Chronique 62 - L'école : cette vendue qui s'ignore
- Lucie Fourcade
- 17 avr.
- 8 min de lecture
La mainmise silencieuse de Vincent Bolloré sur l'édition scolaire française.
Derrière chaque manuel posé sur le pupitre d'un élève se cache une chaîne de décisions économiques, éditoriales et politiques.
En France, cette chaîne appartient désormais en grande partie à un seul homme : Vincent Bolloré.
Comprendre comment un milliardaire d'extrême-droite est devenu le premier éditeur scolaire du pays, c'est comprendre à quel point la souveraineté de l'État sur l'école publique est déjà entamée.

L'ÉCOLE, NOUVEAU TERRAIN DE CHASSE DES MILLIARDAIRES
Il y a quelque chose d'obscène dans la liste.
CNews, Europe 1, le Journal du Dimanche, Paris Match, C8.
On connaît le catalogue.
On a suivi, impuissants, la transformation méthodique de ces organes de presse en chambres d'écho de l'idéologie réactionnaire.
Mais Vincent Bolloré ne s'est pas arrêté aux médias audiovisuels.
Il a poursuivi sa conquête là où peu osaient regarder : dans les salles de classe.
En 2023, la Commission européenne a autorisé le rachat du groupe Lagardère par Vivendi, le véhicule d'investissement de la famille Bolloré.
Avec ce rachat, Bolloré s'est emparé d'Hachette Livre, premier éditeur français (source Wikipédia).
Ce faisant, il est devenu, d'un seul coup, le numéro un de l'édition scolaire en France.
L'empire ne se limite pas à une étiquette.
Sous la bannière Hachette se trouvent : Hachette Éducation, Hatier, Dunod, Armand Colin, Foucher, Larousse, Grasset, Fayard, Calmann-Lévy, Stock, Le Livre de poche, et, depuis son rachat en 2020, la plateforme Lelivrescolaire.fr.
De la maternelle à l'enseignement supérieur, en passant par les dictionnaires que consultent les enfants et les guides pédagogiques que lisent les enseignants, l'empreinte Bolloré est partout.
Une stratégie insidieuse, assurée par un silence anticipé.
DU CP AU BAC : UNE RENTE PUBLIQUE POUR FINANCER LA GUERRE IDÉOLOGIQUE
Le marché des manuels scolaires présente une caractéristique unique : il est financé par l'argent public, stable, et se renouvelle mécaniquement à chaque réforme des programmes (source SUD Éducation 93).
C'est une rente quasi garantie : le rêve de tout investisseur.
Et cette rente, elle est prélevée sur les budgets de l'Éducation Nationale, c'est-à-dire sur les impôts de toutes et tous.
Le patron de Gallimard l'avait dit sans détour lors de la tentative de fusion Editis-Hachette en 2022 : la concentration aboutissait à 74 % du marché des manuels scolaires entre les mains d'un seul groupe, et 84 % du parascolaire (source Franceinfo).
La Commission européenne a bloqué la fusion, mais Bolloré a conservé Hachette, et Editis a été cédé.
Le résultat reste une domination sans précédent dans l'histoire de l'édition française.
Ce que génèrent ces manuels, ce n'est pas investi dans la qualité pédagogique.
Les profits alimentent la galaxie de médias déficitaires du même propriétaire : CNews, Europe 1, les titres de presse qui perdent de l'argent mais gagnent de l'influence.
L'école publique finance, sans le savoir, la machine de propagande d'extrême-droite la plus puissante du pays.
Hachette, Hatier, Magnard (Albin Michel), Nathan et Belin (Humensis) se partagent depuis plus d'un siècle la majorité du marché scolaire français (source Actualitté).
Mais c'est la première fois dans l'histoire de ce secteur qu'un actionnaire unique, avec une idéologie politique explicitement réactionnaire, contrôle à ce point la production des savoirs transmis à douze millions d'élèves.
L'INFLUENCE SANS LES TRACES
La réponse habituelle des défenseurs de Bolloré tient en une phrase : "Les programmes sont définis par l'État, les éditeurs ne peuvent pas les modifier."
C'est techniquement vrai.
C'est politiquement insuffisant.
