Chronique 174 - Les religions, l'enfant et sa liberté
De la foi transmise à la liberté préservée : un curseur à positionner.
Croire n'est une liberté que si l'on peut choisir.
Un enfant, lui, reçoit une foi avant de savoir qu'il aurait pu en refuser une autre.
Jusqu'où a-t-on le droit de choisir à sa place ?

UN ENFANT N'APPARTIENT À PERSONNE
Un enfant naît dans une famille, une culture, une histoire.
Il en hérite la langue, les gestes, souvent la foi.
C'est le mouvement même de la transmission, et je m'en réjouis : personne ne grandit hors sol.
Mais il y a une phrase que je refuse de tenir pour une évidence : "C'est mon enfant, j'en fais ce que je veux".
Un enfant n'est pas le prolongement de ses parents.
C'est une personne, avec des droits qui lui sont propres.
Le droit international le pose noir sur blanc.
La Convention internationale des droits de l'enfant reconnaît à chaque enfant la liberté de pensée, de conscience et de religion, et demande aux parents de le guider "d'une manière qui corresponde au développement de ses capacités" (source Humanium).
Guider, pas verrouiller.
Accompagner une liberté qui grandit, non imposer une identité définitive à un être qui ne peut encore rien en dire.
C'est là mon point de départ.
La vraie question n'est pas de savoir quelle religion irait "trop loin".
Elle est de savoir où finit la transmission, et où commence la confiscation de l'avenir d'un enfant.
OÙ PLACER LE CURSEUR
Un concept éclaire tout le sujet, forgé par le philosophe Joel Feinberg : le droit de l'enfant à un avenir ouvert.
L'idée est simple et puissante.
Un enfant deviendra un adulte qui fera ses propres choix.
Le rôle de ceux qui l'élèvent n'est pas de choisir à sa place pour toujours, mais de lui préserver, autant que possible, la capacité de choisir lui-même une fois adulte.
Cela trace une ligne nette.
D'un côté, le réversible : apprendre une prière, suivre un catéchisme, grandir dans les rites d'une communauté.
L'enfant pourra plus tard garder, adapter, quitter.
La porte reste ouverte.
De l'autre, l'irréversible : ce qui ferme des portes avant même que l'enfant ait pu les voir.
Je le dis clairement, pour qu'on ne me fasse pas dire l'inverse : je ne réclame pas qu'on empêche les familles de transmettre leur foi.
Une culture qui ne se transmet plus s'éteint, et ce n'est pas ce que je cherche.
Ce que je veux nommer, c'est le moment précis où la transmission cesse d'ouvrir un chemin pour en murer d'autres.
Forclore, c'est cela : fermer d'avance, condamner une possibilité avant même que l'enfant ait pu la connaître.
Ce curseur, réversible ou irréversible, est la boussole de toute cette chronique.
CE QUI S'ENLÈVE, CE QUI RESTE
Ce débat est parti d'un objet précis : le voile posé sur la tête de très jeunes filles. Regardons-le en face, sans le fuir et sans en faire le procès d'une religion.
Un voile s'enlève.
Sur ce plan, il est réversible : il ne laisse rien sur le corps, et une femme adulte pourra le porter ou l'ôter.
Mais réversible ne signifie pas "rien à en dire".
Ce qui mérite l'examen, ce n'est pas le tissu, c'est la contrainte autour de lui.
Un signe imposé tôt, en permanence, non négociable, à un âge où l'enfant ne peut pas consentir, façonne un rapport au corps qui, lui, ne s'ôte pas d'un geste.
La question n'est donc pas d'interdire, mais de regarder le degré, l'âge, l'automatisme de la contrainte.
Et cette question ne vise pas une foi plutôt qu'une autre.
Le voile, mais aussi la kippa, la grande croix, le turban : le principe est identique pour tous.
Aucun de ces signes n'est une atteinte au corps mais tous posent la même question de la liberté naissante d'un enfant.
La loi française, elle, a fixé un périmètre précis : depuis 2004, les signes religieux ostensibles sont interdits à l'école publique : voile, kippa, croix de dimension excessive, sans distinction de culte (source Légifrance).
Hors de l'école, aucune interdiction ne pèse sur l'enfant.
Le droit encadre un lieu, pas un corps.
C'est ce vide que le débat vient interroger.
