top of page

Chronique 23 - Les juifs et le RN : l'alliance de l'absurde

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 10 mars
  • 8 min de lecture

Il y a des paradoxes si grands qu'ils finissent par ressembler à de la magie, bien noire. Des tours de passe-passe politiques tellement bien exécutés qu'on en oublie de regarder la main qui distrait l'attention pendant que l'autre fait le sale travail.

Voilà le paradoxe dont je veux vous parler aujourd'hui : comment un parti fondé par des anciens nazis, dont le fondateur a été condamné plus de vingt-cinq fois par la justice française (notamment pour négationnisme et propos antisémites) est-il devenu, aux yeux de certains Français de confession juive, un rempart contre la haine ?

Comment ce même parti, dont des élus et cadres fréquentaient encore en 2026 des groupes Facebook ouvertement islamophobes et antisémites, peut-il se retrouver invité à Jérusalem par le gouvernement israélien pour une conférence sur la lutte contre l'antisémitisme ?

Et comment Jordan Bardella peut-il déclarer devant des centaines de personnes à Jérusalem, en mars 2025 : "La menace islamiste, elle est votre ennemie, tout autant qu'elle constitue notre péril le plus existentiel", et être accueilli par des applaudissements nourris ?

La réponse est à la fois simple et terrifiante.

Elle tient en un mot : substitution.


Lucie Fourcade

LE MÊME VENIN, UN AUTRE VISAGE

Commençons par ce que les chiffres disent, parce que les chiffres, eux, ne font pas de communication.


Dans son rapport 2024 sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) rappelait :

  • 34% des sympathisants RN estimaient que "les Juifs ont trop de pouvoir",

  • 51% adhéraient au stéréotype de la double allégeance des Français juifs,

  • 51% leur prêtaient un rapport particulier à l'argent. Soit des chiffres nettement supérieurs à la moyenne nationale et à ceux des autres partis (source France 24).


Ces données ne datent pas de l'ère Jean-Marie Le Pen.

Elles décrivent l'électorat d'aujourd'hui, celui de Bardella et de Marine Le Pen. L'antisémitisme hante le parti de manière récurrente, et la dédiabolisation entamée par Marine Le Pen à partir des années 2000 n'a pas empêché des sympathisants de l'idéologie antijuive de subsister de manière plus ou moins diffuse en son sein (source Cairn.info).

Et quand on regarde non plus l'électorat, mais l'écosystème militant qui gravite autour du RN, le vernis craque encore plus vite.


Salut nazi hommage Quentin Deranque

En février 2026, lors de la marche d'hommage à Quentin Deranque à Lyon, des saluts nazis ont été aperçus dans le cortège, aussitôt signalés par la préfète du Rhône au procureur de la République. Deux enquêtes pénales ont été ouvertes pour apologie de crime contre l'humanité et injures racistes (source Franceinfo).


Parmi les organisateurs et membres du service d'ordre figuraient des militants néonazis documentés,dont certains liés à des élus RN (sources Médiapart, StreetPress).


Ce n'est pas un incident isolé.

C'est le quotidien des marges assumées d'un mouvement qui se sait soutenu par des militants dont les saluts nazis ne sont pas des provocations accidentelles : ce sont des convictions.

Les ponts entre le parti et ces groupuscules satellites existent, sont documentés, et persistent (source Cairn.info).


LE BOUC ÉMISSAIRE A CHANGÉ DE NOM

Chez l'extrême-droite européenne, le bouc émissaire musulman a progressivement remplacé le bouc émissaire juif (source Révolution Permanente). 

Ce glissement n'est pas le fruit du hasard.

Il est le produit d'une stratégie de dédiabolisation précisément construite autour d'un axiome : si vous convainquez les Juifs que vous êtes leur allié contre l'Islam, vous effacez votre passé nazi d'un trait de plume.


Marine Le Pen l'a formulé sans ambiguïté dès 2014, dans Valeurs actuelles : "Le RN sera dans l'avenir le meilleur bouclier pour protéger la communauté juive de son principal ennemi, le fondamentalisme islamique" (source Décideurs Magazine).

La formule est habile.

Elle construit simultanément deux piliers : la menace islamiste comme problème central de la France, et le RN comme seule force capable d'y répondre.

Elle vise à faire des Français juifs des alliés naturels de l'extrême-droite.

Non pas parce que le RN aurait renoncé à sa logique d'exclusion de l'autre, mais parce que "l'autre" a simplement changé de nom.


À Jérusalem en mars 2025, Bardella a insisté sur le "lien" entre "la montée de l'islamisme, la recrudescence de l'antisémitisme et le phénomène migratoire qui fracture toutes les sociétés occidentales" (source France 24). 

