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Chronique 98 - L'ingérence israélienne que l'État voudrait bien étouffer

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 23 mai
  • 7 min de lecture

L'affaire BlackCore révèle ce que la France refuse de voir.


Une ingérence étrangère dans nos élections.

Des preuves officielles.

Un rapport étouffé.

Cette chronique nomme ce que l'État préférerait taire.


Lucie Fourcade

L'OPÉRATION BLACKCORE : LA BOÎTE À MENSONGES ISRAÉLIENNE

Le 10 mars 2026, Viginum publie sa première alerte.

Ce service de l'État chargé de la vigilance contre les ingérences numériques étrangères identifie un réseau de faux comptes et de faux sites web visant 3 candidats de La France Insoumise dans 3 villes simultanément : Sébastien Delogu à Marseille, François Piquemal à Toulouse, David Guiraud à Roubaix.


Le mode opératoire est méthodique.

Des sites créés pour ressembler à des médias locaux légitimes.

Des comptes Facebook conçus pour paraître authentiques.

Des accusations gravissimes fabriquées de toutes pièces : viol, pédocriminalité, dérive islamiste, et des lanceurs d'alerte bidon générés par intelligence artificielle.

Le tout conçu pour polluer l'espace numérique local dans les semaines précédant le scrutin  (source Le Canard enchaîné).


Ce n'est pas une campagne de trolls isolés.

C'est une opération structurée, avec des ressources, une logistique, et un ciblage précis.

Les 3 candidats visés partagent un profil commun : ce sont des figures de proue de l'opposition aux opérations militaires israéliennes à Gaza  (source L'insoumission).


Le choix des villes n'est pas fortuit.

Marseille et Toulouse sont deux des plus grandes métropoles françaises : des victoires LFI dans ces villes auraient eu une portée nationale.

Roubaix, à l'électorat historiquement ancré à gauche, représentait un bastion à consolider.

Dans les 3 cas, l'issue était incertaine, et c'est précisément ce qui les rendait intéressantes.

On ne déploie pas une opération d'ingérence pour faire perdre quelqu'un qui allait perdre de toute façon.

On la déploie là où quelques milliers de voix peuvent faire basculer le résultat.

C'est une logique d'investissement politique : cibler là où l'impact est mesurable.


Plusieurs mois d'enquête permettent d'identifier l'entité derrière l'opération : une société nommée BlackCore.

Sur son site internet, supprimé depuis, elle se décrivait comme une "entreprise d'élite spécialisée dans l'influence, conçue pour l'ère moderne de la guerre d'information"  (source Franceinfo).

BlackCore n'est pas immatriculée dans les registres officiels israéliens.

Son nom de domaine a été enregistré en août 2025 auprès d'un bureau islandais, par un déclarant anonyme.

Un fantôme, donc, mais un fantôme qui laisse des traces.

C'est en remontant ces traces que Reuters, Libération et le quotidien israélien Haaretz ont confirmé les ramifications de l'opération  (source France 3 Occitanie).


RAPPORT OFFICIEL CAVIARDÉ : L'ÉTAT COMPLICE

La France dispose d'un dispositif institutionnel précisément créé pour ce type de situation : le Réseau de coordination et de protection des élections, une cellule mise en place début 2026 pour renforcer la lutte contre les ingérences numériques étrangères.


Le 5 mai, cette structure tient une réunion au plus haut niveau (secrétaire général de la défense, responsables des autorités électorales indépendantes) pour valider son premier rapport public  (source LCP).

La moitié de ce rapport est consacrée aux opérations de déstabilisation ayant ciblé les 3 têtes de liste insoumises.

C'est du concret, du documenté, du vérifiable.

Ce rapport n'est jamais sorti  (source Le Canard enchaîné).


Selon le Canard enchaîné, le document a été "caviardé et remisé dans un tiroir".

Ni les services de renseignement ni la justice ne semblaient pressés d'enquêter.

Ce n'est qu'après la conférence de presse du 20 mai, réunissant Piquemal, Delogu, Guiraud et leurs avocats, que le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a annoncé qu'une "action judiciaire" était "engagée", et que le rapport serait enfin rendu public  (source Franceinfo).


Jean-Luc Mélenchon a nommé la chose clairement : "Le gouvernement, qui se tait, se rend complice par son silence d'agissements contre la démocratie et l'intérêt national". François Piquemal, lui, a parlé d'un "parfum de scandale d'État" (source France 3 Occitanie).


La question n'est pas de savoir si le gouvernement a commandité l'opération.

Personne ne l'affirme.

La question est de comprendre pourquoi, face à une ingérence étrangère documentée dans des élections françaises, le réflexe de l'État a été l'étouffement, et non la transparence.


LE SCANDALE SÉLECTIF

Posons la question frontalement.

Si une société étrangère avait fabriqué de faux sites accusant des candidats du Rassemblement National de viol et de pédocriminalité, si elle avait inondé les réseaux sociaux de fausses informations pour torpiller leurs campagnes municipales, que se serait-il passé ?

La réponse est évidente.

Le sujet aurait fait la une des grands quotidiens pendant des semaines.

Les plateaux télévisés auraient organisé des débats en continu.

Des commissions d'enquête parlementaires auraient été réclamées dès le lendemain du scrutin.

