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Chronique 224 - La démocratie, une invention occidentale ?

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
1 oct.
6 min de lecture

Le mot est grec, le principe appartient à l'humanité, et notre lecture du passé gagnerait à réapprendre le conditionnel.


On nous a appris que la démocratie était née à Athènes.

Pourtant, ailleurs, des peuples débattaient, votaient, destituaient leurs chefs.

L'Occident s'est quand même attribué l'idée.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

ATHÈNES, UNE DÉMOCRATIE POUR UN HABITANT SUR DIX

À l'école, on retient une image simple : dans la Grèce antique, le peuple d'Athènes se réunissait pour voter les lois.

La démocratie était née.

Ce que l'image oublie, c'est qui avait le droit d'entrer.


Pour être citoyen à Athènes, il fallait être un homme libre, avec un père citoyen et, à partir d'une loi votée en 451 avant notre ère, une mère elle-même fille de citoyen (source : Hérodote.net).

Les femmes ne votaient pas.

Les esclaves non plus.

Les étrangers installés dans la ville, qu'on appelait les métèques, pas davantage.

Au total, on estime qu'il y avait environ 30 000 citoyens pour 300 000 habitants (source : Kartable).

1 sur 10.

Et parmi ces citoyens, seuls quelque 6 000 venaient réellement aux assemblées (source : Hérodote.net).

Pendant qu'ils débattaient, d'autres travaillaient pour eux : ce sont les nombreux esclaves qui leur laissaient le temps de faire de la politique (source : Schoolmouv).


Athènes a inventé de beaux outils, comme le tirage au sort ou l'obligation pour les responsables de rendre des comptes.

Mais appeler "pouvoir du peuple" un système qui laissait 9 habitants sur 10 sans voix, c'est déjà raconter une histoire.

Et cette histoire, l'Occident l'a racontée en se donnant le premier rôle.


AILLEURS, D'AUTRES DÉMOCRATIES

J'ai voulu regarder plus loin que la Grèce.

Et j'ai découvert une tout autre carte du monde.


En Amérique du Nord, plusieurs peuples autochtones, que les colons ont appelés Iroquois, s'étaient unis en confédération.

Eux se nomment les Haudenosaunee, le "peuple des maisons longues" (source : L'Encyclopédie canadienne).

Leur constitution n'était pas écrite : elle se transmettait de génération en génération sous le nom de Grande Loi de la Paix.

Chez eux, les chefs ne s'imposaient pas.

Ce sont les "mères de clan", des femmes respectées à la tête de chaque grande famille, qui surveillaient les chefs et choisissaient leur remplaçant (source : L'Encyclopédie canadienne).

Un chef qui trahissait la loi commune pouvait être renvoyé par elles (source : Termium Plus).

Des femmes qui font et défont les chefs : Athènes n'a jamais connu cela.

Ce modèle a même marqué les États-Unis.

En 1988, le Congrès américain a officiellement reconnu ce que la confédération des Haudenosaunee avait apporté à la construction du pays (source : Congress.gov).


Plus au sud, au Mexique, la ville de Tlaxcallan a tenu tête aux Aztèques, l'empire voisin qui l'encerclait (source : Cambridge University Press).

Elle n'avait pas de roi.

Une sorte de sénat d'une centaine de personnes y aurait pris les grandes décisions (source : Actu Latino).

Pour l'archéologue qui fouille le site, Lane Fargher, le pouvoir y était partagé et les gens ordinaires avaient leur mot à dire (source : Science).


En Inde, à la même époque qu'Athènes, la région de Vaishali se passait elle aussi de roi.

Un petit conseil de 9 membres élus gouvernait avec une grande assemblée, et les décisions se prenaient à la majorité (source : The Week).


En Afrique de l'Ouest, la tradition raconte qu'au XIIIe siècle, le fondateur de l'empire du Mali réunit une assemblée à Kouroukan Fouga pour y proclamer une charte, une sorte de constitution, qui fixait les règles de la vie commune.

L'UNESCO l'a classée au patrimoine de l'humanité (source : UNESCO).


L'économiste indien Amartya Sen, prix Nobel, a consacré tout un livre à ce sujet, La Démocratie des autres.

Il y montre que la démocratie a aussi des racines en Inde, en Chine, au Japon, en Corée, en Iran, en Turquie et en Afrique (source : Mollat).


Athènes a donné le mot.

Mais l'idée, elle, est aussi vieille que les humains assis en cercle pour décider ensemble.


QUAND L'OCCIDENT S'APPROPRIE L'HISTOIRE

Pourquoi, alors, sommes-nous persuadés que tout a commencé en Grèce ?

Parce que l'histoire a longtemps été écrite depuis l'Europe, par des Européens, pour raconter l'Europe.


