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Chronique 51 - Le culte du chef, ou la démocratie trahie de l'intérieur

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 6 avr.
  • 8 min de lecture

Pourquoi nommer un chef fausse la démocratie avant même qu'elle commence.


Dans tout groupe politique, dès que l'on demande "qui devrait gouverner ?", la tension monte.

Non pas parce que les idées divergent, mais parce que les visages divisent.


Ce réflexe, projeter ses espoirs sur un individu plutôt que sur un programme ou une structure, n'est pas une erreur de raisonnement.

C'est une tendance anthropologique profonde, documentée depuis des siècles, que le fascisme a toujours su instrumentaliser mieux que quiconque.


Cette chronique examine pourquoi nommer un chef corrompt le processus démocratique à sa racine, ce que cela révèle sur notre rapport collectif à la liberté, et quelles pistes concrètes permettraient de sortir de ce piège.


Lucie Fourcade

LA FOULE A SOIF D'OBÉIR

En 1895, Gustave Le Bon publie sa Psychologie des foules, ouvrage qui va marquer durablement la pensée politique et que Freud lira avec attention.

Sa thèse centrale est d'une brutalité clinique : dès que des individus se rassemblent, leur rationalité individuelle s'efface.

La foule pense moins bien que chacun de ses membres pris séparément.

La foule ne raisonne pas, elle ressent.

Et pour tenir ensemble, elle a besoin d'un point focal : un chef (source Gustave Le Bon, Psychologie des foules).


Freud, en 1921, reprend et enrichit cette intuition dans Psychologie des masses et analyse du moi.

Pour lui, le lien qui unit une foule repose sur la libido. Non pas au sens sexuel étroit, mais au sens d'une énergie affective qui pousse les individus les uns vers les autres.

Et cette énergie a besoin, pour se stabiliser, d'un objet commun.

Cet objet, c'est le chef.

L'individu dans la foule substitue à son propre idéal du moi la personne du meneur, qu'il idéalise et auquel il s'identifie narcissiquement (source Sigmund Freud, Psychologie des masses et analyse du moi).

Ce mécanisme est structurel, pas conjoncturel.

Il ne dépend pas de la qualité du chef ni de l'intelligence des membres de la foule.

Il joue dans une église comme dans une armée, dans un parti politique comme dans un mouvement militant.

Dès qu'un groupe existe et qu'il cherche à se fédérer autour d'un visage, ce processus d'idéalisation et d'abdication partielle de soi est à l'œuvre.

Ce n'est pas une critique des individus.

C'est une observation sur la psychologie collective.


LE POUVOIR DÉFORME QUICONQUE LE DÉTIENT

Ce n'est pas un jugement moral sur les personnes.

C'est un constat structurel que Montesquieu a formulé avec une clarté remarquable dans De l'esprit des lois en 1748 : "C'est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites".

La phrase est célèbre.

Elle est souvent citée pour justifier la séparation des pouvoirs.

Mais son implication profonde est rarement tirée jusqu'au bout : si tout homme qui a du pouvoir en abuse, alors le problème n'est pas l'homme.


Montesquieu ne théorisait pas la malveillance des gouvernants.

Il observait une dynamique : concentrer le regard, l'espoir et la confiance d'une collectivité sur une personne déforme cette personne.

Elle ne gouverne plus la réalité.

Elle gouverne l'image qu'on se fait d'elle gouvernant la réalité.

Le regard des autres est lui-même une forme de corruption, pas au sens pénal, mais au sens philosophique : une altération de ce qu'on était avant d'être regardé.


C'est d'ailleurs ce que la fiction populaire a compris bien avant la sociologie académique, et c'est une leçon que je prends au sérieux.

L'identité réelle du super-héros n'est pas secrète uniquement pour des raisons de sécurité.

Cette discrétion le protège surtout de la déformation qu'entraîne la notoriété.

Tant que personne ne sait qui il est, il reste entier.

Dès que son visage est connu, il devient un symbole.

