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Chronique 152 - La perfection, cette vitrine de malheurs

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 16 juil.
  • 5 min de lecture

Cette idéologie qui trie les corps, les familles et les vies. Hier assumée, aujourd'hui rhabillée.


On nous vend la perfection comme un idéal.

C'est une vitrine.

Derrière, il y a une idéologie qui trie les corps, les familles et les vies.


Le fascisme n'a rien inventé : il a seulement assumé le tri.


Lucie Fourcade

UNE PERFECTION QUI N'EXISTE PAS

Être beau ou belle.

Avoir une situation.

Des dents droites, pas de cellulite, une peau lisse.

Des enfants parfaits, un intérieur impeccable, un sac assorti aux chaussures.

La perfection se présente comme un horizon désirable, presque un devoir moral : celui qui ne l'atteint pas ne s'est pas assez donné.


Le mot "vitrine" n'est pas choisi au hasard.

Une vitrine expose, elle sépare, elle hiérarchise : d'un côté ce qui mérite d'être montré, de l'autre l'arrière-boutique, le rebut, ce qu'on ne veut pas voir.

La perfection fonctionne exactement ainsi.

Elle ne décrit pas un état, elle édicte une norme.

Et toute norme qui définit l'idéal désigne, dans le même geste, ceux qui en sont exclus.


Le piège est que cet idéal n'existe pas.

Il est inatteignable par construction : dès qu'un défaut est corrigé, un autre devient visible.

La perfection n'est pas une destination, c'est un verdict permanent d'insuffisance.

Voilà pourquoi elle rend malheureux : elle promet le bonheur et délivre un procès sans fin.


L'IDÉOLOGIE DE LA PERFECTION

Cette obsession a une histoire, et elle est glaçante.

Le fascisme, et le nazisme au premier chef, ont fait de la perfection un programme d'État.

Le culte de la "race aryenne" n'était pas qu'un slogan : c'était une politique.

Dès 1933, le régime nazi promulgue une loi de stérilisation forcée visant les personnes jugées porteuses de "maladies héréditaires" (source Encyclopédie de la Shoah).

On estime à environ 400 000 le nombre de personnes stérilisées de force entre 1933 et 1945 (source Wikipédia).

Ce dispositif prépare "l'euthanasie" des enfants handicapés puis le programme Aktion T4 (campagne d'extermination des adultes handicapés physiques et mentaux).

La logique est d'une simplicité terrifiante : célébrer le corps "pur", c'est désigner le corps "imparfait" comme éliminable.


Cette perfection avait un visage esthétique.

Les sculptures monumentales du régime exhibaient des corps idéalisés, dépourvus du moindre défaut, érigés en modèle de la "race" (source Cairn).

Les Jeux de Berlin, filmés par Leni Riefenstahl dans Olympia, furent mis en scène comme un hymne à la beauté aryenne, dont la critique a résumé le fond : "l'eugénisme est le fond, détestable, des Dieux du stade" (source Universalis).


C'est là tout le paradoxe.

Cette "perfection" se donnait pour le beau, le sain, le désirable.

Elle ressemblait à l'infâme.


LE VENTRE ET LE FOYER

La perfection nazie ne s'arrêtait pas au corps de l'athlète.

Elle réglait aussi la famille, et assignait la femme à une fonction unique : reproduire.


En 1938, le régime institue la "croix d'honneur de la mère allemande", décernée en trois classes selon le nombre d'enfants : bronze pour 4 ou 5, argent pour 6 ou 7, or pour 8 et plus (source Wikipédia).

Mais la médaille était réservée aux mères de familles jugées "héréditairement saines" et conformes à l'idéal national-socialiste.

Les familles classées "asociales" ou "malades" en étaient exclues.

Les historiennes y lisent l'instrumentalisation de la maternité et la réduction des femmes à leur fonction biologique (source Persée).

En parallèle, l'association Lebensborn, créée par Heinrich Himmler en 1935, organisait la naissance d'enfants jugés "racialement purs" (source Times of Israël).


