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Chronique 228 - La leçon que la jeunesse donne au pays

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
6 oct.
7 min de lecture

La résilience, un concept psychologique que les lycéens nous démontrent en direct.


On nous la vend comme une vertu d'endurance : encaisser, s'adapter, tenir.

La résilience est tout autre chose.

C'est l'art de se relever en transformant le coup reçu, et personne n'y parvient seul.

La jeunesse est en train de le rappeler au pays tout entier.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

LA RÉSILIENCE, OU L'ART DE SE RELEVER

Il y a des mots qui ont une histoire.

Celui-ci a une enfance.


Lors de la rafle du 10 janvier 1944, un petit garçon juif est enfermé dans la grande synagogue de Bordeaux (source : Wikipédia).

Il a 6 ans.

Il parvient à s'évader et échappe ainsi aux camps, mais ses deux parents ne reviendront pas (source : Revue internationale de la Croix-Rouge).

Cet enfant s'appelle Boris Cyrulnik.

Il deviendra neuropsychiatre et fera connaître au grand public un concept qui porte la trace de sa propre histoire : la résilience.


Sa définition tient en une ligne.

La résilience, c'est "la reprise d'un nouveau développement, après une agonie psychique" (source : Revue internationale de la Croix-Rouge).

Autrement dit : on a été brisé, et pourtant la vie recommence à pousser.


Je tiens à être précise sur ce point, parce que le mot est souvent mal compris.

La résilience n'a rien d'un remède miracle.

La blessure reste, et la cicatrice aussi.


On ne se relève jamais à l'identique.

Celui qui a traversé l'épreuve porte sa cicatrice, mais aussi quelque chose en plus : un sens, une lucidité, parfois une force nouvelle.

Ce surplus naît du travail de transformation, jamais de la blessure elle-même.

Cyrulnik a d'ailleurs résumé ce paradoxe dans le titre d'un de ses livres : Un merveilleux malheur.

On retricote sa vie maille après maille, avec le fil qui reste.


Pour que ce tricot devienne possible, il faut d'abord une force de vie, cet élan qui pousse à continuer.

Il faut ensuite pouvoir remanier son passé, c'est-à-dire raconter ce qui est arrivé autrement que comme une condamnation (source : Ligue de l'enseignement).

Et il faut une rencontre.


Cyrulnik parle de "tuteur de résilience".

Le mot évoque un piquet planté à côté d'une plante, quelque chose de rigide.

La réalité est bien plus souple : c'est une main tendue.

Il suffit parfois d'une personne présente au bon moment (source : Ligue de l'enseignement).

Un regard.

Un mot, un seul, prononcé par la bonne personne au bon moment.

Cette main peut prendre bien des formes : une rencontre, un lieu, un objet, une œuvre d'art (source : BICE).

Parfois aussi, c'est une addition de petites choses d'apparence banale qui, mises bout à bout, finissent par faire sens.

Et bien souvent, celui qui tend la main ignore qu'il vient de changer une vie (source : Diotime).


C'est la leçon essentielle de Cyrulnik, celle que je vous demande de garder en tête pour la suite : "Seul, il n'y a pas de résilience possible" (source : Ligue de l'enseignement).

La résilience est une affaire de lien.


MOT VOLÉ, MOT DÉTOURNÉ

Ce mot si beau a connu un drôle de destin.

Il est sorti des cabinets de psychiatres pour entrer dans les discours officiels.


Le 25 mars 2020, en pleine épidémie de Covid-19, Emmanuel Macron annonce le lancement d'une opération militaire baptisée "Résilience" (source : Wikipédia).

L'année suivante, on vote une loi "Climat et résilience".

Le mot est partout, dans les plans, les rapports, les ministères.


L'économiste et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Thierry Ribault a étudié de près cette récupération, au Japon, après la catastrophe nucléaire de Fukushima.

Dans son livre Contre la résilience, il décrit ce discours officiel comme une idéologie de l'adaptation, une "technologie du consentement" à une réalité même désastreuse (source : L'Échappée).

Selon lui, le concept sert à étouffer toute réflexion sur les causes réelles des catastrophes (source : Basta!).

Le message adressé aux populations devient alors : encaissez, adaptez-vous, tenez bon, et surtout ne demandez pas qui a provoqué le désastre.


Je prends cette critique très au sérieux, parce qu'elle met le doigt sur un détournement.

La résilience des gouvernants demande à chacun de supporter seul ce qu'on lui impose.

Celle de Cyrulnik exige des liens, des rencontres, des mains tendues.

La première fabrique de la résignation.

La seconde fabrique de la transformation.


Quand un gouvernement réclame de la résilience à ceux dont il ferme les institutions, il leur demande en réalité de se taire.

C'est la résilience au sens de Cyrulnik que je défends ici, celle qui refuse de plier.


DE L'ENFANT AU PEUPLE

Ce qui vaut pour un enfant vaut-il pour un pays ?

Cyrulnik lui-même le pense : il a réfléchi aux liens entre mémoire, traumatisme et résilience, à l'échelle de l'individu comme à celle des collectivités (source : Revue internationale de la Croix-Rouge).


L'histoire de France en offre une illustration éclatante.

En 1944, le pays sort de l'Occupation ruiné, humilié, divisé.

Il aurait pu sombrer dans le ressentiment.

Il a fait l'inverse.

