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Chronique 218 - L'IA, une question nucléaire

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
il y a 11 minutes
6 min de lecture

Ceux qui fabriquent l'intelligence artificielle réclament des règles. Pour l'atome, il avait fallu Hiroshima pour les écrire.


Comparer l'intelligence artificielle à la bombe atomique, c'est exagéré ?

L'idée n'est pas de moi.

Du nucléaire à l'IA, le sujet n'est pas d'être pour ou contre.

Il est d'entendre les créateurs, qui appellent à un encadrement mondial.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

L'USAGE D'UNE PUISSANCE INCOMPRISE

Dans une précédente chronique, je vous parlais de ce que l'IA nous vole en silence : nos capacités, notre autonomie, notre liberté de penser par nous-mêmes (IA, robots de cuisine : on vous vole bien plus que vos emplois).

Aujourd'hui, je vous propose de prendre de la hauteur.

Posons une comparaison qui fait grincer des dents : le nucléaire.


Le même atome éclaire nos villes.

Le même atome soigne des cancers.

Le même atome a rasé Hiroshima.

La physique ne choisit pas son camp.

Ce sont les humains qui le font.

L'intelligence artificielle obéit à la même logique.


D'un côté, des prouesses qui donnent le vertige.

En 2024, le prix Nobel de chimie récompense AlphaFold, un modèle d'IA qui a permis de prédire la structure de la quasi-totalité des 200 millions de protéines connues, et qui aide déjà à comprendre la résistance aux antibiotiques ou à concevoir des enzymes capables de dégrader le plastique (source : NobelPrize.org).

En 2025, des IA de Google DeepMind et d'OpenAI atteignent le niveau de la médaille d'or aux Olympiades internationales de mathématiques, une distinction que seuls 8 % des candidats humains obtiennent (source : Génération NT).


De l'autre côté, des périls que plus personne ne qualifie de science-fiction : pandémies d'origine artificielle, manipulation de masse, perte de contrôle sur des systèmes autonomes (source : CeSIA).


Et un point commun, plus troublant encore.

Qui, parmi nous, sait réellement comment fonctionne un réacteur ?

Qui sait réellement comment "raisonne" un modèle d'IA ?

Pas grand monde.

Et parmi ce "pas grand monde", très peu de ceux qui votent les lois.

C'est tout le paradoxe de ces deux technologies : leur fonctionnement relève d'une extrême complexité scientifique et technique, mais leur encadrement relève du politique.

Ce sont des élus, des ministres, des diplomates qui doivent fixer les règles de ce qu'ils ne maîtrisent pas.

Yoshua Bengio, l'un des pionniers de l'IA, le rappelle : pour agir efficacement, les décideurs doivent d'abord comprendre le fonctionnement de ces systèmes (source : ONU Genève).

Le nucléaire a pourtant montré que c'est possible : nul besoin de savoir construire un réacteur pour décider qu'il doit être inspecté.


Une technologie capable de soigner comme de détruire, et que presque personne ne comprend vraiment.

Ça ne se laisse pas au hasard.

Ni au marché.


L'APPEL À LA RAISON DES MAÎTRES DE LA CRÉATION

Le 9 juillet 1955, en pleine guerre froide, Bertrand Russell rend public un manifeste contre les dangers des armes nucléaires.

11 scientifiques et intellectuels le signent.

Parmi eux, Albert Einstein, qui appose sa signature quelques jours avant sa mort (source : Wikipédia).


Ceux qui avaient ouvert la boîte de Pandore demandaient au monde de la refermer.

68 ans plus tard, l'histoire bégaie.


En mai 2023, Geoffrey Hinton, l'un des "parrains" de l'IA moderne, quitte Google pour pouvoir alerter librement sur les risques de la technologie qu'il a contribué à créer.

Quelques semaines plus tard, plus de 350 dirigeants, chercheurs et ingénieurs signent une déclaration d'une seule phrase : réduire le risque d'extinction lié à l'IA doit devenir une priorité mondiale, au même titre que les pandémies et la guerre nucléaire.

Parmi les signataires : Sam Altman (OpenAI), Demis Hassabis (Google DeepMind), Dario Amodei (Anthropic) (source : Siècle Digital).


Relisez bien.

Ils n'ont pas comparés l'IA au Thermomix.

Ils l'ont comparés à la bombe atomique.

La comparaison n'est pas la mienne.

C'est la leur.


En septembre 2025, à l'ouverture de l'Assemblée générale de l'ONU, un appel mondial réclame des "lignes rouges" pour l'IA : Hinton, Yoshua Bengio, des prix Nobel, un cofondateur d'OpenAI, des historiens, des climatologues (source : CeSIA).

Leur modèle explicite ?

Le traité de non-prolifération nucléaire et la convention sur les armes chimiques (source : Journal du Net).