La construction rhétorique est parfaite : immigrés, islamisme et antisémitisme sont mis dans le même sac.

Concrètement, le RN calcule : l'ennemi du Juif, c'est l'Arabe. Et c'est aussi l'ennemi de la France. Nous sommes ensemble, vous et nous.

C'est un mensonge. Et un piège.


Dans cette recomposition, les Français juifs ne sont pas reconnus comme des citoyens à part entière, protégés par une conviction sincère.

Ils sont des alliés tactiques dans une guerre culturelle contre l'Islam.

Des supplétifs utiles. Des témoins de légitimité.


Comprenons ce que cela signifie concrètement.

Quand Bardella se rend à Jérusalem, quand Marine Le Pen poste des messages de soutien à la communauté juive après chaque acte antisémite, quand le RN instrumentalise la mémoire de la Shoah pour mieux stigmatiser les musulmans, il ne s'agit pas de protection. Il s'agit de caution.

La présence juive dans l'orbite du RN sert à blanchir ce que le parti a été, et à légitimer ce qu'il veut faire. Elle dit : voyez, nous ne sommes plus ce parti-là. Elle dit aussi : voyez, même eux nous font confiance.


C'est une fonction, pas une fraternité.

Et cette fonction a une limite que l'histoire a déjà tracée : les alliés tactiques durent le temps de la tactique.

Le jour où la logique d'exclusion du RN n'aura plus besoin de caution juive (parce qu'elle sera normalisée, banalisée, acceptée), la question de l'utilité se reposera.

Sous une autre forme. Avec d'autres noms.


QUAND LA PEUR DEVIENT MAUVAISE CONSEILLÈRE

Comment des Français de confession juive, dont beaucoup ont des familles marquées par la Shoah, par la persécution, par l'histoire du Front National, peuvent-ils envisager de voter pour le RN ?

La réponse, je la comprends même si elle me bouleverse.

Quand des Français juifs voient leurs enfants insultés, quand la violence antisémite augmente, la peur devient mauvaise conseillère.


C'est de là que viennent des positions surprenantes en faveur de l'extrême-droite, même chez des personnalités comme Serge Klarsfeld ( célèbre chasseur de nazis) ou Alain Finkielkraut, au risque d'oublier que dans l'esprit de nombreux électeurs RN, ils ne sont toujours "qu'un détail" (source leJDD).

Le vertige est complet quand on se souvient qu'en janvier 2026, Arno Klarsfeld (fils de Serge Klarsfeld nommé ci-dessus, dont la famille a survécu à la déportation) appelait sur CNews à organiser, à l'image de Trump avec l'ICE, "des sortes de grandes rafles un peu partout" pour expulser les étrangers en situation irrégulière (source franceinfo).

Le mot "rafle", dans la bouche d'un Klarsfeld, résonne comme un séisme.


Depuis le 7 octobre 2023 (attaque du Hamas contre Israël), la fracture entre une partie de la communauté juive française et la gauche mélenchoniste est devenue abyssale : 92% des Juifs français estimaient que LFI contribuait à faire monter l'antisémitisme, selon une enquête Ifop, tandis que le RN n'arrivait qu'en troisième position dans cette perception, derrière les Écologistes (source Tribune Juive). Cependant, abordez les sondages avec circonspection, comme nous l'avons vu dans cette Chronique.


Résultat : pour la première fois, selon une enquête de l'observatoire Hexagone publiée en 2025, le RN arrivait en tête des intentions de vote parmi les électeurs de confession juive.

Un phénomène qualifié d'assez nouveau, analysé au regard du contexte géopolitique et de la montée des actes antisémites (source RCF).

Pour la journaliste Noémie Halioua, la raison principale est une question de sécurité : certains considèrent que le RN de Bardella n'est plus celui de Le Pen père, et qu'il serait plus à même de les protéger face à LFI (source CNEWS).


Je comprends la peur. Je comprends le désespoir.

Mais il faut nommer ce qui se passe réellement.


UN MARIAGE DE RAISON DANGEREUX

En mars 2025, le gouvernement de Netanyahou a montré son rapport totalement instrumental à la lutte contre l'antisémitisme.

Peu lui importait que le RN ait été fondé par des nazis et que son dirigeant historique se soit fait connaître pour ses propos négationnistes, dès lors que l'islamophobie virulente de l'extrême-droite européenne pouvait être utile à la légitimation des opérations militaires en cours à Gaza (source Révolution Permanente).