Les éditeurs n'ont pas directement la main sur les programmes, mais sont libres de les présenter sous certains angles rédactionnels, avec des illustrations, des exemples, des choix de personnages historiques mis en avant ou effacés, qui correspondent à une "ligne éditoriale" très orientée (source Le Café pédagogique).
Ce n'est pas la caricature du manuel révisionniste.
C'est quelque chose de plus insidieux : la neutralité apparente qui, en fait, normalise.
L'historienne Laurence De Cock l'a analysé avec précision : les manuels scolaires pratiquent une forme "d'en même temps" idéologique : ils cherchent à ne froisser personne, ce qui revient à ne jamais remettre en cause l'ordre établi.
Lisser les contradictions, adoucir les conflits, éviter les formulations qui dérangent.
Cela ne neutralise pas la politique.
Cela fait de la politique conservatrice, par défaut.
L'histoire montre que la pression peut s'exercer de manière très concrète.
En 2011, Hachette avait dû promettre de réécrire des pages sur le conflit israélo-arabe et la Nakba (le déplacement forcé de 700 000 Palestiniens en 1948) après une mobilisation publique.
La médiatisation avait suffi à forcer la correction.
Cela prouve deux choses : que les éditeurs peuvent se laisser aller à des choix problématiques, et que la vigilance citoyenne fonctionne.
Mais le signal d'alarme le plus clair vient de l'intérieur du groupe lui-même.
En mars 2025, les élus du comité social et économique central d'Hachette Livre ont publié un message pour dénoncer la ligne éditoriale de la sphère Bolloré.
Ils pointaient notamment la publication par Fayard (propriété d'Hachette) du livre de Jordan Bardella et celui de Xenia Fedorova, ex-directrice de RT France, interdite de diffusion dans l'Union européenne depuis 2022 pour sa proximité avec le pouvoir autoritaire de Poutine.
Les salariés déclaraient ne plus pouvoir supporter d'être associés à un actionnaire qui promeut des idées d'extrême-droite (source France 24).
En moins d'un mois à l'automne 2024, Fayard avait publié Jordan Bardella, Éric Zemmour et Philippe de Villiers.
Le masque était tombé.
L'argument du "pluralisme" ne tient pas.
Bolloré publie aussi Sophie Binet (CGT) chez Grasset : une illusion de diversité qui sert à légitimer, par coexistence, des idées qui sans ce vernis resteraient marginales.
La normalisation ne passe pas par la propagande frontale.
Elle passe par l'accumulation, la répétition, la présence diffuse.
Aujourd'hui, Bolloré ne touche pas aux contenus scolaires parce que le marché l'en dissuade.
Un manuel idéologiquement marqué ne se vend pas.
Mais ce calcul n'est valable que tant que les programmes restent définis par un État indépendant.
Si demain l'extrême-droite arrive au pouvoir, si la "neutralité" attendue des manuels se déplace, les éditeurs Bolloré seront déjà en place.
L'infrastructure sera là.
Prête.
C'est là que l'analyse purement capitaliste trouve ses limites.
On peut penser que Bolloré est un investisseur rationnel qui maximise ses profits.
On peut aussi penser, et les faits y invitent, qu'il construit méthodiquement une infrastructure d'influence : médias, édition grand public, édition scolaire.
Pas pour en tirer un profit immédiat sur chaque segment, mais pour disposer, au moment décisif, de l'ensemble de la chaîne de production des idées.
Des cerveaux de cinq ans aux urnes des dix-huit ans.
Voici une lecture stratégique de ce que font, depuis un siècle, les empires qui veulent durer.
L'ÎLE-DE-FRANCE, LABORATOIRE DE LA PRIVATISATION ÉDUCATIVE
Si Bolloré incarne la privatisation par la concentration éditoriale, la région Île-de-France illustre une autre modalité, tout aussi inquiétante : la privatisation par le numérique.
À partir de la rentrée 2025, sous la présidence de Valérie Pécresse (LR), tous les lycéens franciliens doivent passer par une plateforme unique (Pearltrees) pour accéder à leurs manuels scolaires (source Le Café pédagogique).
Les manuels papier ne sont plus financés par la région.
Le budget par élève chute de 75 € à 16 € par an.
Sur les sept à huit manuels nécessaires, seuls deux sont pris en charge.
