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Chronique 168 - L'offensive raciste de l'extrême-droite quand la France brûle

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
1 août
5 min de lecture

Une manœuvre raciste, démontée pièce par pièce, et la responsabilité politique qu'elle dissimule.


La France brûle, et une partie de l'extrême-droite a trouvé le temps de compter les visages.

Pas les hectares, pas les maisons, pas les pompiers blessés : les couleurs de peau.

Le spectacle d'un pays qui se racialise jusque dans la catastrophe.

Voici comment fonctionne la manœuvre, et à qui elle profite.


Lucie Fourcade

QUAND LA CATASTROPHE DEVIENT UN AUDIT ETHNIQUE

Depuis plusieurs jours, tandis que la Gironde et les Landes partent en fumée, une partie de la fachosphère a trouvé son angle.

Pas la sécheresse, pas les moyens des secours, pas les 42 000 hectares réduits en cendres : la couleur de peau de ceux qui luttent.

La question tourne en boucle sur les réseaux, "où sont les Noirs, où sont les Arabes ?".


Inutile d'aller chercher des séquences douteuses pour établir la manœuvre : elle s'affiche en toutes lettres.

"Alors les noirs et les arabes ? On a pas chargé son gros tracteur pour aller stopper les incendies ? C'est pas très français tout ça", lit-on sous des publications largement partagées (source Twog).

Le racisme n'y est même pas déguisé : il se revendique, se félicite, se croit drôle.


Retenons le geste, car il est le vrai sujet.

Face à un désastre national, on ne demande pas comment l'éteindre ni comment l'éviter.

On demande qui est là et qui n'y est pas, et l'on transforme une catastrophe climatique en audit ethnique.

C'est cette bascule qu'il faut nommer et démonter.


ACCUSER UNE DÉMOGRAPHIE

La ficelle repose sur une observation banale travestie en verdict.

Oui, les images qui circulent montrent souvent des agriculteurs venus prêter main-forte, tracteurs et citernes à l'appui.

Et oui, dans une région rurale du Sud-Ouest, ces visages sont majoritairement blancs.

Ce n'est pas un scandale : c'est de la géographie.

La ruralité girondine et landaise ressemble à la ruralité girondine et landaise.

En faire la démonstration d'une lâcheté supposée de millions de Français en raison de leurs origines, c'est transformer une carte démographique en acte d'accusation.


Derrière ces images, la réalité du dispositif est tout autre.

Des milliers de sapeurs-pompiers venus de toute la France et de plusieurs pays, des gendarmes, des policiers, des militaires : un appareil de secours qui, par construction, rassemble des femmes et des hommes de toutes origines, unis dans une même lutte.

La France compte plus de 250 000 sapeurs-pompiers, dont 78 % de volontaires : salariés, éducateurs, étudiants qui quittent leur travail ou prennent sur leurs congés pour rejoindre le front (source franceinfo).

On ne demande pas leurs papiers à ceux qui tiennent la lance.


Ceux qui prétendent qu'il n'y aurait "pas un Noir, pas un Arabe" chez les pompiers, les forces de l'ordre ou les bénévoles disent une chose fausse.

Il suffit de regarder pour le savoir.

Mais regarder n'a jamais été leur intention.


LA RÉALITÉ SOLIDAIRE QUI LES DÉRANGE

Pendant que certains comptaient les couleurs, d'autres agissaient.

Plusieurs mosquées et organisations musulmanes se sont mobilisées pour les soldats du feu : collectes de dons (eau, denrées, produits de première nécessité) déposées auprès des sinistrés et des secours, et jusqu'à un couscous solidaire offert aux sapeurs-pompiers (source Saphirnews).

Une solidarité concrète, qui ne demande ni la carte d'identité ni le nom de famille de ceux qu'elle secourt.


Cette solidarité-là n'est pas une exception, elle est la règle.

