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Chronique 54 - Le malheur des uns fait le profit des autres

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 9 avr.
  • 7 min de lecture

Comment la guerre au Moyen-Orient enrichit une poignée de grands groupes français.


Il y a ceux que la guerre tue.

Il y a ceux qu'elle ruine.

Et il y a ceux qu'elle enrichit.


En France, pendant que les ménages subissent la flambée des prix à la pompe et que les petites entreprises voient leurs coûts exploser, les grands groupes spéculent et enregistrent leurs meilleurs résultats.


Emmanuel Macron en a publiquement assumé le rôle de chef d'orchestre : il a exhorté les industriels à produire plus vite, à prendre plus de risques, à se positionner sur les marchés que la guerre ouvre.


Cette chronique est une radiographie du profit de guerre en France.

Et de ceux qui l'organisent.


Lucie Fourcade

MACRON, PDG DE LA FRANCE.

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël déclenchaient leur offensive contre l'Iran. Dans les heures qui suivaient, les bourses mondiales s'affolaient, le détroit d'Ormuz, par lequel transite en temps de paix environ 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux, était bloqué par Téhéran, et les prix du carburant commençaient leur ascension vers des records inédits depuis 1985.


La France s'est rapidement positionnée.

Le 18 mars 2026, depuis le chantier naval de Nantes-Indret, Emmanuel Macron déclarait avec force aux industriels de l'armement : "Nous devons encore accélérer, financer davantage, prendre plus de risques et produire plus vite".

Et d'ajouter : "N'attendez pas toujours la signature de la commande" (source Vie publique).


La guerre, dans les mots du président, n'est pas une tragédie à endiguer.

C'est un marché à saisir.

Selon le directeur de la Direction générale de l'armement, Patrick Pailloux, la France n'a "jamais passé autant de commandes" : plus de 40 milliards d'euros de matériel militaire commandés sur la seule année 2026 (source Le JDD).


L'État ne se contente pas de financer la guerre à distance.

Il organise, structure et accélère l'économie qui en profite.

Et il demande aux industriels de prendre des risques, sur leurs fonds propres, pour ne pas rater les "places" que le conflit "offre" sur les marchés export.

Ce n'est pas de la politique industrielle.

C'est du commerce de guerre assumé au plus haut niveau de l'État.


TOTALENERGIES, LA GUERRE ET LE MILLIARD

Le cas TotalEnergies est le plus documenté, le plus cru, et le plus révélateur du système à l'œuvre.

Dès le début du conflit, la filiale de négoce de TotalEnergies s'est lancée dans l'une des plus vastes opérations d'achat jamais réalisées par un acteur unique sur les marchés pétroliers.

Le groupe a acheté la quasi-totalité des cargaisons de pétrole exportables sans passer par le détroit d'Ormuz (le brut dit "Murban" des Émirats arabes unis et le brut "Oman") pour les revendre ensuite à prix exorbitant (source Boursorama / AFP).

Selon le Financial Times, TotalEnergies aurait ainsi engrangé plus de 1 milliard de dollars (soit environ 868 millions d'euros) de bénéfices sur la seule opération du mois de mars 2026.

Les traders du groupe avaient acheté environ 70 cargaisons de brut, soit plus du double de leurs achats habituels du mois précédent.

Le brut de Dubaï, qui s'échangeait autour de 70 dollars le baril juste avant l'offensive, a atteint un record historique d'environ 170 dollars à la mi-mars (source Euronews).


Sur l'ensemble de la période allant du 20 février au 9 mars 2026, la valeur boursière de TotalEnergies a progressé de 10 milliards d'euros.

La mécanique est simple, et le PDG Patrick Pouyanné l'avait lui-même anticipée publiquement : le 20 février 2026, huit jours avant le déclenchement de la guerre, il déclarait : "À 110 dollars le baril, je suis content. Si le détroit d'Ormuz venait à être fermé, le pétrole monterait" (source Greenpeace France).


Les compagnies pétrolières opérant en Europe ont réalisé, selon une étude du cabinet Energy Comment pour Greenpeace, 81,4 millions d'euros de surprofits quotidiens par rapport aux mois d'avant-guerre.

En France, le prix du litre de gazole a atteint son record depuis 1985, à 49 centimes de plus qu'avant le déclenchement du conflit (source Time France / Greenpeace).


Ce que les automobilistes paient en plus à la pompe, c'est ce que les actionnaires de TotalEnergies encaissent en plus sur leurs dividendes.

Pour l'exercice 2025, le groupe a proposé un dividende en hausse de 5,6 % par rapport à l'exercice précédent.

Le tout sur fond de 13,1 milliards de dollars de bénéfices annuels.


LA GUERRE COMME BUSINESS PLAN

Pendant qu'on dénombre les morts, certains chiffrent les contrats.


En 2025, Thales a dégagé un bénéfice net de 1,68 milliard d'euros, soit une progression de 66 % sur un an.

Son chiffre d'affaires annuel s'est établi à 22,14 milliards d'euros, en progression de 8,8 %.

Les prises de commandes ont culminé à 25,26 milliards d'euros : un niveau record (source Usine Nouvelle).

Son PDG, Patrice Caine, ne s'en cache pas.

Le conflit au Moyen-Orient "confirme, consolide et crédibilise" les investissements massifs dans la défense, a-t-il déclaré le jour de la publication des résultats.

Il parle d'un "cycle favorable long d'une génération".

Le carnet de commandes de Thales a atteint un niveau record de 53,3 milliards d'euros, dont 41,6 milliards dans la seule division défense.

Plusieurs années d'activité garanties.