18 millions d'euros d'argent public (l'argent de l'école publique) sont confiés à une société privée, sans concertation avec les enseignants, les syndicats ou les parents d'élèves (source Cours Thales).
Les conséquences pédagogiques sont documentées.
Le format "granulaire" de la plateforme (des fragments de contenus décontextualisés) n'est pas apprécié par deux enseignants sur trois.
Des erreurs factuelles ont été signalées.
Une recherche sur "Hitler" renvoyait vers des vidéos de Soral et Faurisson, négationnistes notoires.
Une photo d'Elon Musk avait été utilisée pour illustrer le nazisme (le rapprochement n'est pas sans logique, mais ce n'était pas intentionnel).
Ce n'est pas une anecdote.
C'est la démonstration concrète de ce qui arrive quand la puissance publique se décharge de sa responsabilité éducative au profit du secteur privé : les garde-fous disparaissent, la qualité s'effondre, et les contenus peuvent devenir n'importe quoi.
L'Île-de-France n'est pas une exception isolée.
Elle est un laboratoire.
Ce qui s'y expérimente aujourd'hui (la substitution du service public d'éducation par des plateformes privées, la réduction budgétaire déguisée en modernité) sera présenté demain comme un modèle à généraliser.
LA SOUVERAINETÉ DE L'ÉTAT SUR L'ÉCOLE : UNE FICTION DE PLUS EN PLUS MINCE
Il faut nommer ce qui se passe.
La souveraineté éducative de l'État suppose que les contenus transmis aux enfants de la République soient définis, contrôlés et garantis par des institutions publiques, démocratiquement responsables.
Cette souveraineté est en train d'être grignotée, par deux mécanismes conjugués.
Le premier est la concentration privée de l'édition scolaire entre les mains d'un milliardaire dont les préférences politiques sont connues, documentées, et de plus en plus assumées.
Même si les manuels restent conformes aux programmes pour des raisons commerciales, la chaîne économique tout entière, de la rédaction à la distribution, des droits d'auteur aux bénéfices, sert un projet qui n'a rien de pédagogique.
Le second est l'abandon progressif par la puissance publique de son rôle de garant.
Quand une région confie la diffusion des manuels à une entreprise privée sans consultation des acteurs éducatifs, quand aucune réglementation n'encadre la concentration dans l'édition scolaire, quand la liberté pédagogique des enseignants (pourtant garantie par les textes) est attaquée de toutes parts, c'est l'État lui-même qui ouvre les portes (source Basta!).
Il ne s'agit pas d'un complot ourdi dans l'ombre.
Il s'agit d'une logique de marché qui, laissée sans contre-pouvoir, aboutit mécaniquement à ce résultat : les biens communs (dont l'école fait partie) sont absorbés par la logique du profit privé.
Et quand ce profit est entre les mains de ceux qui veulent réécrire l'histoire à la sauce nationaliste, interdire la pensée critique, déconstruire les acquis de l'émancipation sociale, la question cesse d'être économique.
Elle devient existentielle.
LA RÉSISTANCE DES SALLES DE CLASSE
Ils résistent.
Des enseignants, des auteurs, des libraires.
Des syndicats qui appellent au boycott.
Une coordination nationale qui imprime des tracts et les glisse sous les portes des salles des profs.
128 éditeurs indépendants qui ont co-publié en juin 2025 un recueil collectif intitulé "Déborder Bolloré" (source Medianes.org).
La résistance existe.
Elle est réelle.
Elle est dispersée, et c'est précisément pourquoi elle doit être appuyée.
La vigilance doit éviter le raccourci commode : l'enjeu n'est pas un homme.
C'est la concentration du pouvoir culturel entre les mains du capital, quelle que soit l'étiquette politique du propriétaire.
Si demain Hachette changeait de main pour aller chez un milliardaire plus discret, le problème de fond demeurerait entier.
Ce qu'il faut exiger est simple à formuler, difficile à arracher : une régulation publique de l'édition scolaire.
Un encadrement strict des concentrations.
Des mécanismes de contrôle démocratique sur ce qu'on enseigne à nos enfants.
L'école n'est pas un marché.
Elle est le lieu où se forge la capacité à penser le monde.
Et donc à le changer.
Nous refusons de la laisser aux mains de ceux qui ont intérêt à ce qu'il ne change pas.
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