La "famille nombreuse et parfaite" n'était donc pas un tableau de genre.

C'était un outil démographique et racial.

L'enfant sans défaut, la mère prolifique et "saine", le foyer ordonné : autant de pièces d'une vitrine dont l'envers était la stérilisation des autres.


LA MACHINE À COMPARER

Rien de tout cela n'a besoin des réseaux sociaux pour exister.

Mais les réseaux en sont devenus la caisse de résonance la plus puissante jamais inventée.


Les filtres de beauté lissent la peau, affinent le nez, agrandissent les yeux, gomment le moindre défaut.

À force de se voir corrigé, on finit par vivre son propre visage comme un défaut.

Les cliniciens décrivent une dysmorphie alimentée par ces outils.

Le trouble dysmorphique corporel, classé parmi les TOC, se déclenche ou s'aggrave par une consommation intensive de filtres.

Une enquête de chirurgiens plasticiens américains relevait dès 2017 qu'une majorité d'entre eux recevaient des patients désireux de ressembler à leur version filtrée (source Numérique Éthique).

Selon une étude de la marque Dove, 80 % des adolescentes déclaraient avoir déjà modifié leur apparence sur une photo avant l'âge de 13 ans (source Euronews).


Le mécanisme est le même que celui de la vitrine, mais industrialisé : comparaison permanente, norme inatteignable, soi transformé en chantier sans fin.

Le corps réel devient le brouillon du corps affiché, et l'écart entre les deux nourrit anxiété, repli et perte d'estime (source Ordre des psychologues du Québec).


Insistons : ce phénomène est massif, transversal, largement dépolitisé.

Il concerne des millions de personnes qui n'ont aucun rapport avec l'extrême-droite. C'est précisément ce qui le rend disponible.


LA NORME COMME MACHINE À TRIER

C'est ici que le fil historique et le fil contemporain se rejoignent.

L'extrême-droite n'a pas créé l'injonction à la perfection.

Elle s'y branche, la recharge d'un contenu politique, et la radicalise.


Des observateurs documentent une esthétique réactionnaire assumée : un corps "tonique, mince, reproductif et blanc", de la tradwife aux tendances lifestyle des réseaux (source Politis).

Les industries de la mode et de la beauté, note cette analyse, s'adaptent à l'atmosphère culturelle produite par l'extrême-droite, qui la recycle.

Des tendances en apparence anodines (la femme au foyer soignée façon années 50, l'esthétique "clean", la maison à la campagne) servent de vitrine décorative à une idéologie identitaire et nataliste (source LADN).


Et ce n'est pas neutre : plusieurs enquêtes décrivent un tunnel algorithmique menant du contenu "douceur domestique" vers des contenus de plus en plus radicaux, un glissement décrit comme subtil et délibéré (source Les Glorieuses).


Le point est structurel.

La perfection comme norme est une machine à trier.

Plus la norme se resserre, plus la différence ordinaire (le corps gros, handicapé, vieillissant, non-blanc, non conforme, jugé "improductif") apparaît comme un écart, puis comme une provocation.

Un ordre qui vit la différence comme un défi finit par vouloir la corriger.

Et de la correction à l'élimination, l'Histoire a montré que la distance est plus courte qu'on ne le croit.


RENDRE À L'IMPERFECTION SA VALEUR

La perfection n'est pas une esthétique neutre.

C'est une grammaire.

Elle apprend l'œil à classer les corps, les familles et les vies en conformes et non conformes, et cet apprentissage, une fois installé, se met au service de qui veut désigner des indésirables.


Le monde parfait est un monde sans nous : sans les différents, les fatigués, les improductifs, les abîmés, les vivants.

C'est un monde qui a déjà existé, et qui a construit des institutions pour trier ceux qui n'y avaient pas leur place.


Rendre à l'imperfection sa valeur, c'est refuser ce tri à la racine.

C'est tenir que l'imperfection n'est pas un défaut à corriger mais la condition même de l'humain.

La vitrine promet le bonheur.

Elle organise le malheur.

La quitter, c'est déjà désobéir.



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