Chronique 82 - La commission qui cherchait Daech à gauche pendant que Lafarge le finançait à droite.
- Lucie Fourcade
- 7 mai
- 6 min de lecture
Comment la commission Wauquiez a fabriqué un coupable pour protéger les vrais complices.
Une commission parlementaire.
Trente auditions.
Zéro lien prouvé.
Et pendant ce temps, Lafarge et un cadre FN sont condamnés pour avoir financé Daech. Pas de commission.
Posez-vous la question : qui décide de ce qui mérite un scandale ?

QUAND LES DÉS SONT PIPÉS
En mai 2025, Laurent Wauquiez, chef du groupe Les Républicains à l'Assemblée Nationale, lance une idée simple : créer une commission parlementaire pour enquêter sur les liens entre les partis politiques et l'islamisme.
Sur le papier, l'objectif est large.
Dans les faits, le texte qu'il dépose cite La France Insoumise à 7 reprises.
Aucun autre parti n'est mentionné.
C'est si flagrant que la commission chargée d'examiner la recevabilité de la demande la rejette : on ne peut pas lancer une enquête parlementaire dont le verdict est écrit dans le titre (source LCP – Assemblée nationale).
Wauquiez récrit le texte.
Il efface les mentions trop visibles de LFI.
La commission passe.
Mais l'intention, elle, ne change pas.
Dès la constitution de cette instance, les manœuvres reprennent.
L'élection du président est annulée deux fois de suite, pour éviter qu'un élu de gauche prenne ce poste.
La droite et le Rassemblement National s'allient pour exclure tous les groupes de gauche du bureau.
L'outil parlementaire est verrouillé avant même d'avoir ouvert ses travaux.
30 auditions plus tard, le rapport final admet n'avoir trouvé "aucun lien structuré démontrable à ce jour entre les partis politiques et les mouvements islamistes".
Le patron de la DGSE, entendu par la commission elle-même, confirme qu'aucune investigation n'a mis en évidence de "connivences structurelles".
La commission avait cherché.
Elle n'avait rien trouvé (source Franceinfo).
SE FAIRE PRENDRE À SON PROPRE PIÈGE
Le 6 décembre 2025, Jean-Luc Mélenchon se présente devant la commission.
Il n'est plus député, ni responsable du mouvement.
Il vient quand même.
Dès l'ouverture, il cite les propres déclarations des services de renseignement entendus par la commission : "Tous les responsables de services de renseignement que vous avez entendus, aucun ne dit qu'il y a un lien entre nous et les islamistes."
"Votre commission nous innocente totalement", conclut-il.
Ce n'est pas lui qui le dit.
C'est la commission elle-même, par la bouche de ses propres témoins.
Même les médias les moins bienveillants à son égard l'ont reconnu : Mélenchon avait dominé l'audition.
Quand ses adversaires habituels le concèdent, c'est que la réalité était trop évidente pour être niée (source France 24).
Pendant ce temps, Laurent Wauquiez, l'homme qui avait fait de cette instance sa bataille personnelle, qui avait martelé "tout sauf LFI" sur TF1 quelques jours auparavant, n'avait pas jugé utile de se déplacer (source LCP – Assemblée nationale).
Ni pour questionner Mélenchon.
Ni pour défendre ses propres accusations.
La mise en scène s'était retournée contre son auteur.
LAFARGE, DAECH ET LE CANDIDAT FN : LE SCANDALE SANS COMMISSION
Pendant que la commission convoquait Mélenchon, une autre affaire suivait son cours devant le tribunal correctionnel de Paris.
Le 13 avril 2026, Lafarge SA et huit anciens dirigeants sont reconnus coupables de financement de terrorisme.
L'entreprise avait versé 5,6 millions d'euros à des organisations djihadistes, dont l'État islamique, entre 2013 et 2014, pour maintenir en activité sa cimenterie syrienne de Jalabiya en pleine guerre civile.
Le tribunal a souligné que ces paiements avaient permis à l'EI de "préparer des attentats terroristes", notamment ceux de janvier 2015 en France.
C'est la première condamnation au monde d'une personne morale pour financement du terrorisme (source Franceinfo).
Aux États-Unis, Lafarge avait déjà plaidé coupable et payé 778 millions de dollars d'amende pour avoir conspiré à fournir un soutien matériel à l'État islamique et au Front al-Nosra.
Les faits ne sont pas contestés.
Ils sont établis, documentés, sanctionnés (source Le Club des Juristes).
Au cœur de ce scandale se trouve une figure dont la double appartenance n'a jamais suscité de commission d'enquête parlementaire.
Jean-Claude Veillard est directeur de la sûreté de Lafarge.
Il supervise les "négociations" avec l'État islamique en 2013 et 2014.
Des mails attestent qu'il est au courant des liens entre l'entreprise et les groupes armés.
Il est mis en examen pour "financement du terrorisme" et "mise en danger d'autrui".
Et simultanément, exactement dans la même période, il est le cinquième candidat sur la liste du Front National aux élections municipales de Paris 2014, conduite par Wallerand de Saint-Just, alors trésorier de la campagne présidentielle de Marine Le Pen (source France 24 / Mediapart).
