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Chronique 249 - Le RN prépare sa liste noire

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Lucie Fourcade
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6 min de lecture

Repérer ceux qui dérangent, les lister et couper les vivres.


S’il arrive au pouvoir, le Rassemblement national privera d’argent public les associations qui l’ont combattu.

Il ne s’en cache pas.

Il promet même de se souvenir de leurs noms.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

LES CIBLES DÉSIGNÉES

Dans son contre-budget, le Rassemblement national (RN) prévoit de récupérer 2 milliards d’euros dès 2027 en baissant les subventions de l’État aux associations qu’il juge hors de "l’intérêt général", puis 3,7 milliards par an jusqu’en 2031 (source : Public Sénat).


Reste à savoir qui décide de l’intérêt général.

Marine Le Pen a répondu sur franceinfo : seules les associations apolitiques devraient toucher de l’argent public, qu’il vienne d’une commune, d’un département, d’une région ou de l’État (source : Public Sénat).

Et le parti a précisé ce qu’il entend par "politisées" : d’abord, les associations qui ont appelé ou appellent à voter contre lui (source : Public Sénat).


Le 24 octobre, pendant que le RN tenait son congrès à Orléans, syndicats, partis de gauche et associations manifestaient contre lui, avant d’installer un "village antifasciste" en centre-ville (source : LCP).

C’est à elles qu’Edwige Diaz, sénatrice de Gironde et présidente du groupe Union nationale pour les territoires, avait adressé cet avertissement : "En 2027, nous n’aurons pas la mémoire courte" (source : Public Sénat).

Dans la foulée, elle a nommé le Planning familial et la Ligue des droits de l’Homme (LDH) (source : Public Sénat).


Les dons sont visés aussi.

La réduction d’impôt des donateurs disparaîtrait pour les associations que le RN accuse d’appeler à des "actions violentes", et Edwige Diaz cite L214, connue pour ses vidéos tournées dans les abattoirs (source : Public Sénat).

Pour les syndicats comme la Confédération générale du travail (CGT), le parti hésite encore : il craint de passer pour antisocial (source : Public Sénat).


Le calcul est électoral.

La démocratie attendra.

Une liste, des noms, une échéance.

Il ne lui manque que le pouvoir.


LES BANCS D’ESSAI

En mars 2026, Hervé de Lépinau devient maire RN de Carpentras.

En juin, son conseil municipal supprime les 3 000€ versés au Planning familial (source : Slate).

Motif avancé par le maire : l’association prend ouvertement position contre le RN (source : Public Sénat).

3 000€.

Une goutte d’eau dans un budget municipal.

Mais un message limpide envoyé à toutes les autres associations de la ville.

La réponse est venue vite : en moins de 24 heures, le Planning a reçu plus de 4 000€ de dons (source : Parlons Politique).


Le scénario a déjà été joué.

En 2016, à Hayange, en Moselle, le maire Front national Fabien Engelmann a voulu chasser le Secours populaire du local que la mairie lui prêtait, en lui reprochant de faire de la politique (source : Politis).

Le Secours populaire.

L’aide aux plus pauvres.


Au Parlement, l’intention est la même.

En 2023, des députés RN ont déposé un amendement pour supprimer l’aide de l’État au Réseau action climat, à France nature environnement et aux Amis de la Terre, à cause de leur opposition au nucléaire (source : Carenews).


La méthode a été testée en petit.

Le contre-budget propose de la passer à l’échelle du pays.


LE SOCIAL AU RÉGIME SEC

Les 2 milliards d’euros que le RN veut retirer aux associations dès 2027, c’est environ un quart de ce que l’État leur verse : 8,3 milliards en 2023, sur 23 milliards d’aides publiques au total (source : Public Sénat).


Pour mesurer, la convention nationale du ministère prévoyait 622 000€ par an pour le Planning familial entre 2023 et 2025 (source : Sud Radio).

Pour trouver deux milliards, il faudrait supprimer plus de 3 000 fois cette somme.


Deux milliards ne se trouvent pas chez une poignée de militants.

Ils se trouvent là où l’argent public fait vivre l’intérêt général au quotidien : la lutte contre la précarité alimentaire, l’accompagnement des femmes victimes de violences, l’aide humanitaire (source : Carenews).

Ceux qui ont travaillé dans le social le savent : une subvention qui disparaît, c’est une permanence qui ferme, un poste supprimé, une famille qui ne trouve plus personne derrière la porte.