Cette convergence a suscité des désistements parmi les invités de la conférence, comme celle du grand rabbin du Royaume-Uni, qui a refusé de s'afficher aux côtés de l'extrême droite (source France 24).

Le message du ministère israélien de la Diaspora résume tout avec une franchise désarmante : "Jordan Bardella n'est pas un homme d'extrême-droite, mais un ami extrême d'Israël" (source Europe 1).


Voilà la logique à l'œuvre : peu importe le passé nazi, peu importe l'antisémitisme encore mesurable dans l'électorat RN, peu importe les candidats négationnistes encore investis en 2024, ce qui compte, c'est l'alignement sur la politique de Netanyahou et l'hostilité partagée envers le monde musulman.


Quand Marine Le Pen, en juillet 2025, a dénoncé la reconnaissance de l'État palestinien par la France comme une "reconnaissance du Hamas", reprenant mot pour mot les éléments de langage de Netanyahou, elle a alimenté une vision binaire du monde : civilisation contre barbarie, Israël contre le terrorisme (source L'insoumission).

C'est le "choc des civilisations" de Samuel Huntington habillé en discours républicain.


LA PERMANENCE DE LA LOGIQUE D'EXCLUSION

Il faut ici dire quelque chose de fondamental : le RN n'a pas renoncé à la xénophobie. Il l'a recentrée.

La logique du parti est restée exactement la même depuis sa fondation : il faut un ennemi intérieur, une menace incarnée, un groupe à désigner comme incompatible avec la nation.

Ce que le FN de Le Pen père faisait avec les Juifs, le RN de Bardella le fait avec les musulmans.

La mécanique est identique. Seul le visage change.


Et dans cette recomposition, les Français juifs ne sont pas reconnus comme des citoyens à part entière, protégés par une conviction sincère.

Ils sont des alliés tactiques dans une guerre culturelle contre l'Islam.

Des supplétifs utiles. Des témoins de légitimité.


Car voilà ce que le RN offre réellement à ceux qui cherchent en lui une protection : non pas la sécurité de tous, mais la tranquillité des discrets.

Ceux qui ne font pas de vagues, qui n'occupent pas l'espace public, qui se fondent dans le décor : ceux-là pourront continuer à vivre normalement.

Mais ceux qui s'opposeront, qui résisteront, qui dérangeront : ceux-là seront désignés à la vindicte populaire précisément par ce qu'ils sont.

Leur identité deviendra leur accusation.

C'est une prophétie que l'histoire a déjà vérifiée..


LA RÉSISTANCE LUCIDE

Alors que faire de tout cela ?

D'abord, nommer ce qu'on voit.

Refuser de se laisser piéger par la rhétorique de la rupture que le RN met en scène depuis dix ans.

La dédiabolisation n'est pas une transformation : c'est un maquillage.

Les données sur les sympathisants RN le prouvent, les candidats investis le prouvent, l'absence de sanction interne le prouve.

Et les néonazis qui défilent dans les rues de Lyon en faisant le salut hitlérien aussi.


Ensuite, comprendre que l'alliance entre une partie de la communauté juive et l'extrême-droite n'est pas de la naïveté : c'est le symptôme d'une double faillite.

Celle d'une partie de la gauche, incapable de nommer clairement l'antisémitisme quand il vient de son propre camp.

Et celle d'une République qui a laissé la violence antisémite s'installer sans réponse à la hauteur.


Cette double faillite ne justifie pas de confier sa sécurité à ceux qui hier voulaient votre mort et demain utilisent votre nom pour légitimer la leur.

Mais elle oblige la gauche et les républicains sincères à une honnêteté radicale : on ne peut pas demander aux Juifs de France de choisir entre deux variantes de la haine.


Résister, aujourd'hui, c'est aussi refuser les faux choix qu'on nous impose.

Refuser de choisir entre celui qui veut ta mort et celui qui veut ton silence.

Refuser de croire qu'un parti fondé sur la haine peut devenir, par miracle rhétorique, le gardien de ta sécurité.


L'histoire a un sens de l'humour particulièrement cruel : elle recycle les bourreaux en sauveurs, les persécuteurs en protecteurs, les héritiers des nazis en boucliers contre la barbarie.

Elle le fait chaque fois qu'une société est assez épuisée, assez désespérée, assez abandonnée pour ne plus voir la différence.


Notre travail, c'est de voir la différence. Tant qu'il en est encore temps.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

🔔 Abonnez-vous à la newsletter des Chroniques de la Nouvelle Résistance en bas de page pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister ! ✊

👉 Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.

Plus nous sommes nombreux à nommer ce que nous voyons, plus il devient difficile de le nier.

Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

Commentaires


bottom of page