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Chronique 182 - Le fascisme est-il vraiment né au XXe siècle ?

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
15 août
7 min de lecture

Derrière un mot moderne, une méthode de domination vieille comme le pouvoir.


Le mot a tout juste un siècle.

Les méthodes, elles, sont vieilles comme le pouvoir.

On croit le fascisme né en Italie.

Il n'a fait qu'y trouver un nom, une chemise noire et une machine.


Lucie Fourcade

LE MUTANT SE CHOISIT UN ANCÊTRE

Commençons par le nom, parce que le nom raconte déjà tout.


Le mot fascisme vient de l'italien fascio, qui veut dire "faisceau" : un paquet de bâtons liés ensemble autour d'une hache.

Dans la Rome antique, on portait cet objet devant les grands magistrats.

Il annonçait leur pouvoir : celui de commander, de punir, et même de condamner à mort (source EHNE).


Quand Mussolini crée son mouvement, il l'appelle les "Faisceaux de combat".

Le geste est délibéré : en reprenant ce symbole, il se réclame directement de Rome, de sa puissance et de sa grandeur.

Le mouvement le plus moderne de son époque a donc choisi de se baptiser avec un vieil objet de l'Antiquité.


Voilà la question de départ.

Si le fascisme est bien une invention du XXe siècle, et il l'est, pourquoi va-t-il chercher son nom, ses images et ses gestes 2 000 ans en arrière ?

Et si tout cela existait déjà, sous d'autres noms, dans toutes les civilisations qui ont écrasé leur peuple, alors qu'y a-t-il vraiment de neuf là-dedans ?


Ma réponse tient en une phrase : la tyrannie a toujours existé, et le fascisme en est le dernier mutant.

C'est le dernier enfant d'une très vieille famille.


UNE RECETTE AUSSI VIEILLE QUE ROME

Prenons Rome, justement.

"Du pain et des jeux."

La formule vient du poète Juvénal, et dans sa bouche, c'est une insulte (source Larousse).

Il parle d'un peuple qui, autrefois, choisissait ses chefs et décidait de la guerre, et qui, désormais, ne réclame plus qu'à manger et à se divertir.

Autrement dit : un peuple qu'on a soigneusement éloigné de la politique.

On le nourrit, on l'amuse, non par générosité, mais pour qu'il lâche prise, pour qu'il oublie qu'il pourrait peser sur les décisions.

Le pouvoir l'a compris il y a 2 000 ans : une foule le ventre plein et les yeux occupés ne se révolte pas.


Et ce n'est pas la seule méthode "fasciste" que Rome connaît déjà.

Désigner un ennemi de l'intérieur, un coupable tout trouvé, pour souder les autres contre lui.

Vénérer un chef, l'homme providentiel censé tout sauver.

Mettre la puissance en spectacle, gouverner par l'image.

Et surtout, raconter une histoire : celle d'une grandeur perdue qu'un sauveur va faire revivre.

L'empereur Auguste est un maître dans cet art.

Il prend tous les pouvoirs tout en jurant qu'il rétablit la République.

Il fait rêver d'un retour à l'âge d'or.

Il réécrit la mémoire et soigne son image.

Ce scénario (on était grand, on est tombé, on va renaître) sera plus tard au cœur du fascisme.

Il tourne déjà à plein régime.


Les Anciens, d'ailleurs, avaient déjà un mot pour ça.

Ils l'appelaient tyrannie.

Des philosophes comme Platon et Aristote ont décrit comment un beau parleur devient un tyran et comment un régime pourrit de l'intérieur.

Le vocabulaire de la domination sans partage existe donc depuis très longtemps.

Ces méthodes ne sont pas nouvelles.

Elles sont aussi vieilles que le pouvoir lui-même.


QUAND LA TYRANNIE TROUVE DE NOUVEAUX OUTILS

Alors, qu'est-ce qui change vraiment ?

La machine.


Le tyran de l'Antiquité rêvait d'un contrôle que la technique lui interdisait.

Il ne pouvait pas parler à des millions de gens en même temps, surveiller chaque quartier, mettre tout un pays en marche d'un seul geste.

La modernité lui offre enfin ce qui lui manquait : les journaux, la radio, le grand parti qui embrigade les foules, la police d'État, l'industrie.

Elle apporte aussi le vote et la politique de masse.

Pour la première fois, les foules comptent vraiment.

Et elle apporte la guerre industrielle : le massacre de 14-18, qui laisse derrière lui des millions d'hommes habitués à la violence, prêts à la rejouer dans la rue.


Avec ces matériaux tout neufs, le fascisme fabrique quelque chose qui n'avait jamais existé.

Les spécialistes ont un nom savant pour ça, l'ultranationalisme palingénésique, mais l'idée est simple : c'est le culte de la nation, mélangé à la promesse de la faire "renaître".

La faire renaître pure, débarrassée de tout ce qu'on juge pourri, ramenée de force vers une grandeur rêvée (source Politika).

C'est cette promesse de résurrection qui sépare le fascisme d'une simple dictature : il ne veut pas seulement commander, il veut ressusciter un peuple.

Ajoutez à cela la violence transformée en spectacle, la foule tenue en mouvement permanent, et un ennemi absolu à abattre, contre lequel les premiers faisceaux se forment.


Rien de tout cet assemblage n'était possible dans la Rome antique.

Le fascisme ne prolonge donc pas la tyrannie comme on rajoute un étage à un immeuble.

Il la transforme en la faisant passer par le monde moderne.

Ce n'est pas le sommet de l'ancienne montagne : c'est une autre montagne, taillée dans la même roche.


