Chronique 190 - La France laisse mourir ses bébés
Un rapport enterré six mois révèle un désastre que l’État maquille en fatalité.
2 700.
C’est le nombre de nourrissons qui n’ont pas soufflé leur première bougie en une année.
Le rapport qui l’explique, l’État l’a tenu au chaud dans un tiroir avant de le lâcher un soir d’été, quand personne ne regarde.

UN BÉBÉ SUR 250 MEURT EN FRANCE
Un enfant sur 250 meurt avant son premier anniversaire en France.
Cela fait environ 2 700 bébés, soit un taux de 4,1 pour 1 000 naissances (source Insee).
Le chiffre paraît abstrait.
Il ne l’est pas : derrière chaque décimale, il y a un berceau vide.
Longtemps, la France a figuré parmi les meilleurs élèves d’Europe.
Elle a décroché.
Depuis 2015, elle vit sous la moyenne de l’Union, fixée à 3,3 pour 1 000.
Si notre pays affichait simplement cette moyenne, 529 enfants seraient encore en vie.
Au niveau de l’Italie ou du Portugal (2,5 pour 1 000) ce sont 1 057 petits cercueils qui n’auraient pas été mis en terre (source franceinfo).
Je pose la question qui dérange : comment un pays riche, doté d’un système de santé longtemps envié, en arrive-t-il à laisser mourir ses nouveau-nés pendant que ses voisins font mieux ?
LE RAPPORT ENTERRÉ 6 MOIS
Une partie de la réponse tient dans un document que l’État ne voulait pas que vous lisiez.
L’Inspection générale des affaires sociales a remis son rapport en janvier.
Il est resté six mois sous le boisseau.
Publié un soir, en plein cœur de l’été, à l’heure où le pays somnole sur les plages (source ICI).
Et encore : il n’est sorti que parce que Le Canard enchaîné avait éventé son existence.
Sans le journal, le silence aurait duré.
Voilà ce que devient un rapport sur des enfants morts : une pièce gênante qu’on planque, qu’on ressort à contrecœur, qu’on espère voir passer inaperçue.
Un État qui enterre le constat de la mort de ses bébés vous dit quelque chose de lui-même.
Il redoute moins les décès que le scandale de leur explication.
L’ALIBI "POPULATIONNEL"
L’explication officielle a de quoi faire grincer toutes nos dents.
Les auteurs du rapport, parmi lesquels Aquilino Morelle, ancien conseiller de François Hollande, insistent sur le poids des "facteurs populationnels" (source franceinfo).
Traduisez : l’âge des mères qui monte, les grossesses multiples qui se multiplient, les corps des femmes jugés trop vieux, trop fatigués, trop compliqués.
Le glissement est subtil et il est vicieux.
On prend un désastre organisé et on le renvoie à la biologie.
On sort la mort des nourrissons du champ des choix politiques pour la ranger dans celui de la nature.
Ce ne serait la faute de personne : juste des ventres qui vieillissent.
Quand on cherche la cause d’un mal dans le corps des gouvernés plutôt que dans les décisions des gouvernants, on ne fait pas de la science.
On fabrique un alibi.
CETTE RÉALITÉ DISSIMULÉE
Le réel, lui, se lit ailleurs.
Dans les services de néonatologie, un poste de pédiatre sur les plus lourds (les fameux type 3) reste vacant dans près des trois quarts des unités.
La moitié des services frôlent la saturation : plus de 95 % des lits occupés en permanence.
Les soignants jouent aux "chaises musicales", font sortir de réanimation des bébés qu’ils voudraient garder, transfèrent d’un hôpital à l’autre faute de lit (source Le Monde).
Ajoutez les maternités qui ont fermé par centaines en un demi-siècle, la désertification médicale, les accouchements à plus de 45 minutes de route (source Sénat).
Voilà le tableau que "les facteurs populationnels" servent à ne pas regarder.
Ces lits qu’on n’ouvre pas, ces postes qu’on ne pourvoit pas, ces services qu’on ferme : ce ne sont pas des accidents.
Ce sont des lignes budgétaires.
Des arbitrages.
Des choix.
L’INÉGALITÉ FACE À LA MORT
Et ces choix ne frappent pas au hasard.
La mort des nourrissons a une carte, et cette carte épouse celle de la pauvreté.
La précarité multiplie par 5 à 7 le risque de perdre son enfant (source Sénat).
Dans les départements d’outre-mer, dans les familles dont les mères sont nées en Afrique subsaharienne, le risque double (source Insee).
Un bébé n’a pas choisi de naître pauvre, ultramarin, ou d’une mère venue d’ailleurs.
Il hérite pourtant, dès son premier souffle, d’une espérance de vie amputée.
La République promet l’égalité devant la vie.
Elle organise, dans les faits, une inégalité devant la mort.
C’est là que le chiffre cesse d’être une statistique pour devenir une accusation.
UN BILAN, PAS UNE MALÉDICTION
Un pays se juge à la manière dont il traite ceux qui ne peuvent rien lui rendre.
Les nourrissons ne votent pas, ne cotisent pas, ne produisent pas.
Ils sont la pure vulnérabilité.
Et c’est précisément sur eux que l’austérité vient chercher ses économies.
Laisser mourir des bébés faute de lits, puis maquiller la faute en fatalité biologique : ce double mouvement, l’abandon, puis le déni, porte un nom.
C’est la signature d’un État qui a cessé de croire que protéger la vie qui commence relève de sa mission.
Je ne vous demande pas de vous indigner puis de passer à autre chose.
Je vous demande de retenir le chiffre, de nommer le choix, et de refuser qu’on vous le présente comme un destin.
2 700 cents bébés morts avant un an.
Ce n’est pas une malédiction.
C’est un bilan.
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