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Chronique 66 - Les fascistes étaient de gauche : anatomie d'une intoxication politique

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 21 avr.
  • 6 min de lecture

Le confusionnisme n'est pas une erreur d'analyse. C'est une stratégie.


Le confusionnisme politique est une arme, pas un argument.

Depuis quelques années, une affirmation circule massivement sur les réseaux sociaux : Hitler était socialiste, Staline aussi, et la Corée du Nord serait la preuve que la gauche mène toujours à la dictature.


Ce mensonge organisé n'est pas une erreur d'analyse : c'est une stratégie.

Une stratégie pour effacer l'héritage du fascisme, disqualifier la gauche, et protéger ceux qui en sont les vrais héritiers.


Lucie Fourcade

LE NOM NE FAIT PAS L'IDÉOLOGIE

L'argument de surface est connu.

Il tient en une phrase : "National-socialiste. Il y a ‘socialiste’ dans le nom". Fin du raisonnement.

C'est à peu près aussi sérieux que d'affirmer que la Corée du Nord est une démocratie parce qu'elle s'appelle officiellement "République populaire démocratique de Corée".

Ou que le Parti républicain américain est un parti de la res publica (du bien commun) parce qu'il porte ce nom.


Les noms sont des instruments de conquête électorale.

Hitler lui-même le savait parfaitement.

Il faisait référence au socialisme parce qu'il pensait que la clé du projet de refondation de l'Allemagne passait par le fait d'arracher les suffrages des masses au marxisme, et qu'il fallait mettre en place un "socialisme" d'essence nationale et raciale.

Ce n'est pas du socialisme.

C'est de la captation rhétorique (source Mr Mondialisation).


Ce qui définit une idéologie politique, ce n'est pas son nom.

Ce sont ses actes.

Ses alliances.

Ses ennemis.

Ses victimes.


CE QUE HITLER A FAIT À LA GAUCHE

Voici les faits bruts, sans filtre.


Le 2 mai 1933, soit à peine trois mois après la prise de pouvoir, les nazis envahissent les permanences syndicales dans tout le pays.

Le gouvernement supprime les syndicats.

Les ouvriers, employés et employeurs sont enrôlés de force dans le Front allemand du Travail, sous le contrôle du responsable nazi Robert Ley.

Plus de 8 millions de syndiqués se retrouvent du jour au lendemain privés de leur organisation (source United States Holocaust Memorial Museum).


Les premiers emprisonnés dans les camps de concentration, dès 1933, sont des militants communistes, des syndicalistes, des sociaux-démocrates.


En 1933, lorsque l'assemblée allemande donne les pleins pouvoirs au dictateur, le véritable parti socialiste fut le seul à voter contre.

Les communistes, quant à eux, avaient déjà été exclus et arrêtés (source Mr Mondialisation).


Un socialiste qui emprisonne et assassine les socialistes.

Un homme de gauche qui détruit les syndicats.

Un progressiste soutenu financièrement par les Krupp, Thyssen, Siemens ou IG Farben (le gratin du grand patronat allemand) précisément pour faire obstacle au bolchevisme et au mouvement ouvrier.


Réfléchissons une seconde.

Si Hitler était de gauche, pourquoi la grande bourgeoisie industrielle allemande l'a-t-elle financé pour détruire la gauche ?

La réponse est simple : parce qu'il ne l'était pas.

La politique économique des nazis reposait sur des principes hypercapitalistes ancrés dans les idées du "darwinisme social".

Les nazis n'avaient donc rien de socialiste et, en alliance au pouvoir avec la droite, ils ont travaillé à détruire physiquement le mouvement ouvrier, aussi bien dans ses composantes socialistes que communistes ou anarchistes (source Contretemps).


STALINE : L'AMALGAME QUI BLANCHIT LA DROITE

La deuxième pièce du puzzle confusionniste, c'est Staline.

L'argument est plus subtil : "Vous voyez bien, quand la gauche prend le pouvoir, ça finit toujours en dictature".

Ce raisonnement a plusieurs problèmes majeurs.


Le premier : Staline a méthodiquement liquidé la gauche internationaliste.

Il a fait assassiner Trotsky.

Il a éliminé les révolutionnaires bolcheviques de la première heure.

Il a trahi les révolutionnaires espagnols pendant la guerre civile.

Il a conclu un pacte avec Hitler en 1939.

Les communistes antifascistes du monde entier, ceux qui se battaient réellement contre le fascisme, le considéraient comme un traître ou un obstacle.


Le deuxième problème : confondre Staline et "la gauche", c'est confondre l'Inquisition et le christianisme des premiers chrétiens.

Une idéologie ne se résume pas à ses trahisons les plus monstrueuses.


Le troisième, et c'est le plus important : la fonction politique de cet amalgame.

Mettre dans le même sac Hitler et Staline, c'est produire une équivalence qui, dans le contexte actuel, sert surtout à blanchir les héritiers du premier.

Ce que cherche à faire l'extrême-droite, c'est dissimuler son propre héritage.

Si la pensée identitaire se répand dangereusement, il reste encore compliqué de se revendiquer d'une idéologie ayant provoqué des millions de morts (source Mr Mondialisation).


