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Chronique 173 - La guerre aux baignades

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
6 août
6 min de lecture

Quand l'État sanctionne au lieu d'affronter l'inégalité devant le climat.


68 euros.

C'est le tarif qu'on a décidé de faire payer à celui qui cherche de la fraîcheur de l'eau quand la chaleur devient mortelle.

Pendant que les noyés s'accumulent dans les rivières et les canaux, l'État ne bâtit pas : il verbalise.

Bienvenue dans un pays qui sanctionne la baignade avant d'en organiser l'accès.


Lucie Fourcade
Image générée par IA.

PUNIR PLUTÔT QUE PROTÉGER

Le décret est entré en vigueur le dimanche 2 août 2026, et il s'applique à tout le territoire.

Se baigner dans une zone interdite ou sous drapeau rouge n'est plus une contravention de première classe à 38 euros : c'est désormais une contravention de troisième classe, 68 euros, dressée directement par procès-verbal électronique (source franceinfo).


La logique affichée est celle de la dissuasion.

Disons-le nettement pour qu'aucune mauvaise foi ne s'y glisse : se jeter dans un courant traître, sous un drapeau rouge, à l'endroit précis où l'on se noie, est une folie que personne de sensé ne défend.

Les 274 personnes mortes par noyade en deux mois et demi, dont 37 enfants et adolescents, en très grande majorité pendant les canicules, ne sont pas une statistique abstraite (source franceinfo).

Chacune est un deuil.


Le sujet n'est pas là.

Le sujet, c'est le réflexe.

Face à des gens qui meurent de chaud et cherchent de l'eau, la première réponse de l'État n'est pas de construire, d'ouvrir, d'accompagner : c'est de sortir le carnet à souches.

Et ce réflexe-là raconte un pays tout entier.


PISCINE POUR LES UNS, DÉBROUILLE POUR LES AUTRES

Nous entrons dans les ères chaudes.

Les canicules ne sont plus des accidents de calendrier, elles sont le climat.


La ministre des Sports le reconnaît elle-même : plus de 65 % des noyades ont lieu dans des lieux qui ne sont ni autorisés ni surveillés (source franceinfo).

Traduisons : les gens vont là où ils peuvent, parce qu'ailleurs, il n'y a rien.


Dans ce monde qui vient, l'accès à une zone de baignade sûre cesse d'être un loisir d'été.

C'est une infrastructure de survie, au même titre qu'un point d'eau potable ou un îlot de fraîcheur.

Se rafraîchir quand le thermomètre dépasse 40 °C n'est pas un caprice : c'est une manière de ne pas mourir.


Et c'est précisément cette infrastructure vitale qui est distribuée de la façon la plus inégale qui soit.

Ceux qui ont une piscine privée, une résidence secondaire, des vacances au bord de la mer, traverseront les canicules à l'abri.

Les autres, les cités, les quartiers de béton, les communes rurales sans bassin, chercheront l'eau où elle se trouve.

Puis paieront 68 euros pour l'avoir cherchée.


LA PROMESSE NOYÉE

En 1969, la France lançait l'opération "1 000 piscines" : des bassins industrialisés, montés en série, pour apprendre à nager à tout un peuple.

Les "tournesol" en furent l'emblème.

C'était une promesse d'égalité par l'eau.

Un demi-siècle plus tard, ces piscines vieillissent, ferment, et la promesse s'effondre en silence.


Sur le papier, l'école devait prendre le relais.

La natation est inscrite au programme, et l'Éducation nationale fixe un objectif clair : à la fin du collège, chaque enfant doit savoir nager en sécurité.

Mais entre le principe et le bassin, l'écart est béant.

Il faut une piscine accessible, des créneaux suffisants, des encadrants en nombre : trois conditions qui manquent précisément là où les familles n'ont aucune alternative.

Le système est si tendu que même le parent bénévole qui veut accompagner la classe doit d'abord décrocher un agrément : une session en bassin et un test de nage validés par l'Éducation nationale (source education.gouv.fr).

L'intention se comprend ; l'effet est mécanique.

Là où l'on manque déjà de tout, on dresse un obstacle de plus devant l'apprentissage.


Les chiffres disent l'ampleur du recul.