Le Secours populaire distribue eau et vivres au parc des expositions de Bordeaux depuis le 24 juillet et accompagne les familles, avec une attention particulière aux saisonniers précaires (source Secours populaire).

Des dizaines de communes ont lancé des collectes, parfois débordées par l'afflux de dons.


Voilà le pays réel : un pays où l'on aide sans trier.

Nous savons que la solidarité n'a pas de religion ni de couleur, et que dans l'épreuve, ce qui unit dépasse largement ce que quelques fanatiques voudraient diviser.

C'est précisément cette image-là, celle d'une nation qui tient ensemble, que la manœuvre raciste cherche à effacer.


LA QUESTION QU'ILS ÉVITENT

La vraie question n'est pas "où sont les Arabes".

La vraie question est : où étaient les votes.


Le 21 novembre 2025, lors de l'examen du projet de loi de finances pour 2026, un amendement proposait d'augmenter le financement des services départementaux d'incendie et de secours (les SDIS) par une hausse de la taxe sur les assurances.

Le Rassemblement national a voté contre (source franceinfo).

Le même parti qui se pose en défenseur des pompiers a refusé de leur donner davantage de moyens, quelques mois avant que ces mêmes pompiers ne s'épuisent sur les brasiers de Gironde.


Le bilan écologique est du même bois.

Le RN promet "d'abolir" le Pacte vert européen, qu'il présente comme une menace, et ses eurodéputés ont voté contre le doublement de la part des énergies renouvelables (source Fondation Jean-Jaurès).

Or ces incendies portent un nom : celui du dérèglement climatique, de la sécheresse et des canicules qui transforment les forêts en poudrières.

Ceux qui combattent l'écologie combattent, en amont, les moyens mêmes d'éviter le feu.


Le racisme n'est pas ici un dérapage isolé.

Il est un écran.

On pointe la couleur de peau de ceux qui aident pour qu'on oublie le bulletin de vote de ceux qui ont désarmé les secours.


LEUR MANŒUVRE DU BOUC ÉMISSAIRE

Racialiser une catastrophe n'est pas gratuit.

C'est une stratégie, et elle est ancienne.

Face à un désastre dont les causes sont climatiques et politiques (des étés plus chauds, des budgets rabotés, des forêts de monoculture qui s'embrasent), l'extrême-droite a besoin d'un autre coupable.

Un coupable qui ne soit ni le climat qu'elle nie, ni les crédits qu'elle refuse.

Alors elle désigne l'étranger, le musulman, le Noir, l'Arabe.


Le mécanisme est toujours le même : fabriquer un ennemi intérieur, diviser ceux qui devraient être solidaires, et détourner la colère légitime des sinistrés vers une cible sans défense.

Peu importe que ce soit faux.

L'efficacité de la manœuvre ne tient pas à sa véracité, mais à sa capacité à occuper l'espace, à imposer un sujet, à faire parler de couleur de peau plutôt que de moyens publics.


C'est pourquoi je nomme cette manœuvre pour ce qu'elle est : une opération politique délibérée, qui instrumentalise la souffrance d'un territoire pour répandre sa haine.

La documenter, c'est déjà la désarmer.


LE FEU N'A PAS DEMANDÉ DE PAPIERS

Les flammes n'ont trié personne.

Elles ont brûlé les maisons des uns et des autres, et face à elles se sont dressés des pompiers, des gendarmes, des militaires, des agriculteurs, des bénévoles : un pays entier, dans toute sa diversité.


La seule ligne de fracture qui compte, en cette fin juillet, ne passe pas entre les origines.

Elle passe entre ceux qui combattent le feu et ceux qui combattent l'écologie.

Entre ceux qui votent des moyens pour les secours et ceux qui les refusent.

Entre ceux qui aident sans compter et ceux qui, au milieu du désastre, n'ont su compter que les visages.


Ce pays-là, le pays qui tient ensemble, existe.

Il a éteint des incendies pendant que d'autres tentaient d'en allumer un.



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