Et les symboles ne gouvernent pas, ils sont gouvernés par ce que les autres projettent sur eux.

Appelons cette observation "théorie du héros masqué".


LE CONSENTEMENT COMME FONDEMENT DE LA TYRANNIE

Étienne de La Boétie avait entre 16 et 18 ans lorsqu'il rédigea le Discours de la servitude volontaire, vers 1548.

Sa question était simple et vertigineuse : pourquoi un peuple nombreux accepte-t-il de se soumettre à un seul homme, alors qu'il suffirait de cesser d'obéir pour que la tyrannie s'effondre ?

Sa réponse : parce que la servitude n'est pas imposée par la force. Elle est consentie. Parfois désirée (source Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire).


La Boétie identifie trois mécanismes qui entretiennent ce consentement.

D'abord, l'habitude : on naît dans un système de délégation du pouvoir, on le prend pour naturel.

Ensuite, le divertissement : les théâtres, les jeux, les spectacles. Ce que nous appellerions aujourd'hui les réseaux sociaux, le flux de "l'entertainment" (l'amusement, la distraction), engourdissent la conscience politique.

Enfin, la chaîne de complicités : le tyran crée autour de lui un réseau de gens qui ont intérêt à son maintien, et qui deviennent eux-mêmes de petits tyrans.


Ce qui est frappant dans ce texte vieux de cinq siècles, c'est qu'il ne décrit pas une exception historique.

Il décrit une constante humaine.

L'humain, dit en substance La Boétie, ne cherche pas seulement à être libre.

Il cherche aussi la sécurité que donne la délégation.

Avoir quelqu'un à qui confier la responsabilité du monde, c'est se décharger du poids d'être souverain de soi-même.

La servitude volontaire n'est pas une faiblesse de caractère.

C'est une réponse psychologique à l'anxiété que génère la liberté réelle.


NOMMER UN VISAGE : POURQUOI LE PROCESSUS DÉMOCRATIQUE SE PERVERTIT À SA SOURCE

Revenons à la question initiale, celle qui a déclenché cette réflexion.

Dans un groupe antifasciste, on pose la question : "Quel serait le meilleur président pour la France en 2027 ?".

Et immédiatement, la désunion.

Non pas sur les valeurs, non pas sur le programme : sur les personnes.

Untel est trop mou.

Unetelle est trop radicale.

Celui-là a trahi.

Celle-là n'est pas connue.


Ce n'est pas un dysfonctionnement du groupe.

C'est le fonctionnement normal de la psychologie politique appliquée à un nom propre.

Dès qu'un individu est nommé, il cesse d'être un porteur de projet et devient un écran de projection.

On y projette ses espoirs, ses déceptions, ses ressentiments, sa propre histoire politique.

Le débat sur le programme devient un débat sur la personne, et sur ce que la personne nous fait ressentir.


Il y a là un paradoxe démocratique fondamental : le suffrage universel, tel qu'il est organisé, exige qu'on nomme un individu.

Cette exigence active précisément les mécanismes d'idéalisation, de projection et de rivalité que la démocratie est censée contenir.

On vote pour un visage autant que pour un projet.

Et une fois élu, ce visage concentre sur lui l'ensemble des attentes.

Ce qui le rend otage des projections collectives et inévitablement décevant pour tous.


LE FASCISME SE FAIT DÉSIRER : LA LEÇON QUE PERSONNE NE VEUT ENTENDRE

Le fascisme n'a pas inventé le besoin de chef.

Il l'a simplement instrumentalisé avec une efficacité redoutable.

Là où la démocratie propose des programmes et des délibérations, le fascisme propose des corps, des voix, des gestes.

Il sature l'espace affectif avant même que le débat rationnel puisse s'ouvrir.

Il ne convainc pas : il capte.

Et ce qu'il capte, c'est précisément ce besoin archaïque d'un meneur au sens freudien : non pas un dictateur nécessairement, mais un objet d'identification collective sur lequel se fixe l'énergie affective du groupe.


