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Chronique 159 - La noyade organisée du sens critique

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
23 juil.
9 min de lecture

Une propagande industrielle fabrique le discours et les preuves : ce sont souvent des gens de bonne foi qui se noient.


Il n'est plus nécessaire de convaincre les gens de croire des mensonges.

Il suffit de leur fournir de quoi se convaincre eux-mêmes.

Ils font le reste gratuitement.


Lucie Fourcade

LES ARGUMENTS PRÉFABRIQUÉS

Mes contradicteurs les plus efficaces ne m'insultent pas.

Ils argumentent.

Ils citent des sources, joignent des captures d'écran, construisent des démonstrations en trois points.

Et presque tout est faux.


Le ton est poli.

On m'annonce qu'on a lu ma chronique, qu'on n'est pas d'accord, et qu'on va m'expliquer pourquoi.

Suivent des arguments numérotés, trois ou quatre.

Des liens.

Souvent une capture d'écran présentée comme un document officiel.

Aucune insulte, aucune menace, aucun des mots-valises qu'on me jette d'ordinaire à la figure.

Alors je clique.

Un lien mène à un article de presse authentique, qui dit le contraire de ce qu'on lui fait dire.

Un autre renvoie à un site inconnu, présenté comme un observatoire, dont les références pointent vers un site du même bord.

Un troisième fonctionne parfaitement : média identifiable, article réel, publié il y a une dizaine d'années et démenti depuis.

La capture d'écran, elle, n'a ni date, ni source, ni lien.

Invérifiable.

Donc irréfutable.


Ce n'est pas un incident.

C'est le régime permanent, sur tous les sujets que je traite, depuis que j'écris.

La rediffusion consacrée à la Nakba en a simplement produit davantage, d'un coup, parce qu'elle a été davantage vue.

Rien de nouveau n'est apparu, seulement le même gabarit en plus grand nombre.

Et c'est bien ce qui devrait nous alerter.

Un discours dont la structure ne varie pas selon le sujet n'est pas un raisonnement.

C'est un moule.


Le plus terrible, c'est que la plupart des gens qui m'écrivent ainsi sont sincères.


LA CONTREFAÇON DU DOUTE

Il faut commencer par là, parce que tout le reste en dépend : le sens critique n'a pas disparu.

Il a été contrefait.

Et la contrefaçon procure exactement la même sensation que l'original, la vérité en moins.


Mes contradicteurs ne sont pas des gens qui ont renoncé à réfléchir.

Ce sont des gens convaincus d'avoir réfléchi.

Ils ont lu, comparé, cliqué, cherché.

Ils ont éprouvé la satisfaction du travail intellectuel accompli.

C'est précisément ce que produit une propagande efficace : elle ne dit pas quoi penser, elle donne l'impression d'avoir pensé par soi-même.

Et personne ne défend une idée reçue avec autant d'énergie que celui qui croit l'avoir trouvée seul.


Le vocabulaire a été capturé le premier.

"Réveille-toi."

"On nous ment."

C'est le lexique exact du doute méthodique, vidé de sa méthode.

Or le sens critique n'est pas une posture de défiance, c'est une discipline.

Et son marqueur décisif n'est pas la sévérité envers ce qui nous contredit, mais la sévérité envers ce qui nous arrange.


Le doute contrefait se reconnaît à son asymétrie.

Illimité envers un quotidien national.

Nul envers une capture d'écran anonyme.

Exigeant trois preuves pour une information qui dérange, aucune pour celle qui conforte.

Un doute qui ne s'applique que dans un sens n'est pas un doute, c'est une préférence.


L'autre marqueur est plus dur à admettre : celui qui vérifie accepte de ne pas être en compétition.

Découvrir qu'on avait tort est un résultat, pas un échec.

Il y a une différence entre chercher à savoir et chercher des munitions.

Celui qui cherche une arme la trouvera, parce qu'on trouve toujours, et il s'enfermera dans la surenchère.

Celui qui cherche ce qui est vrai accepte de ne pas savoir d'avance ce qu'il va trouver.

C'est le seul des deux qui apprend quelque chose.


LA CRITIQUE SANS ÉTHIQUE

Reste une question que l'on pose rarement, et qui me semble la plus tranchante de toutes : à quoi ressemble le sens critique quand on lui retire l'éthique ?


Il ressemble à la propagande.


Analyser un discours, en repérer les points faibles, identifier les failles d'un raisonnement, démonter une argumentation : ce sont des compétences moralement neutres.

Elles ne servent la vérité que si celui qui les manie a décidé de la servir.


Le propagandiste efficace possède un excellent sens critique.

C'est même sa condition d'exercice.

Il sait exactement où sont les articulations fragiles d'un raisonnement : c'est pour cela qu'il sait fabriquer des faux crédibles.

