Chronique 148 - L'antifascisme, la mère de toutes les causes
L'antifascisme ne domine aucune lutte. Il les rend toutes possibles.
L'antifascisme n'est pas une opinion parmi d'autres.
C'est ce qui permet aux autres luttes d'exister.
La mère de toutes les causes.

LE FASCISME, CETTE MACHINE
Pour définir l'antifascisme, il faut d'abord dire contre quoi il se dresse.
Et c'est là que le piège se referme, presque toujours.
Car on nous a appris à reconnaître le fascisme à ses costumes.
Les chemises noires, les défilés au pas cadencé, les bras tendus, les uniformes.
Une esthétique, un folklore, une époque.
Et puisque plus personne ne défile en chemise noire dans les rues de Paris, la conclusion s'impose d'elle-même : le fascisme est mort.
Il appartient au musée.
Ceux qui le combattent encore se battent contre des fantômes.
C'est exactement ce que l'extrême droite veut nous faire croire.
Et c'est faux.
Le fascisme n'est pas un déguisement.
C'est un projet.
Et un projet se reconnaît à ce qu'il fait, pas à ce qu'il porte.
Ce projet tient en cinq gestes.
Il hiérarchise les êtres humains : il y a ceux qui valent, et ceux qui valent moins.
Il désigne un ennemi intérieur, un corps étranger à expulser de la nation.
Il subordonne l'individu au collectif national, jusqu'à ce que la personne n'existe plus que comme fonction.
Il détruit le pluralisme, en piétinant les contre-pouvoirs, la presse, la justice, le droit de se rassembler.
Et il met les corps sous contrôle : le corps des femmes, le corps des étrangers, le corps des minorités, le corps des malades, le corps des vieux.
Voilà le fascisme.
Pas un chapeau.
Une machine.
Ainsi défini, il n'est pas mort.
Il mute.
Il change de vocabulaire, de vêtements, de porte-parole.
Il apprend à sourire en plateau télé.
Il remplace la milice par le service communication.
Mais la machine, elle, tourne toujours.
Et elle tourne aujourd'hui, sous nos yeux, dans nos institutions.
C'est pour cela que nous parlons de fascisation.
Pas de fascisme comme d'un état achevé, mais d'un processus en cours.
D'un glissement.
D'une accoutumance.
L'ANTIFASCISME, CETTE MATRICE
Si le fascisme est une machine, l'antifascisme est ce qui la démonte.
Historiquement, l'antifascisme désigne l'ensemble des mouvements, des idées et des actions qui s'opposent au fascisme et, plus largement, à l'extrême-droite.
Il naît en Europe dans les années 1920, en réaction à la prise de pouvoir de Mussolini en Italie, puis à celle d'Hitler en Allemagne.
Il se structure dans les années 1930, notamment à travers les fronts populaires qui rassemblent des forces politiques très diverses autour de trois principes simples : le pluralisme, les libertés publiques, l'État de droit.
Pendant la guerre, il prend le visage de la Résistance (source Wikipédia).
Retenons bien ceci, car tout est là.
L'antifascisme n'a jamais été une chapelle.
Ce fut une coalition.
Il y avait dedans des libéraux, des chrétiens, des socialistes, des communistes, des anarchistes, des syndicalistes : des gens qui se détestaient cordialement et qui ont combattu côte à côte.
Ils n'étaient d'accord sur presque rien, sauf sur l'essentiel : ce qui arrivait devait être arrêté.
Et c'est précisément ce que l'extrême-droite s'acharne à travestir.
Elle a besoin de faire croire que l'antifasciste est un militant cagoulé, un extrémiste, un violent, un marginal.
Parce que si l'antifascisme redevient ce qu'il est vraiment, le refus élémentaire de la hiérarchie entre les êtres humains, alors il redevient majoritaire.
Et cela, elle ne peut pas se le permettre.
Mais il faut maintenant dire une chose plus dure, et que nous nous disons rarement entre nous.
L'antifascisme est né comme une réponse.
C'est un fait.
Il s'est levé après Mussolini, après Hitler, après le coup de force, après l'incendie.
Il est arrivé quand le mal était déjà là.
Et c'est ce qui nous a coûté le siècle.
Car une réponse arrive toujours après.
Elle court derrière.
Elle réagit, elle proteste, elle dénonce, elle rattrape.
