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Chronique 216 - Le carburant flambe, et devinez qui paie la note

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
il y a 1 jour
5 min de lecture

Pendant que les groupes pétroliers engrangent, l’État tond les automobilistes et les retraités : anatomie d’un choix politique.


Le gazole à 2,41 € le litre.

La faute à l’Iran, nous dit-on.

Comme toujours, on invoque le lointain pour cacher le proche.

Car derrière le prix affiché à la pompe, il y a une main bien française : celle de l’État, qui prélève les poches vides pour épargner les trop pleines.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

ORMUZ, LE COUPABLE IDÉAL

La version officielle est rodée.

Si vous payez votre plein plus cher, c’est la géopolitique.

La guerre qui s’éternise au Moyen-Orient perturbe les approvisionnements en pétrole et en gaz (source : franceinfo).


Ce lundi 21 septembre, Sébastien Lecornu a tenu deux réunions à Matignon : l’une le matin avec les directeurs d’administrations centrales sur les approvisionnements, l’autre l’après-midi sur "l’accompagnement à court et moyen terme" des Français face à l’envolée des prix (source : AFP).


Au cœur de l’affaire, un nom revient : Ormuz.

Ce détroit large d’une quarantaine de kilomètres, coincé entre l’Iran et la péninsule arabique, est le goulot d’étranglement du pétrole mondial.

Près d’un cinquième du brut consommé sur la planète y transite chaque jour.

Que Téhéran menace de le fermer, et les marchés s’affolent, le baril grimpe, la pompe suit.

Le coupable idéal : lointain, spectaculaire, et surtout étranger à nos propres décisions.


L’explication n’est pas fausse.

Le baril monte, la facture suit.

Mais elle est incomplète, et l’incomplétude, en politique, est une forme de mensonge.

Car on nous agite la menace qui vient d’ailleurs pour ne pas parler de celle qui est ici, dans nos propres lois de finances.


CES TAXES DONT ON NE PARLE PAS

Voici ce qu’on oublie de rappeler.

Sur chaque litre que vous achetez, plus de la moitié du prix ne paie pas le carburant : elle paie des taxes.

Selon la FIPECO, la fiscalité représente, TVA comprise, environ 48 à 52 % du prix du gazole et 54 à 57 % de celui du SP95-E10 (source : FIPECO).


Deux prélèvements se cumulent.

L’accise sur les énergies (l’ancienne TICPE) un montant fixe d’environ 60 centimes par litre de gazole et 67 centimes par litre d’essence (source : Connaissance des énergies). Puis la TVA à 20 %, calculée non seulement sur le carburant, mais aussi sur l’accise elle-même.

Vous lisez bien : une taxe sur une taxe.


Et voici le mécanisme le plus pervers.

Quand le pétrole flambe, la TVA proportionnelle amplifie l’addition et les recettes de l’État gonflent.

Quand le baril baisse, l’accise fixe, elle, ne bouge pas, et la baisse à la pompe est étouffée (source : stationessence.app).

Autrement dit : l’État gagne quand ça monte, et se protège quand ça descend. L’automobiliste, lui, perd dans les deux sens.


Ce simple fait démonte la fatalité qu’on nous vend.

Avec près de 60 % du prix en prélèvements, le gouvernement dispose d’une marge de manœuvre colossale.

Baisser la TVA de 20 % à 5,5 % rendrait 18 à 20 centimes par litre à l’automobiliste (source : picbleu.fr).


La flambée n’est pas une malédiction venue de Téhéran : c’est un curseur, et ce curseur est à Bercy.


LA CENTRIFUGEUSE ÉPARGNE TOUJOURS LES MÊMES

Alors pourquoi ne pas bouger le curseur ?

Parce que ce serait renoncer à une recette.

Et l’État, sommé de trouver des milliards, a déjà choisi où il ne les prendrait pas.


Regardez TotalEnergies.