Le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), "Les Jours heureux", a jeté les bases de la Sécurité sociale, des retraites, des services publics modernes.

Un peuple à terre a construit ce qui le protège encore aujourd'hui.

La France s'est relevée avec un "+".


Ce sursaut n'a rien eu de magique.

Il a eu ses mains tendues : des réseaux, des solidarités, des femmes et des hommes qui ont tenu bon ensemble, puis des institutions conçues pour que plus personne ne reste seul face au malheur.

L'école, l'hôpital, la Sécurité sociale sont les tuteurs de résilience d'un pays entier.

Et c'est exactement là que se situe l'enjeu d'aujourd'hui.


CETTE JEUNESSE QUI REVENDIQUE, ET QUI CONSTRUIT

Le mouvement démarre par des tentatives de blocage dès le 18 septembre 2026 et se structure autour du lycée Saint-Exupéry de Créteil, avant de gagner plusieurs régions et jusqu'à la Belgique (source : Wikipédia).


Que demandent-ils ?

Plus de moyens, le remplacement des enseignants absents, davantage de personnels de vie scolaire, des classes moins chargées, des bâtiments rénovés et l'abrogation de Parcoursup (source : Wikipédia).

Certains réclament simplement le temps de manger le midi, des toilettes salubres et des salles chauffées l'hiver (source : Force ouvrière).


Relisez cette liste : elle forme un programme.

Des adolescents ont regardé la dégradation de leur quotidien et en ont tiré des propositions précises.

C'est la résilience au sens fort : transformer un "−" en "+", le manque en projet.


Cette jeunesse sait aussi d'où vient la menace.

L'Union syndicale lycéenne (USL) se définit notamment comme antiraciste et antifasciste (source : L'Étudiant).

Avec l'Union étudiante (UE), elle dénonce la volonté de Macron et de l'extrême-droite de trier les jeunes et de les mettre en compétition (source : Syndicollectif).

De tout cela, la télévision ne montre presque rien.

Selon Acrimed, les journaux de France 2 ont consacré plus de 19 minutes aux violences et aux incendies, contre moins de 2 minutes aux revendications (source : Acrimed).

La réponse sécuritaire, elle, est massive : plus de 5 000 interpellations annoncées par Laurent Nuñez (source : Wikipédia).


Beaucoup de policiers et de gendarmes travaillent avec mesure.

Mais Amnesty International documente des coups de matraque, des gaz lacrymogènes et des tirs de lanceurs de balles de défense contre des lycéens, et relève que 85 % des personnes interpellées sont mineures (source : Amnesty International).

Ces interventions disproportionnées méritent d'être examinées plutôt qu'effacées du récit.


LES TUTEURS QU'ON LEUR RETIRE

Le 1er octobre, en plein mouvement, le gouvernement présente son projet de budget : 1 588 postes d'enseignants supprimés à la rentrée 2027, dont 1 250 dans le public (source : Café pédagogique).

Le ministère invoque la baisse du nombre d'élèves et fait valoir que la démographie seule aurait permis d'en supprimer près de 9 600 (source : Linfo.re).

Il met aussi en avant la création de 1 804 emplois, dont 1 300 accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH) (source : Café pédagogique).

Mais la tendance de fond ne trompe personne : SUD éducation compte 14 000 personnels en moins dans l'enseignement public depuis 2018 (source : SUD éducation).


Revenez maintenant à Cyrulnik.

Avec le psychologue Jean-Pierre Pourtois, il a défendu l'idée que l'école elle-même peut être un tuteur de résilience (source : Eyrolles).

Le professeur qui croit en un élève, la conseillère principale d'éducation qui écoute, le surveillant qui repère celui qui s'isole, le mot juste prononcé au bon moment : voilà ce qui permet à un enfant abîmé de reprendre sa croissance.

Chaque poste supprimé, chaque absence non remplacée, chaque classe surchargée, c'est un tuteur de moins.

Les lycéens le sentent dans leur chair.

Ce qu'ils réclament, au fond, ce sont des adultes : plus de professeurs, plus d'encadrants, plus de temps, plus d'écoute.

Ils réclament plus d'école.


Voilà le paradoxe de ce mouvement.

On demande à la jeunesse d'être résiliente tout en démontant ce qui rend la résilience possible.

Et c'est elle qui se lève pour défendre les conditions mêmes de sa reconstruction.


QUAND CE SONT NOS ENFANTS QUI TENDENT LA MAIN

D'ordinaire, ce sont les adultes qui servent de tuteurs aux enfants.

Cet automne, les rôles s'inversent.

Ce sont des lycéens qui tendent la main au pays.


Ils nous rappellent ce que la France de 1944 savait : l'effondrement n'est jamais un destin, et on peut s'en relever avec un "+".

Ce qui permet de se relever, c'est le refus de la misère et la volonté de bâtir autre chose.

Ce qui crée, c'est la colère qui s'organise, qui écrit, qui propose.


L'extrême-droite prospère sur l'inverse : la peur, l'isolement, la résignation, tout ce qui laisse chacun seul face au malheur.

Elle promet l'ordre à un peuple qu'on a d'abord épuisé.

Face à elle, cette jeunesse oppose des revendications, des assemblées, des listes de besoins simples et justes.


Un pays qui écoute sa jeunesse se relève.

Un pays qui la fait taire s'enfonce.

Je sais de quel côté je me tiens.

Et vous ?



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