Elle laisse à l'adversaire le choix du terrain, du moment, du vocabulaire.
Elle passe son temps à démentir les mensonges des autres au lieu de dire ses propres vérités.
Un antifascisme qui n'est qu'une réponse est un antifascisme condamné à perdre, patiemment, sans cesse, jusqu'à la fin.
Alors il faut le dire clairement : l'antifascisme doit cesser d'être une réponse.
Il n'est pas le négatif du fascisme.
Il ne se définit pas par ce qu'il refuse.
Il porte, en lui-même, une affirmation entière.
Les êtres humains sont égaux.
Le pouvoir doit rendre des comptes.
La vérité n'appartient pas au plus fort.
Et personne ne décide qui a le droit d'exister.
Ce n'est pas une réaction.
C'est un fondement.
Et un fondement ne suit pas.
Il précède.
Il porte.
Il engendre.
C'est là que l'antifascisme change de nature, et de rôle.
Il cesse d'être le pompier appelé quand la maison brûle.
Il devient ce sur quoi la maison est bâtie.
LE VENTRE DES FEMMES : PREMIER TERRITOIRE ANNEXÉ
On dit parfois que le féminisme est une cause "à côté" de l'antifascisme, parallèle.
Une préoccupation sociétale.
Un supplément d'âme, à traiter quand les vraies urgences seront réglées.
Alors regardons ce que le fascisme, quand il arrive au pouvoir, fait en premier.
Le régime de Vichy avait une devise : Travail, Famille, Patrie.
Trois mots qui ont l'air inoffensifs.
Trois mots qui, en pratique, ont produit une loi.
La loi du 15 février 1942 fait de l'avortement un crime contre la sûreté de l'État, relevant de tribunaux d'exception, et passible de la peine de mort (source Ministère de la Justice).
Lisez-la deux fois.
L'avortement n'est plus un délit moral.
C'est une trahison.
Une atteinte à la nation.
Le ventre des femmes devient un territoire national, et celle qui en dispose devient une ennemie de l'intérieur.
Marie-Louise Giraud était blanchisseuse à Cherbourg.
Fille d'une famille pauvre, mariée à un marin, mère de deux enfants.
Dénoncée par une lettre anonyme pour avoir pratiqué des avortements, elle est jugée à huis clos devant une juridiction d'exception, ce Tribunal d'État créé par Vichy précisément pour éviter les jurys populaires, jugés trop indulgents.
Lors de son procès, les magistrats insistent sur sa mauvaise moralité.
Pétain refuse la grâce.
Elle est guillotinée le 30 juillet 1943 dans la cour de la prison de la Roquette, au nom de la protection de la famille et de la patrie (source Ministère de la Justice).
Un État a décapité une femme pour avoir aidé d'autres femmes.
Il a fallu la Libération pour abroger cette loi.
Il a fallu attendre le 17 janvier 1975 pour que la loi Veil dépénalise l'avortement.
Le féminisme n'est pas une cause "à côté" de l'antifascisme.
Le corps des femmes est le premier territoire que le fascisme annexe.
Toujours.
Parce qu'un régime qui veut une race, une nation, une descendance a besoin de ventres qu'il contrôle.
C'est la logique même du projet, pas un dérapage.
Et quiconque pense que ce chapitre est refermé n'a pas regardé ce qui se passe aujourd'hui.
LEUR CONVERGENCE
Le 20 janvier 2025, Donald Trump prête serment.
Dans les heures qui suivent, il signe une série de décrets.
Il engage le retrait des États-Unis de l'accord de Paris sur le climat.
Il lance une offensive massive contre l'immigration, remettant en cause le droit d'asile et le droit du sol.
Il décrète que le gouvernement fédéral ne reconnaîtra que deux sexes, immuables.
Il met fin à tous les programmes de diversité et d'inclusion au sein du gouvernement fédéral (source France 24).
Le climat.
Les migrants.
Les femmes et les minorités de genre.
L'antiracisme.
Quatre luttes.
Une seule journée.
Un seul stylo.
Ce n'est pas une coïncidence.
C'est une cohérence.
Le même projet, qui frappe au même moment, parce que ces cibles ne sont pas séparées dans sa tête : elles ne le sont que dans la nôtre.
Et l'Europe suit.