Wilhelm Reich, Erich Fromm, Hannah Arendt l'ont analysé avec rigueur : le fascisme ne s'impose pas par la terreur seule.

Il se fait désirer.

Il répond à une demande réelle : la demande d'appartenance, de clarté, de force visible.

Une demande que les mouvements progressistes ont souvent du mal à satisfaire, précisément parce qu'ils refusent de jouer sur ce registre.

Et ils ont raison de le refuser, mais ils doivent comprendre ce à quoi ils renoncent, et trouver d'autres façons de créer du lien.


La fragmentation de la résistance antifasciste n'est pas en premier lieu un problème stratégique.

C'est un problème anthropologique.

Tant que des individus aux mêmes valeurs se déchirent sur des noms propres plutôt que de construire des structures capables de durer sans figure tutélaire, ils reproduisent la dépendance au chef qu'ils prétendent combattre, mais en version concurrentielle et stérile.


REPENSER LE POUVOIR : PISTES POUR SORTIR DU CULTE DU CHEF

Le problème est structurel.

La réponse doit l'être aussi.


La première piste, c'est le tirage au sort.

Athènes ne tirait pas ses magistrats au sort sans réflexion.

C'était un choix philosophique délibéré : l'élection était considérée comme aristocratique.

Le tirage au sort, lui, était véritablement démocratique.

Aujourd'hui, des chercheurs comme David Van Reybrouck remettent cette idée sur la table.

Des citoyens ordinaires, sans carrière à défendre, sans réseau à ménager, sans mandat à renouveler.

La Convention citoyenne pour le climat l'a prouvé, imparfaitement mais concrètement : libérés du calcul électoral, ces citoyens ont produit des propositions que jamais un élu n'aurait osé formuler.


La deuxième piste, c'est de faire ressembler les gouvernants aux gouvernés (représentation miroir).

Bernard Manin l'a démontré : l'élection produit structurellement une aristocratie.

Se présenter demande des ressources, de la visibilité, du réseau.

On sélectionne toujours vers le haut.

Toujours les mêmes profils, les mêmes trajectoires, les mêmes codes.

Des quotas d'origine sociale, de profession, de parcours de vie (et pas seulement de genre ou d'ethnicité) briseraient cette mécanique de reproduction.


La troisième piste, c'est d'interdire la carrière politique.

On ne peut se contenter de mandats non renouvelables.

Il faudrait penser une architecture où personne ne peut rester assez longtemps pour devenir une figure d'identification.

Des mandats courts. Non renouvelables. Avec interdiction de toute fonction politique ultérieure.

Le pouvoir comme service temporaire imposé, presque comme le service jury, et non plus comme une ambition construite sur des décennies.


Aucune de ces pistes n'est parfaite.

Aucune ne supprime entièrement le besoin humain de figure tutélaire.

Mais chacune le frustre structurellement, plutôt que de l'alimenter.

Et c'est peut-être là le seul horizon réaliste : non pas abolir le besoin de chef, mais concevoir des systèmes qui empêchent ce besoin de se fixer durablement sur un individu unique.


LE CHEF INTERCHANGEABLE

Alors que faire ?

La réponse n'est pas de renoncer aux élections ni aux candidats.

C'est de changer notre rapport à eux.


Un chef n'est pas un sauveur.

Un élu n'est pas un dépositaire de nos espoirs : il est un mandataire, temporaire et révocable, au service d'un projet collectif qui le précède et qui doit lui survivre.


La santé démocratique se mesure non pas à la qualité du chef élu, mais à la vitalité des structures qui l'encadrent, le contrôlent et peuvent se passer de lui.


L'interchangeabilité du chef n'est pas une faiblesse du système : c'est sa force.

Ce qui ne doit pas être interchangeable, c'est le projet, les valeurs, l'architecture institutionnelle.


Tant que la résistance cherche un messie, elle mérite ce qu'elle subit.

La liberté ne se délègue pas.

Elle se construit, ou elle n'existe pas.



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Plus nous sommes nombreux à nommer les choses, moins elles peuvent avancer dans l’ombre.

Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

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