Amartya Sen montre où mène cette erreur.

Si la démocratie est une invention purement occidentale, alors l'Occident aurait pour mission de l'apporter aux autres peuples, qui en seraient privés (source : Le Taurillon).

Cette "mission", l'histoire la connaît bien : on l'a appelée civiliser.

Les mêmes pays qui se disaient héritiers d'Athènes ont colonisé l'Amérique, l'Afrique et l'Asie, en prétendant apporter le progrès.


Ils avaient pourtant la preuve du contraire sous les yeux.

L'archéologue David Wengrow le rappelle : les Européens ont décrit les Amérindiens comme des sauvages sans organisation, alors que certains de ces peuples pratiquaient une démocratie qui incluait les femmes et se passait d'esclaves, contrairement aux Grecs (source : L'ADN).

Selon lui et son coauteur David Graeber, les critiques d'un chef amérindien, Kandiaronk, auraient même circulé dans les salons des philosophes français du XVIIIe siècle (source : Le Devoir).

Les "sauvages" débattaient.

Les "civilisés" les ont effacés de la carte, puis de l'histoire de la démocratie.


Amartya Sen ajoute une chose essentielle : la démocratie, ce n'est pas seulement voter.

C'est d'abord discuter ensemble, en public, avant de décider (source : HAL).

Et ça, des conseils de famille aux assemblées de village, l'humanité l'a fait partout.


Ce récit crée une hiérarchie.

Il place l'Occident dans le rôle du maître d'école, et le reste du monde dans celui de l'élève.

Il sert encore aujourd'hui, chaque fois qu'on prétend apporter la démocratie à coups de bombes.


RÉAPPRENDRE LE CONDITIONNEL

Je pourrais m'arrêter là, sur une victoire facile.

Ce serait commettre l'erreur même que je dénonce : remplacer une certitude par une autre.

Car ce que nous savons du passé reste une interprétation, même quand les preuves semblent évidentes.

Prenons Athènes, la ville antique la plus étudiée au monde.

Un recensement ancien parle de 21 000 citoyens pour 400 000 esclaves.

Un grand historien du XXe siècle, Moses Finley, estimait plutôt les esclaves entre 60 000 et 80 000 (source : OpenEdition).

5 à 6 fois moins.

Même là, on tâtonne.


Les autres exemples demandent la même prudence.

Les paroles de Kandiaronk nous arrivent par un intermédiaire : un baron français, Lahontan, qui les a mises par écrit.

Ce chef wendat se serait étonné que les Européens aient besoin de lois et de punitions pour bien se conduire, et qu'ils acceptent qu'un seul homme possède plus que les autres.

Pendant longtemps, la plupart des spécialistes ont pensé qu'il les avait inventées (source : Journal du MAUSS).

Le débat continue.


La charte de Kouroukan Fouga, elle, s'est transmise oralement pendant des siècles, et le texte qu'on lit aujourd'hui a été reconstitué récemment par des spécialistes (source : Afroglobe).


La prudence vaut aussi pour savoir qui avait la parole.

À Vaishali, la grande assemblée réunissait 7 707 "rajas", des nobles, au point qu'on parle d'une république réservée aux puissants (source : The Week).

Toutes les démocraties des autres n'étaient donc pas plus ouvertes que celle d'Athènes.

Certaines l'étaient, à commencer par celle des Haudenosaunee, où les femmes pouvaient nommer et renvoyer les chefs.


Un témoin peut mentir ou se tromper.

Un objet peut avoir été déplacé.

Une date peut être fausse.

Un récit transmis de bouche à oreille peut avoir été modifié.

Rien de tout cela n'empêche de raconter le passé.

Tout cela oblige à le raconter au conditionnel.


LE PASSÉ, UNE HISTOIRE À PARTAGER

Les Grecs ont trouvé le mot.

L'humanité n'avait pas attendu pour inventer la chose, sous 1 000 formes, plus ou moins ouvertes, plus ou moins justes, toujours portées par des gens qui voulaient décider ensemble plutôt que subir.


L'arrogance de l'Occident tient moins à ce qu'il a oublié qu'à l'assurance avec laquelle il affirme.

À l'extrême-droite, ceux qui brandissent aujourd'hui "la civilisation occidentale" comme une forteresse à défendre contre le reste du monde s'appuient précisément sur ce récit de propriétaire.


Le conditionnel est une politesse envers les morts, et une arme contre ceux qui réécrivent l'histoire.

Je vous propose de lui rendre sa place, pour le passé lointain comme pour celui d'hier.

Et de garder l'humilité comme méthode : dire "il semblerait", "on pense que", "les traces suggèrent".

La démocratie commence peut-être là : quand personne ne prétend détenir seul la vérité.



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