Depuis les élections européennes de juin 2024, une majorité conservatrice et d'extrême-droite au Parlement européen a ouvert la voie à un démantèlement sans précédent des protections environnementales.
Un rapport publié par le Réseau Action Climat avec dix ONG documente 50 reculs : 20 déjà adoptés, 30 en discussion (source PolitiqueMatin).
Le groupe des Patriotes pour l'Europe, présidé par Jordan Bardella, a obtenu le poste de rapporteur sur la loi climat 2040, celle-là même qui devait garantir la réduction des émissions.
Le pyromane nommé pompier (source Observatoire des multinationales).
L'eurodéputé Pascal Canfin résume la mécanique d'une formule : un trumpisme européen bâti sur un triptyque anti-migration, anti-woke, anti-écologie.
Et il ajoute l'essentiel : l'anti-écologie est devenue un marqueur identitaire de l'union des droites (source Vert).
Un marqueur identitaire.
Pas un désaccord technique sur les éoliennes.
Un signe de reconnaissance.
Ils ont compris avant nous que tout se tient.
Il serait temps de le comprendre à notre tour.
L’ENRACINEMENT
Une mère n'est pas au-dessus de ses enfants.
Elle les précède.
Elle les porte.
Elle les rend possibles.
C'est exactement cela, l'antifascisme.
Il ne se place pas au-dessus du féminisme, de l'écologie, du combat social, de l'antiracisme, de la défense des services publics.
Il ne les hiérarchise pas.
Il ne leur dit pas d'attendre leur tour.
Il est ce sans quoi aucune d'entre elles ne tient debout.
Faites l'expérience mentale.
Prenez n'importe quelle lutte, et faites-la vivre sous un régime fasciste.
Le féminisme ?
Vichy l'a réglé à la guillotine.
L'écologie ?
Elle suppose la science, le temps long, la coopération internationale, la contrainte imposée aux puissants.
Exactement les quatre choses qu'un régime autoritaire nationaliste détruit en priorité.
Le combat social ?
Il suppose des syndicats libres, un droit de grève, une presse qui enquête.
Le fascisme commence toujours par démanteler cela.
L'antiracisme ?
La question ne se pose même plus.
Il est l'ennemi désigné.
Voilà pourquoi la formule tient : l'antifascisme est la mère de toutes les causes.
Non parce qu'il vaudrait plus.
Mais parce qu'il vient avant.
Parce qu'il est la condition de possibilité de toutes les autres.
Et cela a une conséquence immédiate, très concrète, qui devrait nous tenir éveillés.
Chaque fois qu'une lutte se replie sur elle-même, chaque fois qu'un écologiste explique que la politique ne l'intéresse pas, chaque fois qu'une féministe accepte le soutien d'un parti qui promet de protéger les femmes contre les étrangers, chaque fois qu'un syndicaliste pense que le vote de ses adhérents ne le regarde pas : la machine avance d'un cran.
Nous nous battons avec nos branches.
Pendant qu'on nous scie à la racine.
Alors inversons.
Si le fascisme se tait, ce sont toutes les causes qui gagnent.
Toutes, en même temps.
Voilà ce qui rend la convergence des luttes non pas souhaitable, mais nécessaire. Absolument nécessaire.
Sous la bannière de leur mère à toutes.
L'antifascisme.
LE PRÉALABLE
L'antifascisme n'est pas un badge.
Ce n'est pas une appartenance.
Ce n'est pas une identité.
Ce n'est pas une posture qu'on affiche sur un réseau social entre deux photos de vacances.
C'est un préalable.
Il ne demande pas d'être d'accord sur tout.
Il ne demande pas d'adhérer à un parti, à une doctrine, à une famille politique.
Il demande une seule chose, et cette chose est minimale : refuser que quiconque décide qui, dans ce pays, a le droit d'exister.
Voilà pourquoi ce combat ne se délègue pas.
Il n'y a pas de spécialistes de l'antifascisme, pas plus qu'il n'y avait de spécialistes de la Résistance.
Il y a des gens qui, un jour, ont regardé ce qui arrivait et ont décidé de ne pas s'y habituer.
Le fascisme n'a jamais eu besoin d'être majoritaire pour gagner.
Il a seulement eu besoin que les autres soient occupés ailleurs.
Nous ne le serons pas.
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
✊ Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.
🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !
👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.
Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.
.png)



Commentaires