Chronique 207 - L'Allemagne et la réouverture du laboratoire de l'extrême droite
Ce qui vient de se passer en Allemagne n'est pas une affaire allemande. C'est une répétition, et nous sommes dans la salle.
Un parti classé fasciste, et près d'un Allemand sur deux qui glisse son nom dans l'urne.
L'Allemagne a déjà fait ce geste, il y a longtemps.
L'Europe entière en a payé le prix.

L'ALLEMAGNE ROUVRE UN LABORATOIRE
Dimanche 6 septembre, une région d'Allemagne a voté.
Le résultat est simple : le parti d'extrême droite, l'AfD, arrive largement en tête avec près de 44 % des voix.
La droite classique, celle de l'ancienne chancelière Merkel, tombe à 17 % (source : franceinfo).
Autrement dit : un électeur sur deux, ou presque, a choisi l'extrême droite.
Attention : ce parti n'est pas une droite un peu dure.
Les services de l'État allemand chargés de surveiller les menaces contre la démocratie l'ont officiellement classé "extrémiste" (source : France 24).
C'est l'Allemagne elle-même qui le dit.
Un mot revient dans la bouche des spécialistes pour décrire ce qui se joue là-bas : "laboratoire" (source : franceinfo).
L'extrême droite teste, dans cette région, sa capacité à gouverner pour de bon.
Retenez ce mot.
Vous allez voir qu'il n'est pas nouveau.
LE MÊME LABORATOIRE QU'EN 1930
Remontons le temps.
Nous sommes en 1930, dans une région allemande voisine de celle qui vient de voter.
Hitler n'est encore rien du tout : il ne dirige pas le pays.
Pourtant, dans cette région, un homme de son parti, le parti nazi, devient ministre.
Le premier nazi à obtenir un poste de ce niveau en Allemagne.
Il y arrive parce que la droite ordinaire a accepté de gouverner avec lui (source : Britannica).
Que fait cet homme, une fois en place ?
Il chasse de la police et de l'administration tous ceux qui ne pensent pas comme lui.
Il place un théoricien du racisme à l'université.
Il interdit les films qui parlent de paix (source : Britannica).
Tout y est déjà, en petit.
On essaie la machine dans une région, on vérifie qu'elle marche, avant de la brancher sur le pays entier.
Trois ans plus tard, Hitler prenait tout le pouvoir.
La suite, vous la connaissez.
LA DIGUE A DÉJÀ CÉDÉ UNE FOIS
Vous vous dites peut-être : c'était il y a un siècle, l'Allemagne a compris.
Alors venons-en à 2020.
Même pays, même coin de l'Est.
Un responsable politique est élu à la tête de la région grâce aux voix de l'extrême droite (source : France 24).
Pour la première fois depuis la guerre, l'extrême droite décide qui gouverne.
Le chef local de ce parti est un homme que la justice allemande autorise à appeler "fasciste" sans que ce soit une insulte (source : France 24).
Le scandale fut tel que l'élu a démissionné en quelques jours.
On a réparé la fissure.
Mais la fissure était là.
Et une digue qui se fissure une fois se rompt plus facilement la fois d'après.
LA DROITE PYROMANE
Regardez bien le point commun entre 1930, 2020 et aujourd'hui.
Ce n'est pas l'extrême droite.
C'est la droite ordinaire.
À chaque fois, ce sont des gens "raisonnables" qui lui ont tenu la porte, persuadés qu'ils sauraient la maîtriser.
En 1933, les puissants de l'époque ont installé Hitler au pouvoir en jurant qu'ils le contrôleraient en deux mois.
Ils se sont trompés sur toute la ligne.
C'est toujours le même pari, et toujours la même défaite : croire qu'on peut jouer avec le feu sans se brûler.
Voilà pourquoi l'extrême droite fait de cette région un "laboratoire".
Elle n'y teste pas seulement sa manière de gouverner.
Elle mesure une autre chose : combien de temps les autres tiendront avant de lui ouvrir.
Car l'extrême droite n'a jamais eu besoin d'enfoncer la porte.
Il lui suffit d'attendre qu'on lui déroule le tapis rouge.
LE MÊME ENGRENAGE TOURNE EN FRANCE
Maintenant, la vraie question : pourquoi cela nous concerne, nous, en France.
Parce que le même engrenage tourne ici.
Dans sept mois, nous votons pour élire un président.
Et le Rassemblement national, le parti de Marine Le Pen, est largement en tête, selon les sondages (source : franceinfo).
Il avance en costume, poli, présentable, "prêt à gouverner".
Et chez nous aussi, les barrières tombent une à une.
Des alliances qui auraient choqué hier ne heurtent plus.
Des idées de l'extrême droite, reprises mot pour mot par des responsables qui se disent modérés.
Un vocabulaire qu'on entend désormais partout, tous les jours, sans que personne ne sursaute.
C'est exactement ça, un laboratoire : on vous habitue par petites doses.
Le jour où le pas décisif sera franchi, il vous semblera presque normal.
C'est précisément le piège.
SE SOUVENIR, ET REFUSER
Ce qui s'est passé en Allemagne n'est pas une histoire lointaine avec des jumelles.
C'est un avertissement, dans une langue que l'Europe a apprise dans la douleur.
Nous savons ce qui arrive quand on laisse l'extrême droite "faire ses preuves" quelque part : elle prend ses marques.
Je ne vous demande pas d'avoir peur.
Je vous demande de vous souvenir.
Et de refuser, chacun à notre place, de tenir la porte.
C'est la seule digue qui n'a jamais cédé en un siècle : celle que des gens ordinaires décident, ensemble, de ne pas franchir.
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
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