En février 2026, au sommet de New Delhi, Sam Altman enfonce le clou : le monde aurait besoin de "quelque chose comme l'AIEA" pour coordonner l'IA à l'échelle internationale (source : Stratégies).

L'AIEA.

L'Agence internationale de l'énergie atomique.


Quand ceux qui fabriquent le feu réclament des pompiers, on devrait peut-être les écouter.


L'ATOME, OU LA SAGESSE APPRISE DANS LES CENDRES

Pour le nucléaire, le monde a fini par s'organiser.

Le 8 décembre 1953, le président Eisenhower prononce devant l'ONU son discours "L'atome pour la paix".

En 1957 naît l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), avec une double mission : promouvoir l'usage pacifique de l'atome et le contrôler (source : AIEA).

En 1968, le traité de non-prolifération est signé à Londres, Moscou et Washington, et il entre en vigueur en 1970 (source : Connaissance des énergies).


Des inspections.

Des traités.

Une agence internationale.

Un langage commun entre ennemis jurés.

Le cadre est imparfait.

Mais il existe.

Et depuis Nagasaki, aucune arme nucléaire n'a été utilisée dans une guerre.


Reste un détail.

Un détail immense.

Ce cadre est venu après.

12 ans après Hiroshima pour l'AIEA.

23 ans pour le traité de non-prolifération.

Il a été écrit dans les cendres.


Pour l'IA, nous avons quelque chose que l'humanité n'avait pas en 1945.

L'avertissement avant l'explosion.


LA COURSE CONTRE LA RÈGLE

Et que fait-on de cet avertissement ?

L'inverse de ce qu'il demande.


Aux États-Unis, en décembre 2025, Donald Trump signe un décret pour empêcher les États fédérés d'appliquer leurs propres lois sur l'IA, au motif "qu'il n'y aura qu'un seul vainqueur" dans la course mondiale (source : Euronews).

Les grands acteurs de l'IA ont longtemps soutenu cette position (source : La Presse).

Déjà en 2023, le même Sam Altman qui citait l'AIEA en exemple mettait en garde contre une "réglementation stricte" (source : Arab News).


La règle, oui.

Mais pas trop.

Mais pas maintenant.

Mais pas pour nous.


En Europe, l'AI Act devait être le premier cadre juridique au monde dédié à l'IA.

Une partie s'applique bel et bien depuis le 2 août 2026.

Mais le 27 juillet 2026, un règlement dit "omnibus numérique" a repoussé au 2 décembre 2027 les obligations visant les systèmes à haut risque : recrutement, crédit, éducation, justice, biométrie (source : Données personnelles).

16 mois de plus pour les algorithmes qui décident de votre embauche, de votre prêt, de votre avenir.


À l'ONU, le premier Dialogue mondial sur la gouvernance de l'IA s'est tenu à Genève en juillet 2026.

António Guterres y a résumé l'alternative : choisir entre "gouverner l'IA par conception" ou dériver par défaut (source : CIO Mag).

Un dialogue.

Pas un traité.

Prochaine session : New York, mai 2027 (source : Nations Unies).


Et c'est là que la comparaison avec le nucléaire révèle sa faille la plus inquiétante.

La bombe était une affaire d'États.

Ce sont des États qui la fabriquaient.

Ce sont des États qui signaient les traités.

L'IA, elle, est développée par une poignée d'entreprises privées, portées par des milliardaires et tenues par leurs actionnaires.

L'envoyé spécial de l'ONU pour le numérique l'a dit sans détour : l'IA est "trop importante pour être façonnée par une poignée d'acteurs" (source : ONU Info).


Pour l'atome, les gardiens étaient des gouvernements.

Pour l'IA, ce sont des conseils d'administration.


N'ATTENDONS PAS NOTRE HIROSHIMA

La question n'est pas d'être pour ou contre l'IA.

Elle est là, elle soigne, elle calcule, et elle continuera.

Le nucléaire aussi soigne des cancers.

Personne pourtant n'accepterait qu'une centrale tourne sans inspection, au nom de l'innovation.


C'est la leçon de l'atome : une puissance capable du pire ne se laisse pas au marché.

Elle s'encadre.

Mais l'humanité l'a apprise trop tard, dans les ruines d'Hiroshima.

Avec l'IA, nous n'avons pas cette excuse.

L'alerte vient de ceux qui la conçoivent.

Et elle arrive avant la catastrophe.


Pendant que les créateurs réclament des règles, les gouvernements les repoussent.

À nous d'exiger que les limites de l'IA soient fixées démocratiquement, pas négociées entre milliardaires.


Le feu nucléaire, on l'a encadré après l'avoir vu brûler.

Le feu de l'IA, on le voit couver.

Cette fois, n'attendons pas les cendres.



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