Chronique 140 - L'eau, ce trésor qu'on nous vole en silence
- Lucie Fourcade
- 4 juil.
- 7 min de lecture
Pourquoi la ressource la plus vitale devient l'enjeu politique du siècle.
Nous ouvrons le robinet, l'eau coule.
Nous croyons qu'elle coulera toujours.
C'est une illusion, et pendant que nous la berçons, quelques-uns organisent déjà le partage de ce qui sera le bien le plus disputé du siècle.

L'OR BLEU, CETTE RICHESSE QU'ON CROIT INFINIE
Il y a un mot qui revient dans toutes les analyses stratégiques du moment : "or bleu".
On désigne ainsi l'eau douce, celle qu'on peut boire et qui fait pousser les cultures.
Ce nom n'est pas une image de poète : c'est une manière d'annoncer que l'eau devient un enjeu de puissance comparable à ce que fut le pétrole au XXe siècle.
Rappelons d'abord une évidence que notre confort nous fait oublier.
L'eau douce accessible ne représente qu'une part infime de toute l'eau de la planète : l'immense majorité est salée, gelée ou trop profonde.
Cette ressource minuscule, nous la partageons à 8 milliards.
Et le partage est brutalement inégal : 2 milliards de personnes, soit un quart de l'humanité, n'ont toujours pas accès à une eau potable sûre (source ONU).
Là où un habitant de Madagascar vit avec une dizaine de litres par jour, un Parisien en mobilise plusieurs centaines une fois comptés tous ses usages (source Wikipédia).
Nous, Occidentaux, ne voyons pas cette inégalité, parce qu'elle nous est favorable.
L'eau, chez nous, est un geste automatique, presque gratuit, jamais un souci.
Cette insouciance est précisément le problème : elle nous rend aveugles à une bascule déjà engagée.
Aujourd'hui, la moitié de la population mondiale connaît déjà une grave pénurie d'eau pendant au moins une partie de l'année (source UNESCO).
Cette rareté qui s'installe redessine les rapports de force.
Le Nil oppose l'Égypte à l'Éthiopie, le Tigre et l'Euphrate crispent le Proche-Orient, le Jourdain nourrit des décennies de tension.
Les chercheurs invitent à la nuance : l'eau est rarement à elle seule la cause d'une guerre, elle est plutôt le révélateur de politiques défaillantes (source Le Cavalier Bleu).
Mais un fait demeure : partout, des acteurs publics et privés se positionnent pour contrôler la ressource avant qu'elle ne manque.
Ce mouvement a un nom, et il est déjà à l'œuvre chez nous.
LA FRANCE COMMENCE À AVOIR SOIF
Longtemps, la France s'est vécue comme un pays d'eau.
Pluies régulières, fleuves puissants, nappes pleines : la sécheresse, c'était pour les autres.
Ce récit est en train de se fissurer sous nos yeux.
Les épisodes de manque se rapprochent et s'aggravent : 1976, 2003, 2011, 2022 marquent les mémoires, mais ce qui frappe désormais, c'est la répétition.
L'été 2025 a de nouveau placé une partie du territoire sous tension, avec une "vidange" des nappes phréatiques (le stock d'eau souterraine dans lequel nous puisons) commencée dès février, bien trop tôt (source Eaufrance).
Département après département, les préfectures multiplient les arrêtés de restriction : arrosage interdit, remplissage des piscines suspendu, usages hiérarchisés.
Le dérèglement climatique n'est pas une menace lointaine, il agit maintenant sur le cycle de l'eau.
Les hivers, moins efficaces pour recharger les nappes, alternent avec des étés brûlants qui accélèrent l'évaporation.
Les projections des géologues sont nettes : certaines nappes du Sud, du Sud-Est et de la Corse pourraient perdre jusqu'à 30 % de leur eau d'ici la fin du siècle (source Économie Matin).
À la question de la quantité s'ajoute celle de la qualité.