Il faut être précis : Jean-Claude Veillard, un cadre d'entreprise et un militant frontiste, dont les deux activités se sont exercées simultanément, dans un enchevêtrement documenté, n'a suscité ni enquête parlementaire, ni pression médiatique soutenue, ni convocation solennelle.
Ce n'est pas LFI qui a financé Daech.
C'est Lafarge.
Et c'est un candidat FN qui supervisait ce financement.
REGARDEZ À GAUCHE : LE PLUS VIEUX TOUR DE PASSE-PASSE DE LA DROITE
Ce que nous observons ici n'est pas une erreur de jugement.
Ce n'est pas un oubli malencontreux.
C'est une technique rodée que les sciences politiques ont abondamment décrite : fabriquer un bouc émissaire visible pour détourner l'attention d'un problème réel mais moins commode.
On crée un bruit, une commission, des auditions, des conférences de presse, et ce bruit occupe l'espace médiatique pendant que l'essentiel reste dans l'ombre.
Le choix de la cible n'est pas innocent.
LFI, parti qui défend la cause palestinienne et entretient des relations avec des associations musulmanes, est plus facile à soupçonner dans le climat actuel qu'un parti dont un cadre a littéralement négocié avec l'État Islamique.
Le soupçon glisse plus facilement dans certaines directions que dans d'autres.
C'est exactement sur cette pente que la commission a été construite.
Le calendrier, ensuite, parle de lui-même.
La commission est lancée à quelques mois des élections municipales de 2026.
Wauquiez confirme lui-même l'objectif en martelant "tout sauf LFI" sur les plateaux, y compris, dit-il explicitement, voter RN si nécessaire.
Une commission d'enquête parlementaire transformée en outil de campagne.
La confusion des genres est assumée.
Reste le plus révélateur : ce que disent les experts mandatés par la commission elle-même.
Le politiste Vincent Tiberj l'a formulé sans détour : "La place de l'islamisme en tant qu'interface avec des décideurs politiques est minime : il n'y a ni élu ni parti islamiste".
Le chercheur Laurent Bonnefoy, affilié au CNRS, a exprimé "une forme d'interrogation quant à la pertinence réelle de cette hypothèse" (source Franceinfo).
Quand les témoins convoqués par la commission doutent de sa prémisse, la question s'impose : à qui profite vraiment l'enquête ?
Aucun des partis qui ont soutenu cette commission n'a demandé qu'on auditionne le RN sur l'affaire Lafarge-Veillard (source France 24).
Aucun.
UN SÉISME AURAIT DÛ AVOIR LIEU
Posons la question simplement.
Si un cadre de LFI avait supervisé le financement de l'État Islamique tout en étant candidat sous l'étiquette Insoumise : combien de jours avant la dissolution ?
Nous connaissons tous la réponse.
C'est là que réside l'inégalité de traitement la plus troublante.
Non pas dans une différence d'opinion politique (on peut désaccorder avec LFI sur mille sujets), mais dans l'application d'un double standard qui inverse la charge de la preuve selon la couleur du soupçon.
À gauche, les insinuations suffisent pour lancer une commission.
À droite, les condamnations judiciaires ne suffisent pas pour en déclencher une.
Ce n'est pas de la politique.
C'est de la manipulation.
La normalisation de l'extrême-droite suit exactement ce chemin.
Elle n'arrive pas par un grand soir fasciste.
Elle avance par accumulation de petites asymétries : une commission ici, un silence là, une presse qui couvre l'une et ignore l'autre.
Chaque épisode, pris isolément, peut sembler anecdotique.
Mis bout à bout, ils dessinent une carte où la menace n'est jamais là où elle se trouve réellement, et toujours là où il est politiquement utile de la projeter.
La résistance n'est pas un camp partisan.
Elle n'est pas l'affaire de Mélenchon ni de quiconque en particulier.
Elle est l'affaire de toutes celles et tous ceux qui refusent que la réalité soit troquée contre un récit construit pour servir les puissants.
Et la réalité, ici, est d'une clarté absolue : Lafarge a financé Daech.
Un cadre FN supervisait ces paiements.
Personne n'a jugé utile d'en faire une commission.
LE SILENCE QUI DIT TOUT
La commission Wauquiez n'a pas échoué par incompétence.
Elle a réussi ce qu'elle était censée réussir : occuper l'espace, instiller le doute, associer dans les esprits le mot "islamisme" au nom de LFI.
Peu importe que les preuves ne soient pas au rendez-vous.
Le bruit, lui, reste.
C'est ainsi que fonctionne la désinformation institutionnalisée : elle n'a pas besoin d'avoir raison.
Elle a besoin d'être répétée.
Lafarge a financé Daech.
Un cadre FN supervisait ces paiements.
Une commission parlementaire a cherché des liens terroristes à gauche, n'en a pas trouvé, et n'a jamais regardé à droite.
Ce sont les faits.
Tout le reste est du bruit.
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
✊ Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.
🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !
👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.
Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.
.png)



Commentaires