Chronique 81 - L'école se meurt : qui sont les assassins ?
- Lucie Fourcade
- 6 mai
- 6 min de lecture
Ce qu'on vous cache derrière le déclin de l'école publique.
Le nivellement par le bas à l'école, c'est un fait documenté, chiffré, incontestable.
Mais un fait sans contexte est une arme sans propriétaire.
Cette chronique enraye le revolver, et nomme ceux qui ont appuyé sur la gâchette.

LE NIVEAU BAISSE : NI DÉNI, NI CAPITULATION
Il y a des vérités inconfortables que la gauche progressiste a trop souvent préféré taire, laissant à l'extrême-droite le monopole de leur énonciation.
Le nivellement par le bas à l'Éducation Nationale en est l'exemple le plus criant.
En mathématiques, la France a connu entre 2018 et 2022 "une baisse historique du niveau des élèves", selon l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) elle-même.
En compréhension de l'écrit, la tendance est à la baisse depuis 2012, avec une chute de 19 points, le double de la moyenne OCDE.
En sciences, le recul est également documenté (source Green Finance).
Le verdict de l'OCDE, publié en décembre 2023, est sans appel : "baisse inédite" des performances, des résultats "parmi les plus bas jamais mesurés" (source Vie publique).
Ce n'est pas une impression.
Ce n'est pas une nostalgie réactionnaire.
Ce sont des chiffres, des enquêtes, des mesures répétées sur des décennies.
Le niveau baisse.
Et il baisse plus en France que dans la moyenne des pays comparables.
Alors oui, la fachosphère s'en empare.
Oui, CNews le répète ad nauseam.
Oui, Marine Le Pen et Éric Zemmour font de la "restauration du niveau scolaire" un de leurs chevaux de bataille.
Cette récupération politique ne rend pas le constat faux.
Elle l'instrumentalise.
Et c'est précisément contre cette instrumentalisation qu'il faut vacciner les esprits : en posant les vraies questions, pas en faisant semblant que le problème n'existe pas.
LA MIXITÉ ET L'INCLUSIVITÉ : DES BOUCS ÉMISSAIRES DÉSIGNÉS
Le discours d'extrême-droite sur l'école a une thèse simple : le nivellement par le bas serait la conséquence de la mixité sociale et de l'inclusivité.
Les "bons élèves" tirés vers le bas par les autres.
L'école gangrenée par le "pédagogisme" et le "relativisme".
Une idéologie égalitariste qui massacrerait le mérite.
Cette thèse est un mensonge d'architecture.
Elle identifie correctement un symptôme pour en masquer entièrement la cause.
La mixité sociale et l'inclusivité sont des ambitions légitimes.
Les génies ne naissent pas dans les seuls beaux quartiers.
L'intelligence ne se distribue pas selon le revenu parental ou le code postal.
Les données PISA confirment pourtant que les élèves du quart le plus défavorisé ont 2,5 fois moins de chances d'accéder aux filières d'excellence que ceux du quart le plus favorisé (source OCDE / PISA, 2022).
Ce n'est pas l'inclusivité qui crée cet écart : c'est son absence de mise en œuvre réelle, faute de moyens.
L'inclusion des élèves en situation de handicap, les syndicats enseignants l'ont dit sans détour : on leur demande d'intégrer davantage d'élèves à besoins spécifiques tout en supprimant simultanément des milliers de postes.
La secrétaire générale de la CFDT Éducation l'a résumé sans détour : annoncer 2 000 postes d'AESH supplémentaires ne sert à rien si personne ne veut occuper un emploi aussi mal payé (source France Bleu).
L'inclusivité sans financement n'est pas de l'inclusivité.
C'est une injonction bureaucratique qui condamne à l'échec ceux qu'elle prétend aider.
QUAND L'ÉTAT SABORDE L'ÉCOLE EN TOUTE CONNAISSANCE DE CAUSE
Si la mixité et l'inclusivité ne sont pas la cause du nivellement, qu'est-ce qui l'est ?
La réponse est documentée, chiffrée, et délibérément ignorée dans le débat public : un sous-financement chronique et une politique de destruction méthodique des moyens.
Le budget 2025 a supprimé 4 035 postes d'enseignants.
Ces suppressions s'ajoutent aux 2 500 postes déjà supprimés en 2022 et aux 1 500 supprimés en 2023 (source Action & Démocratie / CFE-CGC).