Près de 30 % des enfants de 10 à 14 ans vivant en zone rurale ne savent pas nager, contre 15 % en zone urbaine (source Assemblée nationale).

L'écart social est plus brutal encore : 61 % des enfants d'ouvriers non qualifiés sont de bons nageurs, contre 86 % des enfants de cadres (source Banque des Territoires).

La Seine-Saint-Denis, deuxième département le plus peuplé d'Île-de-France, compte 36 bassins pour 1,6 million d'habitants : le moins doté de France (source Info.gouv).


Rien de tout cela n'est fatal : tout est le produit de choix.

On laisse 5 000 postes de maîtres-nageurs vacants (source Assemblée nationale).

On ferme des piscines municipales dès qu'une crise énergétique se présente.

On préfère les grands centres aquatiques rentables aux petits bassins de proximité où l'on apprenait à nager.

Résultat : savoir nager redevient un privilège de classe.

Et dans un pays qui chauffe, ce privilège de classe devient une inégalité devant la mort.


15 POLICIERS CONTRE UNE PISCINE

Fin juin 2026, à Clermont-Ferrand, dans le quartier de La Gauthière (quartier prioritaire, plus de 30 % de pauvreté) des jeunes se cotisent pour acheter une piscine autoportante à 140 euros.

Il fait plus de 40 °C.

Ils l'installent au pied des tours, pour les enfants.

Ce que la République leur envoie, ce n'est pas de l'eau : ce sont jusqu'à 15 policiers et 5 fourgons, à plusieurs reprises en quelques jours, pour démonter le bassin (source franceinfo).


Les motifs invoqués sont un catalogue de l'absurde administratif : occupation du domaine public sans autorisation, nécessité de préserver l'accès des secours, présence d'un barbecue.

Chacun se défend juridiquement.

Tous ensemble racontent la même chose : quand des pauvres s'organisent pour survivre à la chaleur, la machine trouve toujours un article de loi pour les en empêcher.


Alors posons la question que ce décret voudrait nous faire oublier.

Face à la canicule, sans piscine ouverte à leur portée, sans moyen de payer l'entrée en fin de mois, sans rivière sûre à proximité : que restait-il, concrètement, aux habitants de la cité ?

On a démonté leur seule réponse.

On ne leur en a proposé aucune autre.


LÉGIFÉRER ET RÉPRIMER FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

Voilà le cœur du système.

Face au changement climatique, l'État maîtrise à la perfection deux gestes : légiférer et réprimer.

Il publie un décret.

Il augmente une amende.

Il déploie des fourgons.

Ce sont des gestes qui ne coûtent rien, ou presque, et qui donnent l'illusion de l'action.


Le troisième geste, lui, manque toujours à l'appel : construire, ouvrir, former, accompagner.

Ouvrir des piscines gratuites l'été dans les quartiers.

Former massivement des maîtres-nageurs.

Créer des zones de baignade sûres et surveillées là où les gens se baignent déjà.

Faire de l'aisance aquatique un droit et non un marqueur social.

Rien de tout cela n'est utopique : tout cela a un prix, et c'est un prix qu'on refuse de payer.


Alors on punit l'adaptation à la place de l'organiser.

On verbalise ceux qui bricolent leur survie, sans jamais proposer de solutions.

L'amende à 68 euros n'est pas une politique du climat : c'est l'aveu qu'on n'en a aucune, et encore moins pour ceux qui n'ont rien.


LA SEULE GUERRE QUI VAILLE

On sanctionne, on légifère, on déploie.

Mais que met-on concrètement en place pour accompagner un peuple entier face à des étés qui tuent ?

La guerre aux baignades n'est pas une guerre contre le danger : c'est une guerre contre les pauvres qui cherchent de l'eau.

Une guerre menée à la place de la seule qui vaille : celle contre l'inégalité devant le climat.


L'eau qui rafraîchit, comme l'eau qu'on apprend à traverser, ne devrait dépendre ni du code postal ni du compte en banque.

Tant qu'elle en dépendra, chaque canicule creusera la même fracture, et chaque décret la maquillera en fait divers.

À nous, lecteurs, citoyens, habitants de ce pays qui chauffe, de refuser qu'on nous fasse prendre l'amende pour une politique, et la répression pour une protection.



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