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Chronique 68 - Le raciste, la carabine et les enfants

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 23 avr.
  • 7 min de lecture

De la carabine d'Espaly-Saint-Marcel aux insultes sur CNews : le racisme sort de l’ombre.


Un homme armé face à des enfants.

Un maire noir comparé à un grand singe sur un plateau de télévision nationale.

Deux scènes.

Deux semaines d'intervalle.

Zéro onde de choc.

C'est là que réside le vrai scandale : non pas dans les faits eux-mêmes, mais dans la vitesse avec laquelle ils sont devenus normaux.

Cette chronique démonte la mécanique qui a rendu cela possible, et trace les chemins pour l'inverser.


Lucie Fourcade

UNE ARME, DES ENFANTS, ET LE SILENCE QUI SUIT

Le dimanche 19 avril 2026, des riverains alertent les forces de l'ordre : un homme est sorti de chez lui, carabine en main, face à un groupe d'enfants.

La police intervient, interpelle le sexagénaire et saisit l'arme.

Les éléments recueillis dans l'enquête sont précis : un enfant de dix ans déclare avoir eu l'arme pointée sur lui.

Ses parents déposent plainte.

L'homme est convoqué au tribunal correctionnel pour violences avec arme, avec une audience fixée en juillet 2026 (source Franceinfo).


Deux témoins anonymes cités par Le Progrès rapportent que l'homme aurait crié "Dehors les Noirs et les Arabes" en courant après les enfants.

Le parquet précise que ni le plaignant, ni ses représentants légaux, ni les autres témoins entendus n'ont évoqué de propos racistes.

L'homme reconnaît "qu'un coup est parti", mais parle d'accident (source France 3 Auvergne-Rhône-Alpes).

Un enfant de 10 ans aurait été touché au mollet selon sa tante.

Dans une vidéo que Libération ont pu consulter, l’homme proclame : "Je suis raciste et je suis fier d’être raciste. Je le dis haut et fort" (source Libération).


Il ne s'agit pas ici de trancher un débat judiciaire : c'est le rôle du tribunal.

Ce qui est établi suffit déjà à alerter : un homme adulte, armé, a fait face à des enfants. Un enfant de dix ans dit avoir eu une arme pointée sur lui.

Et des témoins ont entendu des cris à contenu racial.

Quel que soit le verdict futur, le fait que ce type de scène se produise et devienne un fait divers parmi d'autres, voilà ce qui doit nous arrêter.


Nous devons réaliser : il y a une normalisation progressive d'une violence qui, il y a vingt ans, aurait provoqué une onde de choc nationale.


BALLY BAGAYOKO : QUAND LE RACISME S'INSTALLE EN PRIME TIME

Le 15 mars 2026, Bally Bagayoko est élu au premier tour maire de Saint-Denis, deuxième ville d'Île-de-France.

La réponse ne se fait pas attendre.

Dès le soir de sa victoire, ses propos tenus en direct sur LCI sont délibérément déformés.

Puis CNews ouvre le feu.

Un psychologue invité sur le plateau évoque "l'homo sapiens", "les mammifères sociaux", "la famille des grands singes".

Michel Onfray diagnostique chez l'élu une attitude de "mâle dominant" (source Franceinfo).


Appelons les choses par leur nom : c'est du racisme.

Pas un dérapage.

Pas une maladresse.

Un procédé rhétorique identifiable, documenté, hérité mot pour mot de la propagande coloniale : réduire un homme noir à une catégorie animale pour invalider sa légitimité politique.

Sur un plateau national.

En prime time.

Sans qu'un seul interlocuteur présent ne s'y oppose.


Bally Bagayoko porte plainte pour injure publique à caractère raciste.

Une enquête est ouverte.

Le préfet de Seine-Saint-Denis se constitue partie civile.

Le 4 avril, environ 6 000 personnes se rassemblent sur le parvis de la mairie à son appel (source France 24).


Emmanuel Macron ne dit rien.

La ministre déléguée chargée de la Lutte contre les discriminations est absente du rassemblement.

Bagayoko lui-même parle du silence "scandaleux" de l'Élysée.


Ce silence n'est pas de la neutralité.

C'est une prise de position.

Quand le chef de l'État se tait pendant qu'un maire élu est comparé à un singe sur une chaîne nationale, il choisit.

Il valide.

Et cette validation, venue du sommet de l'État, est précisément ce qui permet à la fenêtre de continuer à s'élargir.


DES CHIFFRES QUI NE MENTENT PAS

Ces deux événements ne sont pas isolés.

Ils s'inscrivent dans une tendance documentée, mesurée, incontestable.

En 2024, le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure enregistre plus de 16 000 infractions à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux en France, dont 9 350 crimes et délits, soit une hausse de 11 % par rapport à 2023.

Cette progression s'inscrit dans une tendance continue depuis 2016, avec une hausse moyenne annuelle de 8 % (source Vie publique / SSMSI).


La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), dans son 35e rapport annuel publié en juin 2025, complète ce tableau : les signalements en ligne sur la plateforme PHAROS ont bondi de 55 %, les actes racistes dans les établissements scolaires ont "presque triplé" en 2024.

Et surtout : 1,2 million de personnes de plus de 14 ans déclarent avoir été victimes d'au moins une atteinte à caractère raciste chaque année.

97 % d'entre elles ne portent pas plainte (source CNCDH).


L'impunité nourrit la récidive.

En 2023, sur 656 personnes mises en cause pour discrimination, on ne recense que 5 condamnations.

Cinq.

Ce chiffre dit tout sur l'état de la réponse pénale.