Il connaît les réflexes du vérificateur pressé : c'est pour cela qu'il place ses liens au bon endroit.


L'archétype absolu de ce dévoiement porte un nom : le négationnisme.

Hyper-scrupuleux sur chaque détail, malhonnête sur l'ensemble.

Exigeant un document écrit pour chaque fait afin de n'avoir jamais à regarder le tout.

Une méthode d'apparence irréprochable au service d'une conclusion arrêtée d'avance.


La seule chose qui sépare l'esprit critique de la sophistique : c'est la finalité.

Le sens critique cherche ce qui est vrai.

La sophistique cherche ce qui est efficace.

Les outils sont identiques.

Amputé de sa finalité, le sens critique devient une machine à fabriquer du doute.

Et le doute, contrairement à ce que l'on croit, ne protège de rien.

Il désarme.


UNE INDUSTRIE DE LA PREUVE

Ce qui m'arrive dans les commentaires n'est pas de l'improvisation militante.

C'est un savoir-faire, et il est théorisé depuis plus de 20 ans.


Le procédé porte même un nom : la "réinformation".

Une permutation dans les termes : ces sites se présentent comme les vrais informateurs, la désinformation étant attribuée aux médias dits officiels (source Slate).

L'un de ses théoriciens, Jean-Yves Le Gallou, ancien concepteur de la "préférence nationale" pour le Front national, a fondé la Fondation Polémia en 2003 pour mener le combat culturel, puis lancé en 2012 avec Claude Chollet un observatoire chargé de surveiller les journalistes des grands médias (source Slate).

La recette éditoriale du site le plus emblématique de cet archipel repose largement sur le détournement de faits divers repris de la presse traditionnelle, et sur l'occultation systématique de tout ce qui ne sert pas ses options idéologiques (source Acrimed).

Retenons ce point, parce qu'il est le cœur du problème : ce dispositif n'a pas besoin de mentir.


Les procédés que je reçois se rangent presque tous dans le même petit catalogue.

Le mimétisme formel d'abord : listes numérotées, notes de bas de page, mention "Sources" en fin de message, mise en page sobre.

La forme fait preuve, parce que presque personne ne clique.

La source réelle détournée, ensuite.

La plus redoutable de toutes, parce qu'elle résiste à la vérification paresseuse : le lien fonctionne, l'article existe, le média est légitime, mais le contenu dit autre chose, ou date d'une décennie, ou a été démenti depuis.

Le chiffre nu, exact et privé de dénominateur, sans comparaison, sans évolution, sans échelle.

La capture d'écran, qui a l'apparence d'un document tout en se fabriquant en 30 secondes, et qui circule sans date ni lien, donc invérifiable.

Le mensonge par sélection, enfin : rien que des faits vrais, aucune affirmation explicite, et l'accumulation produit la thèse que personne n'a eu besoin d'énoncer.

Le dernier procédé est le plus élégant, et le plus efficace : la question rhétorique.

"On peut se poser la question."

"Simple coïncidence ?"

L'auteur n'affirme rien.

Il laisse conclure.

Le lecteur produit lui-même la conclusion, se l'approprie, et la défendra ensuite comme sienne.

C'est ainsi qu'on obtient des militants qui n'ont jamais adhéré à quoi que ce soit.


LA VÉRIFICATION PIÉGÉE

À ces messages, le réflexe est de répondre : vérifiez.

Je l'ai eu longtemps.

Il ne suffit plus, et je veux expliquer pourquoi.


Une étude publiée dans la revue Nature établit un résultat que je trouve vertigineux : chercher en ligne pour évaluer la véracité d'un article faux augmente la probabilité d'y croire (source Nature).

Les chercheurs l'expliquent par ce qu'ils nomment des "vides de données" : des zones de l'écosystème informationnel où l'information disponible est de mauvaise qualité, voire délibérément fausse, et remonte en tête des résultats.

Le citoyen de bonne foi tape les mots-clés du faux article.

Le moteur lui renvoie des sites qui reprennent les mêmes idées que le faux article.

Il conclut que c'est confirmé.


Il n'a pas été négligent.

Il a été piégé par un décor bâti pour résister exactement à son premier réflexe.

Voilà pourquoi l'extrême-droite s'est construit ses propres instituts, ses propres observatoires, ses propres experts et ses propres médias qui se citent en boucle : pour que la vérification aboutisse chez elle.


S'y ajoute une asymétrie que je vis chaque semaine.

Fabriquer un argumentaire faux prend cinq minutes.

Le démonter proprement, en remontant chaque source, prend trois heures.

Mes contradicteurs ne cherchent pas à gagner l'échange.

Ils cherchent à le rendre trop coûteux.


C'est aussi la fonction des accusations d'islamisme et d'antisémitisme qu'on m'adresse : ce ne sont pas des arguments, ce sont des péages, destinés à rendre le sujet trop cher à aborder.


