Chronique 77 - La gauche a-t-elle choisi de perdre ?
- Lucie Fourcade
- 2 mai
- 5 min de lecture
Du numerus clausus ignoré au front impossible : autopsie d'une désunion annoncée.
Ruffin parle comme la droite.
Le PS se déchire sur une primaire qu'il ne veut pas.
Glucksmann fait les yeux doux aux orphelins de Macron.
Et l'extrême-droite, elle, sait exactement où elle va.
Ce n'est pas une crise.
C'est un choix.
Voici l'autopsie d'une gauche qui se saborde à un an de la présidentielle.

RUFFIN ET LE VERROU MÉDICAL IGNORÉ
La France ne manque pas de médecins par hasard.
Elle en manque par choix.
Celui du numerus clausus, introduit en 1971, qui a délibérément plafonné l'accès aux études de médecine pendant 40 ans.
Les déserts médicaux sont la conséquence documentée d'une politique.
En 2021, la Cour des comptes le confirmait sans détour : la pénurie est directement liée aux restrictions à l'entrée des études médicales (source Cour des comptes).
Le 28 avril 2026, François Ruffin déclare sur France 2 qu'il est hostile à l'immigration de travail et plaide pour que la France "ait ses médecins" plutôt que de dépendre de praticiens venus de l'étranger.
Sur le constat, il n'a pas tort : quand l'hôpital repose sur des catégories exploitées, c'est un problème (source 21 News).
Mais sa conclusion est erronée, et sa cible, soigneusement choisie.
La solution, c'est d'ouvrir les formations, de financer les facultés, de revaloriser l'exercice.
Ce combat-là, Ruffin ne le mène pas.
Il désigne à la place une cible visible, mobilisatrice, et familière à l'électorat de droite.
LES MOTS CHOISIS POUR SÉDUIRE À DROITE
Ce qui est condamnable chez Ruffin n'est pas tant le fond que la forme.
Les mots choisis, le cadrage retenu, la cible désignée : tout cela parle un langage que la droite et l'extrême-droite reconnaissent immédiatement comme le leur.
"Avoir nos médecins."
La formule sonne comme une revendication nationale.
Elle oppose implicitement "nos" médecins aux "leurs".
Ce glissement sémantique n'est pas innocent : il installe un cadre identitaire là où un cadre structurel serait juste.
Ruffin ajoute "maintenant, en attendant", les médecins algériens, tunisiens, roumains "doivent avoir les pleins droits et se sentir pleinement reconnus".
Les deux mots font tout le travail.
Maintenant, donc pas forcément demain.
En attendant, donc provisoirement.
La précision ne sauve pas le raisonnement.
Elle le trahit.
Les médecins étrangers sont tolérés le temps que la France produise les siens.
Leur légitimité est conditionnelle.
Transitoire.
Ce n'est pas de la solidarité.
C'est de la gestion.
Des voix à gauche l'ont dit clairement : faire porter à l'immigration la responsabilité de la dégradation du travail, c'est nourrir une confusion dont l'extrême-droite se nourrit depuis des décennies.
Ruffin le sait.
C'est peut-être même le calcul.
LFI : LA LIGNE SANS LE FRONT
LFI a une cohérence programmatique que ses adversaires à gauche n'ont pas.
Sur la Palestine, dès les premières heures de l'offensive de 2023, le parti a pris position quand d'autres cherchaient encore leurs mots.
Sur l'antifascisme, la ligne est constante.
Et l'Avenir en Commun reste le seul programme de gauche complet, chiffré, défendu sans le diluer pour conquérir un électorat centriste.
Mais la cohérence idéologique ne suffit pas à construire un bloc.
Et LFI porte aussi sa part de responsabilité dans la désunion.
Le refus de la primaire, d'abord.
On peut comprendre la méfiance envers une mécanique perçue comme conçue pour neutraliser le parti le plus puissant de la gauche.
Mais le refus d'y participer, quelle qu'en soit la justification, ferme une porte.
Et une porte fermée de l'intérieur ressemble beaucoup, de l'extérieur, à un mur.
Le style Mélenchon, ensuite.
Il cristallise les rejets bien au-delà de la droite.
Dans un contexte où construire signifie convaincre des partenaires récalcitrants, une direction incarnée dans une seule figure, clivante, omniprésente, imperméable à la critique, est un obstacle autant qu'un atout.
LFI tient sa ligne.
Mais tenir sa ligne seul, ce n'est pas tenir un front.
LE FRONT COMMUN : SEUL BARRAGE SUR LE BOULEVARD DE L'EXTRÊME-DROITE
La situation est connue, documentée, et pourtant rien ne change.
À un an de la présidentielle, la gauche présente autant de candidats potentiels qu'elle a de divisions : Mélenchon, Ruffin, Tondelier, Autain, Faure, Vallaud, Guedj, Glucksmann, Cazeneuve, Hollande...
Chacun prêche pour sa chapelle.
Chacun court après son propre électorat (source Public Sénat).
Une primaire est censée trancher.
Mais elle est déjà menacée avant d'avoir eu lieu.
Le PS est fracturé entre partisans et adversaires du processus.
LFI refuse d'y participer.
Glucksmann l'a écartée.
Cazeneuve se dit candidat hors primaire.
Et Guedj s'est déclaré en dehors du cadre (source France Info).
La racine du problème est plus profonde qu'un désaccord tactique sur les modalités d'une primaire.
C'est l'absence d'idéologie commune.
Le PS dérive vers un social-libéralisme qui ne dit plus son nom.
Ruffin flirte avec des cadres identitaires.
Glucksmann court après l'électorat macroniste.
Dans ces conditions, quel programme commun est possible ?
Aucun.
Et sans programme commun, il ne peut y avoir de front.
L'histoire a pourtant montré que c'est faisable.
En 1936, le Front Populaire ne réunissait pas des partis identiques.
Les communistes, les socialistes de la SFIO et les radicaux avaient des divergences profondes sur presque tout.
Mais ils avaient identifié un ennemi commun, le fascisme, et accepté une plateforme minimale autour de lui : les libertés syndicales, les droits des travailleurs, la défense de la République.
Ce qui manque aujourd'hui n'est pas une primaire.
C'est la volonté politique de nommer l'ennemi, l'extrême-droite et le fascisme en marche, et de construire autour de cette menace commune un bloc suffisamment solide pour lui résister.
RETROUVER UNE BOUSSOLE OU PERDRE 2027
La désunion de la gauche n'est pas une fatalité.
C'est un choix.
Le choix de privilégier les carrières sur le projet.
Les positionnements électoraux sur les convictions.
Les sondages sur les principes.
Ruffin qui emprunte les mots de la droite pour parler de l'immigration médicale.
Le PS qui se déchire sur une primaire qu'il ne veut pas vraiment.
LFI qui tient sa ligne mais refuse de tendre la main.
Glucksmann qui fait les yeux doux aux orphelins de Macron.
Pendant ce temps, l'extrême-droite avance.
Unie. Déterminée. Financée.
Elle n'a pas besoin de primaire.
Elle a une idéologie, un ennemi désigné, et une direction qui ne se dispute pas en public.
C'est son avantage le plus redoutable.
Et la gauche, elle, a le choix.
Pas celui de s'unir sur tout : personne ne le demande.
Mais celui de nommer l'ennemi commun, de construire autour de cette menace la plateforme minimale qui rende le reste possible.
Ce choix-là, elle ne l'a pas encore fait.
2027 n'attendra pas.
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