Le gouvernement aurait convoqué l'ambassadeur du pays concerné.

Des voix de tous les horizons politiques se seraient indignées, à juste titre, au nom des principes démocratiques.


Ce n'est pas une hypothèse.

C'est un standard.

Quand l'ingérence russe présumée dans des élections occidentales est documentée (que ce soit aux États-Unis en 2016, en France lors de la présidentielle 2017, en Allemagne), le sujet est traité avec toute la gravité qu'il mérite.

Les condamnations sont unanimes, les enquêtes prioritaires, la couverture médiatique massive.

Mais là, le parti visé s'appelle La France Insoumise.

Le pays soupçonné d'avoir hébergé l'opération, c'est Israël.

Et l'opération visait précisément des candidats connus pour leur opposition à la guerre menée à Gaza.

Alors le traitement change.

Le rapport disparaît.

La presse grand public reste prudente.

Le gouvernement temporise.

Et quand la réaction vient enfin, c'est sous la pression, pas par principe.


Ce n'est pas une question de camp politique.

Ce n'est pas une défense de LFI.

C'est un constat arithmétique : l'indignation démocratique, dans ce pays, est à géométrie variable.

Et cette variabilité n'est pas neutre : elle indique où se situent les hiérarchies réelles, les alliances tacites et les angles morts consentis.


FRAGILE ESPACE ÉLECTORAL

L'affaire BlackCore n'est pas un incident isolé.

Elle s'inscrit dans une séquence plus large, documentée depuis plusieurs années : des opérations de manipulation de l'information liées à des acteurs proches du gouvernement israélien, ciblant des voix critiques de la politique israélienne ( journalistes, ONG, responsables politiques) dans plusieurs pays d'Europe.


Ce que révèle cet épisode, c'est d'abord la fragilité structurelle de notre espace électoral face aux ingérences numériques.

Les outils existent : Viginum a fonctionné.

Mais les outils institutionnels ne servent à rien si le résultat de leur travail est censuré par ceux-là mêmes qui sont censés en garantir la transparence.


Ce que révèle cet épisode, ensuite, c'est l'articulation directe entre la politique extérieure et la politique intérieure.

3 candidats municipaux français ont été la cible d'une campagne de dénigrement international parce qu'ils avaient pris position sur un conflit à des milliers de kilomètres.

C'est une forme inédite de répression politique, transnationale, algorithmique, et pour l'instant largement impunie.


Ce que révèle cet épisode, enfin, c'est que la souveraineté démocratique n'est pas un acquis.

Elle se défend activement, ou elle s'érode silencieusement.

Et le silence de l'État face à cette ingérence, fût-il temporaire, constitue en lui-même un signal envoyé à tous ceux qui, dans le monde, observent les limites de ce que la France est prête à tolérer selon l'identité de l'ingérant.


2027 : CIBLE VERROUILLÉE ?

Sébastien Delogu l'a dit explicitement lors de la conférence de presse du 20 mai : si rien n'est fait, l'élection présidentielle de 2027 sera "mise en péril par des ingérences étrangères".

Ce n'est pas une posture politicienne.

C'est une analyse froide de ce qui vient de se passer  (source Franceinfo).


L'opération BlackCore a ciblé des élections municipales : des scrutins locaux, aux enjeux relativement circonscrits.

Elle a quand même produit des effets mesurables : à Toulouse, François Piquemal a perdu.

À Marseille, Sébastien Delogu s'est retiré avant le second tour : une décision prise dans un contexte de campagne souillée.

David Guiraud a gagné à Roubaix, mais combien de voix ont basculé ailleurs sous l'effet de la désinformation ?  (source LCP)


Si une telle opération peut être déployée à l'échelle de 3 mairies, avec les ressources que cela suppose, que sera-t-il possible de faire à l'échelle d'une élection présidentielle, avec des enjeux infiniment plus élevés, des budgets d'influence décuplés, et une couverture numérique nationale ?


La loi française ne sait pas encore quoi faire de ça.

Il n'y a pas de cadre pénal clair.

LFI a demandé une loi spécifique.

La demande est légitime, et elle dépasse le seul intérêt du parti.

Si l'on admet que les élections peuvent être faussées par des acteurs étrangers sans que cela implique une réponse implacable, alors les élections deviennent une façade.


CE DROIT DE VOTE QUI NOUS ÉCHAPPE

L'affaire BlackCore n'est pas une affaire de gauche.

C'est une affaire de démocratie.

Une puissance étrangère a fabriqué des mensonges pour détruire des candidats français, influencer des résultats électoraux, et punir des élus qui osaient nommer ce qui se passe à Gaza.

Le rapport qui le documentait a failli disparaître.

C'est la pression, celle des victimes, de leurs avocats, et de quelques journalistes courageux, qui a contraint l'État à agir.

Ce n'est pas ainsi que fonctionne un État de droit.

Ce n'est pas ainsi que se défend une démocratie.

Et si nous n'exigeons pas les mêmes standards d'indignation et d'enquête pour tous, quelle que soit l'identité du parti visé, quel que soit le pays ingérant, alors nous acceptons en silence que certaines ingérences soient plus tolérables que d'autres.

Ce jour-là, ce ne sont plus les urnes qui décident.

Ce sont ceux qui ont les moyens de les fausser.



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