Et puis il y a l'école, qu'il faut aborder avec précaution, parce que l'extrême-droite la critique aussi, en réclamant l'inverse de ce que je réclame.

Ce que je vise n'est pas le travail des enseignants, qui font ce qu'ils peuvent avec ce qu'on leur laisse.

Ce que je vise est un système d'évaluation.

Un système qui note la restitution faite par des élèves entraînés à identifier la bonne réponse, jamais à interroger la question.

Quant à l'éducation aux médias et à l'information, elle existe dans les textes.

Elle est inscrite dans les programmes d'enseignement moral et civique, et au collège, les actions menées à ce titre peuvent se déployer dans un volume de 18 heures annuelles, partagé avec l'éducation à la citoyenneté et l'éducation au développement durable (source éduscol).

Trois objets, 18 heures, aucun horaire propre, aucun enseignant dédié.


Le résultat est mesuré : lors de l'enquête internationale PISA, 9,2 % des élèves français de 15 ans atteignaient le niveau où l'on distingue un fait d'une opinion à partir d'indices implicites (source Slate).

Dans l'ensemble des pays évalués, moins d'un élève sur dix y parvenait (source ENS de Lyon).

Ce n'est donc pas un naufrage français.

C'est un choix de société généralisé.


Un dernier facteur, que l'école ne peut pas compenser : le sens critique coûte du temps, et l'architecture des réseaux sociaux est conçue pour supprimer ce temps.

Ce n'est pas un effet secondaire.

C'est le modèle économique.


VÉRIFIEZ-MOI AUSSI !

Il serait confortable de m'arrêter ici.

Mais...

Une chroniqueuse politique qui explique aux autres comment penser, c'est exactement le piège que je viens de décrire.

Alors je m'applique la règle.


Mes chroniques sont subjectives, et je ne vais pas prétendre l'inverse.

Le choix des sujets est subjectif.

L'angle est subjectif.

Les titres, les adjectifs, ce que je mets en avant et ce que je laisse de côté : subjectif.

Mon interprétation personnelle est d'ailleurs souvent bien plus tranchée que ce que j'écris.

C'est précisément pour cela que je travaille à l'écarter.

Ce que je publie doit reposer sur des faits vérifiés, des sources identifiées et accessibles, et je m'astreins à séparer ce que les documents établissent de ce que j'en pense.

J'intègre les sources dans le texte, je lie les noms, je facilite le contrôle.

Et je le dis sans détour : rendre la vérification facile ne la rend pas désirable pour autant.


Mes propres lecteurs illustrent le problème aussi bien que mes contradicteurs.

Une analyse sur plus de 35 millions de publications comportant un lien montre qu'environ trois partages sur quatre ont lieu sans que le lien ait été ouvert, et que les contenus politiques des deux bords sont partagés sans lecture plus souvent que les contenus neutres (source Penn State).

Je le constate chaque semaine.

On me contredit sur la base d'un extrait vidéo de 55 secondes.

On me valide sur la base du même extrait.


Ces deux gestes sont identiques.

Consommer une conclusion au lieu d'une démonstration, c'est la même faute, qu'elle serve à m'approuver ou à m'attaquer.

L'approbation sans lecture ne vaut pas mieux que le rejet sans lecture.

Elle est simplement plus agréable à recevoir, et c'est bien pour cela qu'elle est plus dangereuse.


Alors vérifiez-moi aussi.

C'est la seule chose qu'un propagandiste ne peut pas dire, parce que son édifice ne survit pas à sa propre transparence.


REPRENDRE L'INFORMATION

Reprendre l'information, se la réapproprier, ce n'est pas une posture, c'est une série de gestes.

Ouvrir le lien avant de le partager.

Regarder la date.

Chercher qui publie, qui finance, qui cite qui.

Se demander ce que le chiffre annoncé compare, et à quoi.

Rien de tout cela n'exige un diplôme.

Cela exige du temps.

Et le temps est précisément la ressource que tout le dispositif est conçu pour nous prendre.


Ce travail est lent, ingrat, et il oblige régulièrement à découvrir qu'on s'était trompé.

C'est son coût.

C'est aussi ce qui le rend précieux : personne ne peut vous prendre une connaissance qui vous appartient entièrement.


La grande question n'est pas de savoir qui a raison.

Elle est de savoir qui décide de ce que nous croyons.

Tant que nous laissons ce travail à d'autres, ce sont eux qui répondent.



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Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

1 commentaire


contact
23 juil.

Bonjour ou bonsoir,

chronique à relire à tête reposée quitte à l'imprimer (ce que je fais rarement). Certains passages ne sont pas clairs en première lecture.

Je passe pas mal de temps à lire les liens ou vérifier des dates, à chercher d'autres sources.

Merci pour ces chroniques.


Daniel

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