Au printemps 2025, on apprenait que des résidus de fongicides (des pesticides destinés à traiter les champignons des cultures) étaient présents dans une part importante de l'eau potable française (source Socialter).
Moins d'eau, et une eau plus fragile : voilà le tableau réel.
Dans ce contexte, chaque litre prélevé devient un choix politique.
Et c'est là que le confort se transforme en champ de bataille.
LE HOLD-UP SUR L'EAU
Il existe en France un exemple qui condense tout : Vittel, dans les Vosges.
Sous cette petite ville coule une nappe souterraine, celle des Grès du Trias Inférieur, dans laquelle les habitants puisent leur eau potable.
Depuis des décennies, la multinationale suisse Nestlé y pompe massivement pour embouteiller et exporter, vers l'Allemagne et la Suisse.
Le résultat est documenté et ancien.
Le déficit de cette nappe atteint environ un million de mètres cubes par an, et son niveau a chuté de 10 à 18 mètres (source France Nature Environnement).
Autrement dit : l'entreprise prélève à peu près l'équivalent de ce que la nappe ne parvient plus à reconstituer.
Pour que les habitants continuent d'avoir de l'eau, les pouvoirs publics ont même un temps envisagé de faire venir l'eau d'ailleurs, par des dizaines de kilomètres de canalisations, plutôt que de réduire les prélèvements du géant industriel.
La logique est renversée : on déménage les populations de leur propre eau pour préserver le robinet d'une marque.
Cette situation viole un principe pourtant inscrit dans la loi.
La loi sur l'eau de 2006 établit une hiérarchie claire : l'eau potable des populations et le bon fonctionnement des milieux passent avant tout usage commercial.
L'accès à l'eau est même reconnu comme un droit humain par l'ONU depuis 2010 (source ONU).
À Vittel comme ailleurs, ce principe est resté lettre morte au profit d'intérêts privés (source Socialter).
Et l'affaire a pris une dimension judiciaire.
Après des prélèvements pratiqués hors autorisation pendant plus de 20 ans, une information judiciaire a été ouverte, et des perquisitions ont visé les sites Perrier et Vittel de Nestlé Waters en mai 2026, sur fond de traitements interdits appliqués à des eaux vendues comme "minérales naturelles" (source franceinfo).
Le cas n'a rien d'isolé : Coca-Cola pompant les nappes en Inde, au Mexique ou jusqu'en Essonne raconte la même histoire (source Socialter).
Partout se déploie une même opération : transformer un bien commun, l'eau, en marchandise captée par quelques-uns.
C'est exactement cette logique qui, dans les Deux-Sèvres, a fait couler le sang.
SAINTE-SOLINE : ON A FILMÉ LES COUPS, PAS LE VOL
On se souvient de Sainte-Soline pour les images de violence.
Le 25 mars 2023, des milliers de manifestants (jusqu'à 25 000 selon les organisateurs) se rassemblent dans ce village des Deux-Sèvres.
Face à eux, un dispositif policier hors norme.
Le bilan est lourd : environ 200 blessés, dont deux manifestants plongés dans le coma (source Vert).
Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Gérald Darmanin, qualifie les opposants "d'écoterroristes".
Les débats se sont concentrés sur la répression, à juste titre.
Mais s'arrêter aux matraques, c'est manquer la question posée ce jour-là.
Car ces milliers de personnes n'étaient pas venues défendre un principe abstrait : elles s'opposaient à un objet très concret, la "mégabassine".
Expliquons, car le mot est trompeur.
Une mégabassine n'est pas un réservoir qui recueille la pluie.
C'est une immense retenue à ciel ouvert que l'on remplit en pompant l'eau dans les nappes souterraines pendant l'hiver, pour la stocker et l'utiliser l'été.
Celle de Sainte-Soline est la plus grande d'un projet de 16 réserves dans le Marais poitevin : 10 hectares, 627 000 mètres cubes, un coût de 6,5 millions d'euros (source L'Info durable).
Les 16 bassines représentent au total près de 6 millions de mètres cubes.