LA CORÉE DU NORD, DERNIER ARGUMENT DU DÉSESPOIR

La Corée du Nord.

L'argument ultime des trolls en manque d'imagination.


D'abord, un fait massif que personne ne conteste : la Corée du Nord a retiré de sa constitution depuis 2009 les mots "communisme" et "marxisme-léninisme" afin de promouvoir à la place sa propre forme d'idéologie nationaliste du Juche.

En 2009.

Cela fait plus de 15 ans que la Corée du Nord elle-même a officiellement abandonné l'étiquette communiste (source Wikipédia).


Ce que le Juche est réellement, c'est une idéologie de la race, du sang et de la nation.

La doctrine de Kim Il-sung mêle un patriotisme blessé par la colonisation japonaise et repose sur l'exaltation d'un ethno-nationalisme coréen, le culte dynastique des Kim, et une militarisation totale de la société.

Le Juche ne redistribue pas les richesses : il les concentre dans les mains d'une caste militaire et d'une famille régnante.

Il n'émancipe pas les travailleurs : il les soumet à un appareil de surveillance et de répression parmi les plus brutaux du monde.

Au début des années 1960, la dictature communiste d'antan fut supplantée par la dictature nationaliste d'une dynastie, celle des Kim, toujours en place aujourd'hui (source Revue Conflits).


Une dictature héréditaire.

Un culte de la race.

Un leader suprême intouchable.

Un nationalisme ethnique absolu.

Quelqu'un peut-il m'expliquer en quoi ce programme ressemble à la gauche, et non à la droite nationaliste-autoritaire qu'on connaît bien en Europe ?


LE CONFUSIONNISME COMME STRATÉGIE POLITIQUE

Ce confusionnisme ne surgit pas du néant.

Il a une histoire, une fonction, et des producteurs identifiés.


À partir des années 1980, un courant révisionniste a émergé dans les études sur le fascisme.

Il a cherché à lier beaucoup plus fortement le fascisme à la gauche politique, à la révolution et à l'anticapitalisme.

Ce n'est pas un hasard de calendrier.

C'est précisément le moment où le néolibéralisme thatchérien et reaganien commençait à démanteler l'État-providence, à privatiser les services publics, à criminaliser le syndicalisme.

Faire passer le fascisme pour un phénomène de gauche rendait un service idéologique considérable : disqualifier toute régulation de l'économie de marché en l'associant au totalitarisme.

La confusion historique avait une utilité économique très concrète (source Contretemps).


Aujourd'hui, ce mensonge a des porte-voix identifiés dans l'espace public français.

La contre-vérité en vogue au sein des mouvements identitaires est de faire passer Hitler pour un socialiste.

Ce discours ahurissant a été tenu par Marjorie Greene, élue proche de Trump, ou encore par Éric Zemmour, le fondateur de Reconquête, qui martèle avec gourmandise le terme de "socialiste" et de "gauche" comme s'il dévoilait une vérité interdite, cachée (source Temps Présents).


Ce n'est pas une vérité cachée.

C'est une vieille intoxication révisionniste habillée en révélation anticonformiste.

La mécanique est toujours la même : on se pose en résistant à la "pensée unique" pour mieux diffuser une pensée fausse.

Ce n'est pas de la liberté intellectuelle.

C'est de la stratégie politique.


CE QUE LES FAITS DISENT, CE QUE LES TROLLS TAISENT.

Quand un troll vous dit que "Hitler était socialiste", il ne cherche pas une discussion historique.

Il cherche à vous épuiser, à créer de la confusion, à normaliser l'idée que la gauche et l'extrême-droite, au fond, c'est pareil.


La réponse adéquate n'est pas de se perdre dans des débats sans fin.

C'est de nommer ce que c'est : un mensonge politique au service de l'extrême-droite contemporaine.


Hitler a détruit les syndicats.

Il a fait financer son parti par le grand patronat industriel.

Il a emprisonné et tué les socialistes, les communistes, les anarchistes.


Staline a trahi la révolution.

Ce qui ne fait pas de lui un homme de droite : cela fait de lui un traître à la gauche internationaliste.


La Corée du Nord a retiré le mot "communisme" de sa constitution.

Ce qu'elle pratique, c'est un nationalisme dynastique et ethnique.


Ce ne sont pas des opinions.

Ce sont des faits documentés.

Et la prochaine fois qu'on vous dira que tous les méchants de l'Histoire sont de gauche, demandez simplement : pourquoi le grand patronat allemand a-t-il financé Hitler pour détruire les syndicats ?

La réponse clôt le débat.



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2 commentaires


Alex
Alex
26 avr.

C'est par vagues qu'on peut lire cette sombre farce, comme si les algorithmes décidaient de quand étaler cette inversion de l'histoire,

quand on sait que la plupart des comptes sont des BOTS.

Ça s’appelle l’astroturfing, à la base une technique de marketing agressive qui a pour objectif d’inonder l’espace public pour faire croire à une opinion générale.

Avec les chat-bots, c’est une méthode très prisée par les fachos.


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Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
06 juin
En réponse à

Les réseaux sociaux, la nouvelle scène où joue l'extrême-droite. 😔

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