les locomotives à vapeur et les feux d'écobuage des bergers.
L'étincelle, il y en a eu de tout temps, et il y en aura toujours.
La vraie question n'est pas qui a allumé. C'est pourquoi une allumette suffit désormais à ravager des dizaines de milliers d'hectares et à jeter sur les routes plus de 100 000 habitants (source ICI Nouvelle-Aquitaine).
Le départ relève du hasard ou de l'imprudence.
Le brasier, lui, relève d'un choix.
Un feu ne devient "méga" que parce qu'il rencontre un paysage construit pour brûler.
Ce paysage, personne ne l'a trouvé là : on l'a fabriqué.
UNE FORÊT-USINE NÉE D'UNE DÉPOSSESSION
Avant les pins, il y avait de l'eau.
Une lande humide, des marais, des lagunes uniques au monde, et une civilisation agro-pastorale : des bergers sur échasses, des brebis, des terres tenues en commun (source Reporterre).
Cette lande n'était ni vide ni pauvre.
Elle était habitée, travaillée, partagée.
La loi du 19 juin 1857, portée sous Napoléon III, a mis fin à tout cela d'un trait.
Sous prétexte "d'assainir" et de "mettre en valeur" un territoire caricaturé en marécage stérile, elle a programmé le drainage généralisé du plateau et la plantation massive de pins pour les besoins de l'industrie naissante (source Reporterre).
En une génération, les communs sont privatisés : les gemmeurs remplacent les bergers, et ceux qui ont le capital pour planter raflent les anciennes pâtures collectives.
Le géographe Jean-Pierre Lescaret résume le basculement : l'agro-pastoralisme avait produit une civilisation, le pin n'a produit qu'une économie (source Reporterre).
Ce que nous appelons "forêt des Landes" n'est pas un héritage de la nature.
C'est le plus grand massif artificiel d'Europe de l'Ouest, une usine à ciel ouvert née d'une dépossession.
PRODUIRE VITE, BRÛLER MIEUX
Cette usine a une logique, et elle est simple : produire vite.
Le bois landais sert d'abord à faire du papier et des cagettes.
Ce qui compte, ce n'est pas la qualité, c'est la cadence.
Alors on coupe les pins jeunes, souvent avant 30 ans, pour alimenter les papeteries du massif (source Reporterre).
Chaque cycle épuise un peu plus la terre.
La coupe rase, puis l'arrachage des souches pour l'énergie et le papier, détruisent les systèmes racinaires et mycorhiziens et exportent la fertilité des sols.
On en est arrivé à devoir mettre des engrais pour maintenir la production.
Comme le pointe l'ingénieur forestier Sylvain Angerand, même sans dérèglement climatique, ce modèle-là ne tiendrait pas (source Reporterre).
Et pendant qu'on épuise le sol, on continue de l'assécher.
Le drainage n'a jamais cessé : crastes (sorte de fossées) toujours plus profondes, pompages pour la maïsiculture, mise en culture des zones humides.
Résultat : 80 % des zones humides landaises ont disparu en un siècle, et avec elles les lagunes (source Touche pas à ma zone humide).
Une terre qu'on vide de son eau est une terre qui brûle mieux.
La sécheresse n'est pas seulement produite par le climat : on l'a aussi organisée, parcelle après parcelle.
UNIFORME, FRAGILE, COMBUSTIBLE
Reste à comprendre pourquoi le feu, une fois parti, devient incontrôlable.
La réponse tient dans la structure même de la plantation.
La résine du pin suinte et s'enflamme au premier contact.
Au sol, l'épaisse litière d'aiguilles sèches forme une mèche continue qui propage les flammes avant même quand le vent s'emmêle.
En hauteur, la canopée ininterrompue laisse le feu courir de cime en cime.
Et les rangées rectilignes, dessinées au cordeau, se transforment en couloirs où s'engouffre le vent (source Sciencepost).
Cette uniformité est aussi une fragilité.
Les tempêtes Martin en 1999 et Klaus en 2009 se sont engouffrées dans ces alignements et ont couché les arbres par milliers.
Puis les scolytes, et depuis fin 2025 le nématode du pin apparu à Seignosse, profitent de la pauvreté génétique du peuplement pour l'attaquer (source Reporterre).
Chaque crise laisse derrière elle du bois mort et affaibli : autant de combustible supplémentaire.
Sur ce paysage préparé, le climat n'a plus qu'à mettre le feu.
Canicules à répétition, sécheresses extrêmes, rafales : les conditions deviennent plus fréquentes et plus violentes.
À Saumos, les pompiers ont vu se former une véritable tornade de feu (source Sciencepost).
Le méga-feu, ce n'est pas une malédiction.
C'est l'addition d'un combustible parfait, d'une terre asséchée et d'un climat déréglé : trois produits du même modèle.
PERSÉVÉRER SUR LE MAUVAIS CHEMIN
On pourrait croire qu'après 1949, après 2022, après 2026, la leçon serait tirée.
C'est l'inverse.
À chaque crise, la forêt est replantée à l'identique, comme par réflexe (source Reporterre).
Et le modèle, loin de reculer, s'étend.
La coopérative Alliance Forêts Bois, née dans les Landes, a fait de l'industrialisation de la forêt sa spécialité : coupe rase et monoculture résineuse (94 % de résineux).
Son "modèle landais" gagne désormais toute la façade ouest du pays (source Canopée).
De nouveaux appétits s'ajoutent : le projet E-Cho, à Lacq, lorgne le pin du Sud-Ouest pour fabriquer du biocarburant destiné aux avions et aux bateaux (source Reporterre).
Toujours plus de pression sur la même ressource.
Pourtant, une autre voie est documentée.
Des forestiers misent sur la sylviculture mélangée à couvert continu, laissent vieillir les arbres, retrouvent des sols vivants et des essences diversifiées.
Une étude après la tempête Klaus a même montré que la régénération naturelle est souvent plus rentable que la coupe rase suivie de replantation (source Canopée).
Ce qui bloque n'est donc pas la nature, ni même toujours l'argent : c'est un modèle qui refuse de mourir tant qu'il rapporte.
EXIGEONS UN NOUVEAU MODÈLE
Nommons-le pour ce qu'il est.
Ce qui brûle aujourd'hui dans les Landes n'est pas une fatalité naturelle : c'est la récolte d'un modèle.
Un modèle qui a commencé par déposséder des communs, qui a asséché la terre, épuisé les sols, aligné les arbres et vendu le bois au plus vite.
Un modèle qui, une fois le brasier éteint, s'apprête à recommencer.
Changer de trajectoire ne relève pas du miracle.
Diversifier les essences, laisser vieillir, restaurer l'eau et les sols, rendre à la forêt sa place de milieu vivant plutôt que d'outil de production : tout cela existe déjà, sur des parcelles qui détonnent au milieu de la mer de pins.
Ce que nous voyons partir en fumée est le produit d'un choix.
Changeons le choix.
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