Plusieurs années de guerre nécessaires (source La Gazette France, 3 mars 2026).

Le cas Thales n'est pas une exception.

C'est un modèle.


Du côté de Dassault Aviation, la trajectoire est identique.

Son chiffre d'affaires ajusté s'est établi à 7,42 milliards d'euros en 2025, et le groupe prévoit d'atteindre environ 8,5 milliards d'euros en 2026, soit une hausse de 17 %.

Au 31 décembre 2025, le carnet de commandes atteignait 220 avions Rafale, dont 175 destinés à l'export, pour un total de 46,6 milliards d'euros.

Le Moyen-Orient absorbe à lui seul 28 % des exportations françaises d'armement (source Boursorama / AFP).


Derrière la diversité des logos, une même mécanique de captation.

Six groupes, Dassault Aviation, Thales, Safran, Naval Group, Airbus Defence & Space et MBDA, captent à eux seuls 70 % des milliards dépensés par l'État dans la défense.

En 2023, Dassault, Thales et Naval Group ont versé 2,4 milliards d'euros de dividendes à leurs actionnaires, soit l'équivalent du budget annuel de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (source CGT).


DE LA POMPE AUX DIVIDENDES

La guerre produit deux France.

Pas deux abstractions.

Deux réalités qui coexistent, à quelques kilomètres l'une de l'autre, sans jamais se croiser.


La première France, c'est Vincent Roussarie.

Chef de chantier d'une PME du bâtiment en Gironde, il fait rouler 18 véhicules par jour pour alimenter ses chantiers.

Depuis le début de la guerre en Iran, la facture carburant de sa flotte a augmenté de 3 000 euros par mois (source Franceinfo). 

À cela s'ajoutent ses engins de chantier (grue, pelle mécanique, élévateur) tous au GNR. Encore 1 500 euros de plus chaque mois, rien qu'en gazole non routier (source Franceinfo).

4 500 euros de pertes sèches mensuelles, pour une PME qui n'a pas attendu la guerre pour voir ses marges se réduire.


Une entreprise ayant fait remplir deux cuves de 5 000 litres le mercredi 4 mars a dû payer 3 000 euros de plus que le montant prévu lors de la commande passée le vendredi 27 février (source Journal de l'Économie).

En une semaine.

Sans prévenir.

Sans recours.


Pour un ménage qui roule 15 000 kilomètres par an avec un diesel moyen, c'est 420 euros de plus sur l'année, rien qu'en carburant (source JDD).

420 euros que les ménages modestes n'ont pas.


La seconde France, elle, n'a pas de nom de chantier.

Elle a un siège social.

Au 6 mars 2026, la famille Dassault, via sa holding Groupe Industriel Marcel Dassault, détenait 67,05 % du capital de Dassault Aviation et 80,01 % de ses droits de vote (source Dassault Aviation).

Le conseil d'administration a proposé de distribuer 371 millions d'euros de dividendes en 2026 (source GlobeNewswire).

Deux tiers de cette somme ira directement dans la poche de la famille Dassault.

Pendant que Vincent Roussarie cherche comment absorber ses 4 500 euros de surcoût mensuel.


Du côté de TotalEnergies, c'est le fonds américain BlackRock qui figure parmi les grands bénéficiaires.

Avec environ 6,5 % du capital, BlackRock est le deuxième actionnaire de TotalEnergies (source Sénat).

Les surprofits du milliard de dollars engrangé en mars 2026 se redistribuent, par dividendes interposés, depuis les pompes françaises vers les bureaux de Wall Street.


Ce clivage n'est pas nouveau.

Mais la guerre au Moyen-Orient l'a rendu visible comme rarement.

Et chiffrable, euro par euro.


UN ÉTAT QUI AGIT POUR L'ARGENT

Face aux surprofits pétroliers, la réponse existe.

Elle a même déjà été appliquée : en Italie, en Espagne, au Royaume-Uni après la guerre en Ukraine, des taxes temporaires sur les surprofits des compagnies énergétiques ont permis de financer des boucliers tarifaires pour les ménages.

En France, la mesure a été évoquée.

Puis enterrée, sous la pression des lobbies (source Greenpeace France).

Ce n'est pas une défaillance de l'État.

C'est une décision de l'État.


La même logique s'applique aux ventes d'armes.

Un rapport de l'ONU a reconnu le génocide à Gaza commis par l'État d'Israël.

La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 stipule que les États signataires doivent prévenir et empêcher tout génocide reconnu, ce qui implique en premier lieu l'arrêt immédiat de tout transfert d'armes vers l'État responsable.

La France a maintenu ses positions.

Les exportations ont continué.

L'industrie de défense a enregistré ses meilleurs résultats.


Deux décisions.

Deux renoncements.

Un seul bénéficiaire : le capital.

Ce que révèle la guerre au Moyen-Orient, c'est moins une défaillance qu'une cohérence.

L'État français ne faillit pas à protéger les populations : il choisit, délibérément, à qui il accorde sa protection.


CIBLER LE PROFIT DANS LE CHAOS

La guerre est rarement ce qu'on nous dit qu'elle est.

On la présente comme un chaos, un accident de l'histoire, une tragédie sans auteurs.

Mais le chaos a ses bénéficiaires.

Le désordre a ses architectes.

Et quand un PDG anticipe publiquement la fermeture d'un détroit stratégique, quand un président somme ses industriels de produire avant d'être payés, quand les dividendes explosent en même temps que les bombes, l'accident devient système, et le système a un nom : l'économie de guerre au service des actionnaires du chaos.


Ce que vous lisez ici, c'est l'état de fait.

Ce que vous en ferez, c'est l'état de lutte.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

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