Et le budget 2026 va plus loin encore : derrière l'annonce d'une hausse de 200 millions d'euros se cachent en réalité 4 600 suppressions nettes de postes.
Pour la première fois, le budget de l'armée, 68,4 milliards d'euros, dépasse celui de l'Éducation nationale, 64,5 milliards (source Café pédagogique, novembre 2025).
La France a les classes les plus chargées d'Europe : 22 élèves par classe en élémentaire contre 19 dans la moyenne OCDE, et 26 au collège contre 21 (source LCP / Assemblée nationale).
La démographie scolaire baisse, ce qui devrait être une opportunité pour réduire la taille des classes.
Le gouvernement fait le choix inverse : supprimer des postes, maintenir des classes surchargées, et proclamer que le niveau va remonter.
Ce n'est pas de la maladresse.
Ce n'est pas de l'incompétence.
C'est un choix.
Et ce choix, nous ne devons plus le tolérer.
LA QUESTION INTERDITE
Pourquoi ce choix ?
C'est la question que le débat public sur l'école refuse obstinément de poser, parce que la réponse est trop dérangeante.
Un système éducatif performant forme des individus capables de comprendre le monde, d'analyser les discours, de décrypter la propagande, de résister à la manipulation.
Un système éducatif affaibli produit des citoyens qui croient ce qu'on leur dit, votent par réflexe émotionnel, et ne disposent pas des outils intellectuels pour remettre en question les récits dominants.
La recherche le confirme : la faiblesse du niveau de diplôme est l'un des facteurs les plus prédictifs du vote pour l'extrême-droite.
Ce n'est pas un jugement de valeur : c'est un constat sociologique sur la corrélation entre fragilité scolaire, précarité sociale et adhésion aux discours de ressentiment (source The Conversation).
Alors la question s'impose, à voix haute : qui bénéficie d'une population moins instruite, moins outillée pour penser, plus malléable aux simplifications ?
Pas les travailleurs.
Pas les classes populaires qui paient chèrement la désertification scolaire dans leurs territoires.
Pas les enfants des barres HLM à qui on vole méthodiquement l'ascenseur social.
Ce sont les pouvoirs économiques et politiques qui ont tout à gagner d'un électorat désorienté, et tout à perdre d'un peuple qui pense.
LES LARMES DE CROCODILE DE LA FACHOSPHÈRE POUR L'ÉCOLE
L'ironie cruelle du mécanisme, c'est que ceux qui instrumentalisent le nivellement par le bas pour en faire un argument politique sont précisément ceux qui profitent de ses effets.
Les programmes d'extrême-droite s'emparent des évaluations internationales, récupèrent des analyses objectives concernant les inégalités scolaires, pour brouiller et empêcher toute analyse critique dans un contexte où parents, enseignants et élèves subissent de plein fouet la violence de la politique néolibérale (source Carnets rouges).
Dans les villes qu'il contrôle, le RN a mis fin à la gratuité des cantines, des transports, du périscolaire, au nom de la "responsabilisation" des familles défavorisées (source Questions de classes).
Comprendre : il aggrave concrètement les inégalités scolaires tout en se posant en champion de l'excellence.
Et son projet éducatif prévoit la suppression des instituts de formation des enseignants, accusés de diffuser une "idéologie de gauche", au profit d'une formation entre pairs, sans garantie de qualité pédagogique (source UNSA-Éducation).
Moins de formation, moins de professionnalisme, moins de compétence.
Le tout vendu comme un "retour à l'excellence".
La fachosphère ne veut pas relever le niveau.
Elle veut contrôler ce qu'on enseigne.
LA LUCIDITÉ POUR RIPOSTER
Le nivellement par le bas est réel.
Le nommer est nécessaire.
La destruction méthodique de l'Éducation Nationale n'est pas le résultat de la mixité sociale ou de l'inclusivité.
C'est le résultat de choix budgétaires assumés, répétés, aggravés d'année en année, au nom d'une logique politique qui ne supporte aucune discussion démocratique.
La Résistance commence par l'exigence : exiger des moyens pour l'école publique, exiger que la mixité et l'inclusivité soient financées pour de vrai, et refuser de laisser à l'extrême-droite le monopole d'une colère légitime qu'elle retourne ensuite contre les victimes du système.
Un peuple qui ne sait pas lire entre les lignes est un peuple qui ne peut pas résister.
C'est peut-être, au fond, ce que certains ont toujours voulu.
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