En 2025, le groupe a dégagé 13,13 milliards de dollars de bénéfice net (source : FranceTransactions).

Il a relevé son dividende à 3,40 € par action et prévoit entre 3 et 6 milliards de dollars de rachats d’actions pour 2026 : cette mécanique qui gonfle la valeur du titre sans passer par l’impôt sur le dividende (source : FranceTransactions).

Et quand des ONG et des parlementaires réclament une surtaxe sur ces bénéfices pétroliers, le gouvernement maintient son refus d’augmenter la pression fiscale sur le groupe (source : xtb.com).

Voilà l’argent, en masse, visible, concentré.

On n’y touche pas.


Le budget fonctionne comme une centrifugeuse.

On fait tourner la machine, et par un tour de force que la physique réprouve, ce sont toujours les plus légers qu’elle presse et les plus lourds qu’elle épargne.

Les milliards des majors, eux, restent bien calés au centre, intouchés.


Pour le budget 2027, Sébastien Lecornu réclame "un effort" d’environ 54 milliards d’euros (source : franceinfo).

Où va-t-on les chercher ?

Chez les agents de la fonction publique, de nouveau mis à contribution.

Chez les retraités : l’opposition chiffre à 6 milliards d’euros la ponction envisagée dans leurs poches.

Chez les malades, les communes, la culture, l'enseignement.


Le schéma est d’une limpidité brutale.

On presse là où ça manque déjà, et on épargne ce qui déborde : les dividendes, les rachats d’actions, les profits pétroliers.

La centrifugeuse ne tombe jamais en panne.

Elle est réglée pour ça.


NOUS SOMMES LE MOTEUR DU PAYS

Et c’est là que le mensonge économique rejoint l’injustice sociale.

Ceux qu’on presse ne sont pas des poids morts qu’on tolère : ce sont eux qui font tourner la machine.

Nous sommes le moteur de l’économie française.


La consommation des ménages représente autour de la moitié du PIB français et constitue traditionnellement la principale source de croissance de l’économie (source : La finance pour tous).

Ce n’est pas le dividende de l’actionnaire qui fait vivre le boulanger, le garagiste, l’épicier : c’est le plein que vous mettez pour aller travailler, les courses que vous faites, le loyer que vous payez.

Le vrai carburant de l’économie, ce n’est pas le profit des majors.

C’est notre dépense à tous.


Quand on ponctionne le pouvoir d’achat de ceux d’en bas, on n’assainit pas l’économie : on l’assèche.

Chaque centime pris à la pompe est un centime qui ne sera pas dépensé dans le commerce d’à côté.

On étrangle la demande au nom de l’équilibre, et on appelle ça de la rigueur.

On coupe le carburant du seul moteur qui tourne vraiment, et on s’étonne que le pays cale.


LA RIGUEUR DES UNS POUR LES PRIVILÈGES DES AUTRES

Il n’y a pas de fatalité de la pompe.

Il y a une décision.

À chaque flambée, le pouvoir choisit qui il protège et qui il sacrifie.

Il protège TotalEnergies et ses actionnaires.

Il sacrifie l’automobiliste, le retraité, le fonctionnaire.


Voilà ce que le mot "rigueur" cache toujours : elle n’est jamais pour tout le monde.

Elle est pour ceux d’en bas.

En haut, ce n’est pas la rigueur qui règne, c’est le privilège.

Celui de voir ses profits sanctuarisés, ses dividendes intouchés, sa surtaxe écartée d’un revers de main.

On demande l’effort à ceux qui n’ont plus rien, et on garantit le privilège à ceux qui ont déjà tout.


On nous parle d’Ormuz pour qu’on ne parle pas de Bercy.

On invoque la géopolitique pour masquer un choix de classe.

Mais le curseur de la TVA, lui, n’est pas dans le détroit iranien.

Il est ici, entre les mains d’un gouvernement qui a décidé, une fois de plus, que la note serait pour nous.



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