La CNCDH appelle le gouvernement à faire de la lutte contre l'impunité "une priorité absolue".

Ce n'est pas encore le cas.


LA FENÊTRE QU'ILS ONT MIS DES DÉCENNIES À FORCER

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut mobiliser un concept clé : la fenêtre d'Overton.

Théorisée dans les années 1990 par le lobbyiste américain Joseph P. Overton, elle désigne, selon le politologue Clément Viktorovitch, "l'ensemble des opinions qui sont considérées comme dicibles, acceptables au sein de l'opinion publique".


Cette fenêtre n'est pas figée.

Elle se déplace.

Et l'extrême-droite le sait mieux que quiconque.

Les universitaires Alexandre Dézé et Valérie Igounet rappellent que cette stratégie est "consubstantielle" au Front national depuis sa fondation en 1972 : utiliser une façade légaliste pour introduire dans le débat public des idées autrement disqualifiées (source Le 1 Hebdo).


Le mécanisme repose sur deux biais cognitifs bien documentés.

Le premier est l'effet de simple exposition : répéter une idée, même choquante, la rend progressivement familière, puis acceptable.

Le second est l'effet de contraste : pour faire admettre une position radicale, commencer par en énoncer une encore plus outrancière, que le public rejette, permet de faire paraître la première "raisonnable".

Éric Zemmour, les polémistes de CNews, les rhétoriques sur "l'ensauvagement" ou le "grand remplacement" : toute cette séquence obéit à cette mécanique (source RTBF).


Le "grand remplacement" illustre parfaitement ce glissement.

Apparu en 2010 sous la plume de Renaud Camus, immédiatement qualifié de théorie raciste et complotiste, il a progressivement colonisé les plateaux télévisés jusqu'à faire l'objet de onze minutes de débat lors de la primaire républicaine de 2021 devant deux millions de téléspectateurs.

Ce n'est pas un dérapage : c'est une victoire de la stratégie de normalisation.


Les médias jouent un rôle central dans ce processus.

CNews a dépassé BFM TV en audience en 2021.

Ce dépassement symbolise la percée des idées d'extrême-droite dans le flux médiatique quotidien.

Comme l'explique l'anthropologue Lynda Dematteo : "Ce qui est dangereux avec ce type de discours, c'est qu'il se banalise. Les gens deviennent alors indifférents" (source La Revue européenne des médias).


L'homme de 65 ans d'Espaly-Saint-Marcel n'a pas surgi du néant.

Il a été alimenté par des années de discours qui lui ont dit que ses peurs étaient légitimes, que son vocabulaire était recevable, que sa haine était de la défense.


REFERMONS LA FENÊTRE

Nommer.

Systématiquement.

Sans négociation.

Chaque propos raciste laissé sans réponse est une validation implicite.

Chaque fois qu'un éditorialiste tient des propos comme ceux entendus sur CNews à propos de Bally Bagayoko sans que personne ne réagisse dans la salle, la fenêtre s'élargit.

La dénonciation publique, nommée et argumentée, n'est pas de la vertu : c'est de la mécanique.

Elle restaure le signal que la société envoie à elle-même sur ce qu'elle considère tolérable.

Une phrase suffit.

"Ce que tu viens de dire est raciste."

Répétée à l'échelle de millions d'interactions quotidiennes, cette phrase est une pression culturelle réelle.


Agir sur le droit, et sur l'impunité.

97 % des victimes d'actes racistes ne portent pas plainte.

Ce chiffre est une catastrophe civique autant qu'un carburant pour la récidive.

En 2023, sur 656 personnes mises en cause pour discrimination, 5 condamnations.

Cinq.

Porter plainte, accompagner celles et ceux qui hésitent, soutenir les associations qui le font (SOS Racisme, LICRA, Mrap, LDH), c'est exercer une pression concrète sur des parquets qui savent très bien classer.

L'impunité n'est pas un accident : elle est entretenue.

Elle peut être contestée.


Couper les vivres aux architectes du discours.

La concentration des médias aux mains d'acteurs comme Vincent Bolloré est un fait structurel, documenté, et délibérément sous-nommé.

Le silence de l'Élysée face aux attaques contre Bally Bagayoko, la vacance à la tête de la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT) pendant que les actes explosent : ce sont des choix politiques.

Les nommer est un acte.

Soutenir financièrement des médias indépendants en est un autre.

Sanctionner dans les urnes les élus qui valident par leur silence en est un troisième.


NOUS DEVONS CHOISIR : SUBIR OU AGIR

Il y a dix ans, un homme armé qui court après des enfants en criant des slogans racistes aurait provoqué une onde de choc nationale.

Aujourd'hui, c'est un fait divers parmi d'autres.

Ce glissement n'est pas tombé du ciel.

Il est le produit d'une stratégie patiente, financée, méthodique, et elle a fonctionné.


La fenêtre d'Overton ne s'est pas déplacée toute seule.

Elle a été forcée.

Elle peut l'être en sens inverse.


Ce que l'extrême-droite a mis des décennies à construire ne se déconstruit pas en un scrutin ni en une manifestation.

Mais la fenêtre se déplace parce que des idées sont répétées, incarnées, rendues familières.

Elle peut se resserrer pour les mêmes raisons : parce que suffisamment d'entre nous décident que certains mots ne passeront plus.

Que certains actes ne seront plus des faits divers.

Que certains silences ne seront plus acceptés.

C'est un choix.

Pas un programme.

Pas une élection.

Un choix quotidien, banal, répété.

Exactement le même processus, en sens inverse.


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