DU PEUPLE ENDORMI À L'IDÉOLOGIE GALVANISÉE

Et c'est ici que le mutant se détache vraiment de son ancêtre.

Rome endort son peuple.

"Du pain et des jeux", c'est une méthode pour fabriquer de la passivité : on remplit le ventre de la foule pour qu'elle quitte le terrain politique et reste tranquille dans les gradins.

Le fascisme fait exactement l'inverse.

Il ne veut pas d'une foule assise, il la veut debout, alignée, en marche.

Il n'éloigne pas les gens de la politique : il les y plonge de force.

Il ne calme pas les masses, il les met en mouvement.

C'est le même ingrédient, flatter l'orgueil du peuple, caresser son ego, mais retourné dans l'autre sens.


Et il y a pire.

Le tyran classique se contente qu'on obéisse.

On peut le détester en secret, dans sa cuisine : ce qu'on a dans la tête ne l'intéresse pas.

Rome demandait le geste (accomplir le sacrifice, ne pas se révolter) et se fichait de ce qu'on pensait au fond de soi.

La liberté de croire y survivait : des philosophes critiquaient les empereurs, et un esclave comme un empereur pouvaient écrire la même sagesse.

Le mutant moderne, lui, quand il va au bout de sa logique, ne se contente plus de l'obéissance : il exige qu'on adhère.

Il ne veut pas seulement le silence, il veut qu'on croie, qu'on aime, qu'on porte son histoire au fond de soi.

C'est ce que la philosophe Hannah Arendt a le mieux vu : la tyrannie laisse à chacun une vie privée, ce régime-là l'envahit et la détruit (source ENS Lyon).

On passe d'un pouvoir qui veut les corps à un pouvoir qui veut aussi les âmes.


NI OMNIPRÉSENCE NI ABSENCE

On pourrait croire que tout ça n'intéresse que les amateurs de définitions.

C'est faux.

C'est une question de survie politique, et voici pourquoi.


Il y a deux erreurs opposées, et les deux nous laissent sans défense.

La première : "tout est fascisme, ça a toujours existé".

Si Jules César est fasciste, si le moindre empire l'est, alors le mot ne veut plus rien dire.

Il devient une simple insulte, et l'on perd la capacité de reconnaître le vrai fascisme le jour où il revient.

La seconde erreur est l'inverse : "le fascisme, c'est les chemises noires et les défilés, c'est du passé, c'est fini".

Là, on devient aveugle au fascisme d'aujourd'hui, celui qui ne défile plus en uniforme mais réassemble les mêmes pièces sous des habits neufs.

Umberto Eco l'avait dit une fois pour toutes : le fascisme peut revenir sous les apparences les plus innocentes.

C'est pour ça qu'il a dressé une liste de signes qui permettent de le repérer, même déguisé, même sous les traits des mouvements d'aujourd'hui (source Université de Liège).

C'est de cette intuition qu'est né le calculateur de fascisation que je vous propose sur ce blog : une grille concrète pour mesurer, cas par cas, à quel point un pouvoir glisse vers le pire.


La bonne position tient les deux bouts à la fois.

Les pièces sont vieilles, la machine est moderne, et l'assemblage peut toujours se refaire.


Reste à savoir où regarder.

La bonne question n'est pas : "peut-on encore penser ?".

Car aujourd'hui, on pense beaucoup, au milieu d'un vacarme énorme.

Le pouvoir moderne n'a même plus besoin d'interdire les idées : il les noie.

Il nous submerge d'opinions, de vidéos, de disputes sans fin, et ce déluge produit exactement la même passivité qu'à Rome, mais avec l'apparence d'une liberté totale.

La vraie question, c'est l'autre : peut-on encore agir ensemble, contester, s'organiser, imaginer un autre monde ?

Cette liberté-là, la liberté politique, celle d'un peuple qui se sait capable de peser, c'est toujours la première qu'on confisque.

Rome l'a fait avec du pain et des jeux.

On peut le faire aujourd'hui avec un écran et un fil d'actualité.


RECONNAÎTRE TOUS LES COSTUMES

Si le fascisme a pris un nom antique, c'est qu'il n'a jamais menti sur sa famille : il est de la tyrannie, il en descend, il est fait de la même matière.

Le tuer sous une forme ne règle donc rien.

La tyrannie ne disparaît pas quand une de ses versions tombe.

Elle change de costume et revient.

Avant-hier la toge, hier la couronne, puis la chemise noire.

Demain, autre chose.

Attendre qu'elle s'éteigne d'elle-même, une bonne fois, c'est attendre pour rien.


La modernité n'a pas qu'outiller la tyrannie.

Elle a armé les consciences.

Pendant des siècles, comprendre le mécanisme a été un privilège.

Savoir comment on fabrique la soumission, comment on endort un peuple ou comment on le dresse, cela restait entre quelques mains.

Le reste devait obéir sans comprendre.

Ce temps-là est fini.

Le même flot d'informations qui peut noyer une société peut aussi la réveiller.

Tout dépend de ce qu'on y fait circuler.


Ce que vous venez de lire était réservé hier à une poignée d'initiés : le principe, mis à nu, expliqué en clair.

C'est ça, la vraie bonne nouvelle.

Ce n'est pas une consolation, c'est une tâche.

Nous avons démonté la machine.

Nous avons nommé le principe.

Reconnaître la tyrannie sous n'importe quel déguisement, et refuser qu'elle se rebâtisse une fois de plus (moderne, propre, souriante ou pas), ce n'est plus le secret d'une élite.

C'est à la portée de tous.

Il ne reste qu'à s'en servir.



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