Reste la question qui change tout : pour qui ?
La bassine de Sainte-Soline bénéficie à environ 26 exploitants agricoles, tournés vers une agriculture intensive et exportatrice, notamment céréalière (source L'Info durable).
On prélève donc l'eau de tous, dans les nappes communes, pour sécuriser l'irrigation d'une poignée de grandes exploitations, quand l'agriculture absorbe déjà 72 % de l'eau douce prélevée dans le monde (source ONU).
Le porte-parole du collectif Bassines Non Merci résume ce que la justice retiendra plus tard : ces ouvrages ne servent qu'à quelques exploitants (source Vert).
Et le prix écologique est réel : ces prélèvements menacent notamment l'outarde canepetière, un oiseau protégé dont les effectifs du Centre-Ouest se sont effondrés en quelques décennies (source Radio Parleur).
Voilà la véritable cause de la colère, camouflées sous "les bavures des gendarmes".
L'ÉTAT A CHOISI SON CAMP, ET CE N'EST PAS CELUI DU BIEN COMMUN
Ce qui s'est joué à Sainte-Soline n'est pas un fait divers agricole.
C'est le visage français d'une logique mondiale : la privatisation d'un bien commun.
L'eau des nappes appartient à tous ; les mégabassines organisent son captage prioritaire par quelques-uns.
Le même mécanisme qu'à Vittel, transposé au champ.
La justice l'a d'ailleurs affirmé.
En décembre 2024, 4 bassines (dont Sainte-Soline) sont jugées illégales (source Reporterre).
Puis, le 26 septembre 2025, la Cour administrative d'appel de Bordeaux confirme l'illégalité de l'autorisation de prélèvement, en pointant le caractère excessif des volumes autorisés, incompatible avec une gestion équilibrée et durable de la ressource (source La Relève et La Peste).
L'appel de l'État, soutenu par la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA) et la Coordination Rurale, est rejeté.
Fait révélateur : même après la décision de justice, des dizaines de milliers de mètres cubes ont continué à être pompés dans l'illégalité (source Radio Parleur).
C'est là que le sujet devient pleinement politique.
D'un côté, l'État déploie une répression massive et parle "d'écoterrorisme" pour désigner des citoyens qui défendent l'eau.
De l'autre, il légifère pour faciliter ces mêmes ouvrages : l'article 15 de la loi d'orientation agricole (LOA), votée début 2025, raccourcit les délais de recours et confère à ces infrastructures une présomption d'intérêt général majeur.
Autrement dit, il rend leur contestation plus difficile (source Vert).
D'un côté on matraque, de l'autre on protège juridiquement les projets contestés.
Ce n'est pas une contradiction : c'est un choix de camp, assumé, en faveur de l'agro-industrie et des grands propriétaires.
Ce choix trace une frontière que la Nouvelle Résistance connaît bien.
Criminaliser ceux qui protègent un bien commun, brandir la peur pour discréditer l'écologie populaire, mettre la force publique au service d'intérêts privés.
Ce sont les réflexes d'un pouvoir qui protège l'accaparement plutôt que le commun. Défendre l'eau, aujourd'hui, c'est refuser cette logique-là.
DÉFENDRE L'EAU, C'EST DÉFENDRE NOS VIES
L'eau nous apprend une chose simple : ce qui semble infini ne l'est jamais, et ce qui appartient à tous finit toujours par être convoité par quelques-uns.
Notre insouciance occidentale n'est pas un luxe innocent, c'est une faille.
Celle par laquelle on nous prend, litre après litre, décision après décision, ce qui devrait rester commun.
La bonne nouvelle, c'est que rien n'est joué.
La justice donne raison à ceux qui résistent.
Les collectifs tiennent bon.
Et chaque personne qui comprend ce qui se cache derrière un mot aussi neutre que "bassine" devient plus difficile à tromper.
L'eau ne sera pas ce qu'un ministre ou une multinationale décidera qu'elle soit.
Elle sera ce que nous, ensemble, déciderons de défendre.
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