LA LIGNE ROUGE, C'EST LE CORPS
Il est un seuil où le conditionnel n'a plus sa place.
Ce seuil, c'est le corps de l'enfant.
L'excision (l'ablation totale ou partielle du clitoris et des petites lèvres) n'est pas une tradition qui se discute.
C'est un crime.
Le droit français la traite pour ce qu'elle est : une mutilation, punie de 10 ans d'emprisonnement, et de 15 ans de réclusion lorsque la victime a moins de 15 ans (source Ofpra).
La France est même le pays d'Europe qui a le plus poursuivi ces actes, avec près d'une trentaine de procès depuis 1979 (source Sénat).
Et la loi protège longtemps : la victime peut porter plainte des années après sa majorité.
Ici, aucune transmission ne justifie rien.
Une mutilation sexuelle prend à une petite fille quelque chose qu'elle ne récupérera jamais.
Elle ne referme pas une porte : elle mure un corps.
C'est l'exemple le plus pur de ce que le droit à un avenir ouvert interdit, et c'est pourquoi, sur ce point, la société a su être nette.
Reste à savoir si elle l'est autant partout.
DEUX CORPS, DEUX MESURES
Il existe une autre atteinte irréversible au corps d'un enfant, et celle-là, la société la tolère.
La circoncision rituelle retire au garçon une partie de son corps, définitivement, sans nécessité médicale, sans qu'il ait pu dire un mot.
Je pèse mes termes, car ce terrain est piégé et l'on y trébuche vite.
La circoncision n'est pas l'excision : elle n'ampute pas une fonction, et la comparer trait pour trait à une mutilation sexuelle féminine serait malhonnête.
Mais elle n'est pas non plus un geste anodin, et le droit lui-même le reconnaît : à la différence d'un acte médical courant, la circoncision rituelle requiert le consentement des deux parents (source MACSF).
Un débat laïque existe, porté par des voix qui réclament d'ouvrir la question du consentement de l'enfant (source Droit au Corps).
Ce qui m'intéresse n'est pas de désigner une communauté.
Le judaïsme et l'islam pratiquent ce rite, et les États-Unis le pratiquent massivement au nom de "l'hygiène", hors de tout contexte religieux.
Ce qui m'intéresse, c'est l'asymétrie.
La même société qui condamne absolument l'atteinte au corps des filles se montre bien plus tolérante envers celle faite aux garçons.
Le droit de l'asile l'illustre crûment : depuis 2018, la France protège les mineures contre tout risque de mutilation sexuelle, mais les garçons seulement lorsque ce risque menace "leur fonction reproductrice" (source Légifrance).
Deux corps d'enfants, deux mesures.
Poser cette question, ce n'est pas attaquer une foi : c'est appliquer à tous le même principe.
Le corps d'un enfant n'est le support d'aucune croyance adulte.
GARDER LA PORTE OUVERTE
On présente souvent la laïcité comme une machine à effacer les religions.
C'est un contresens.
Défendre la laïcité, c'est défendre la liberté de conscience de chacun, donc, d'abord, celle de l'enfant qui n'a pas encore choisi.
Une laïcité qui protège l'avenir ouvert ne prend rien à personne : elle garantit qu'un jour, devenu adulte, chacun pourra croire, changer, ou ne pas croire.
Y compris croire.
C'est la seule liberté religieuse qui vaille : celle qu'on choisit.
Alors je pose une proposition, plutôt qu'un interdit.
Et si l'on demandait aux cultes un engagement d'ouverture ?
Que toute instruction religieuse donnée à un enfant s'accompagne d'une information simple : d'autres croyances existent, et l'absence de croyance aussi.
Non pour diluer les fois, mais pour que l'enfant sache qu'il aura, un jour, le droit de choisir.
J'en connais les limites : l'État n'a pas à écrire la doctrine des cultes, et une telle ouverture ne se décrète pas d'en haut.
Mais je préfère une proposition imparfaite qui ouvre à un interdit qui ferme.
Un enfant n'appartient ni à un État, ni à une communauté, ni à ses parents.
Il s'appartiendra.
Notre seul devoir est de lui garder cette porte ouverte.
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Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.
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Bonjour
À lire, https://www.facebook.com/share/p/1EmknQnEzV/ bien que je pense que vous avez déjà lu/vu cette publication. Pour ma part, je me replonge dans le pavé "Dictionnaire amoureux de la laïcité".
Daniel