Le militant, lui, continuera de militer.

C’est l’usager qui paiera.


Et le tri ne se fera pas sur la qualité du travail rendu.

Il se fera sur une seule question : avez-vous appelé à voter contre nous ?

L’intérêt général, version RN, c’est l’intérêt du RN.


D’UNE LISTE À L’AUTRE

Le RN n’a pas inventé l’idée de soumettre l’argent public à la "neutralité".

Depuis 2022, toute association qui demande une subvention doit signer un contrat d’engagement républicain, issu de la loi dite "séparatisme", et le Mouvement associatif en réclame l’abrogation (source : Carenews).


En 2022, le préfet de la Vienne a voulu faire retirer à Alternatiba ses subventions de la ville de Poitiers, à cause d’un atelier sur la désobéissance civile.

Le tribunal administratif l’a désavoué (source : Reporterre).


En 2023, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, estimait devant le Sénat qu’il faudrait examiner de près les subventions de la LDH (source : Public Sénat).


Fin 2024, en Pays de la Loire, la présidente de région Christelle Morançais (Horizons) a supprimé la totalité des 66 700€ versés au Planning familial (source : Slate), en visant des associations qu’elle disait "très politisées" (source : Le Mouvement associatif).


Les outils sont posés sur la table.

Le RN n’aura qu’à s’en servir, avec un critère que personne avant lui n’avait écrit aussi franchement : s’être opposé à lui.


Les listes, la France sait à quoi elles mènent.

Elles servent d’abord à faire taire l’opposition, en toute légalité.

Sous l’Occupation allemande, le régime collaborationniste de Vichy interdit la franc-maçonnerie dès août 1940 (source : Hérodote), puis dissout les syndicats, dont la CGT et la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) (source : Universalis).

En 1941, il fait publier au Journal officiel les noms des francs-maçons, des dignitaires jusqu’aux simples membres des loges (source : Le Quotidien du médecin).


Puis les listes servent à autre chose.

Les militants communistes et syndicalistes, arrêtés et internés dès 1939-1940, sont fichés (source : Larousse).

En octobre 1941, après l’exécution d’un officier allemand à Nantes, Vichy fournit à l’occupant les noms des otages à fusiller : des responsables syndicaux et des militants communistes (source : Nantes Métropole).

Parmi les fusillés, des résistants qui avaient aidé des prisonniers de guerre à s’évader (source : Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne), et Guy Môquet, l’un des 27 de Châteaubriant (source : Hérodote).


Une liste a toujours deux vies.

La première est légale : elle fait taire.

La seconde dépend de celui qui la tient.

Couper l’argent public aux associations qui ont appelé à voter contre soi, c’est ouvrir la première : nommer, trier, mettre de côté ceux qui dérangent.

Ce que deviendra la liste ensuite, aucun pouvoir ne peut le garantir.


Ailleurs en Europe, la mécanique tourne encore.

En Hongrie, une loi de fin 2023 a créé un Office de protection de la souveraineté chargé de surveiller ONG et médias financés de l’étranger.

En 2025, le parti de Viktor Orbán a voulu lui permettre de lister les organisations jugées menaçantes, y compris celles qui donnent une image négative du pays (source : Euronews).

Dès 2017, Amnesty International comparait la démarche hongroise à la loi russe sur les "agents de l’étranger" (source : Amnesty International).


Affamer la société civile avant de la museler : la méthode est classique.

Mais elle se défait aussi.

En juin 2026, une fois Orbán parti, les députés hongrois ont supprimé cet Office (source : Euronews).


NOTRE MÉMOIRE CONTRE LA LEUR

Une association qui gêne le pouvoir est souvent une association qui fait son travail.

Le Planning familial défend des droits.

La LDH défend des libertés.

Les associations écologistes défendent l’air que nous respirons.

Leur demander la "neutralité", c’est leur demander de se taire pendant qu’on touche à ce qu’elles protègent.


À Carpentras, 4 000€ sont arrivés en une journée.

C’est la réponse qui vaut pour toutes les autres : adhérer, donner, s’engager, tant qu’il est temps.

Aucune liste noire ne résiste à des millions de noms.


Le RN promet de ne pas avoir la mémoire courte.

Il compte sur notre amnésie.

Mais notre mémoire est longue.

Elle porte notre histoire, et notre héritage.

"Plus jamais ça."



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