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Chronique 181 - L'agriculture, cette machine de guerre

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
14 août
7 min de lecture

Ses engrais furent des explosifs, ses pesticides des gaz de combat : l'agriculture intensive est l'héritière directe de l'économie de guerre.


L'agriculture qui nous nourrit est née dans les usines d'armement.

Elle en a gardé les molécules, les machines et la logique : soumettre.

On a appelé ça le progrès.

C'était une déclaration de guerre au vivant.


Lucie Fourcade

LE TEMPS DES PAYSANS DU VIVANT

Pendant des millénaires, cultiver la terre a été un art de la coopération.

Le paysan tournait ses cultures pour ne pas épuiser le sol, nourrissait la terre avec le fumier de ses bêtes, entretenait des haies qui abritaient oiseaux et insectes, mêlait les espèces plutôt que de les aligner.

La traction était animale.

La fertilité venait du vivant lui-même : du cycle refermé entre l'animal, la plante et le sol.


Ce monde n'avait rien d'un paradis.

On y crevait de faim lors des mauvaises récoltes, le travail y était écrasant, les rendements faibles.

Je ne l'idéalise pas.

Mais il reposait sur un principe simple : le sol est vivant, et on ne le pille pas sans qu'il se venge.


Le paysan produisait lui-même l'essentiel de ce dont il avait besoin : ses semences, sa fertilité, sa force de traction.

Il dépendait de la terre, pas d'une industrie.

C'est ce rapport-là qui a été brisé.

Pas lentement, pas naturellement : brutalement, en une génération, et à partir d'un événement précis.

La guerre.


DU FRONT AU SILLON

La chimie qui a inventé les engrais est celle qui a inventé les explosifs.

C'est un fait chimique, littéral : la molécule est la même.


Au début du XXᵉ siècle, le chimiste allemand Fritz Haber met au point, avec Carl Bosch, un procédé pour fixer l'azote de l'air sous forme de nitrate d'ammonium (source : MNHN).

Sa motivation première était d'armer, pas de nourrir.

Le nitrate d'ammonium est le socle des engrais azotés, et celui de milliards d'obus.

Le même Haber a offert à l'Allemagne le gaz moutarde des tranchées.

L'homme que l'on crédite d'avoir "nourri" la planète est aussi celui qui a inventé la mort chimique de masse.


Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'immense industrie de l'azote bâtie pour la poudre se retrouve sans guerre à alimenter.

Elle se reconvertit : les usines à explosifs deviennent des usines à engrais, et l'azote militaire se déverse sur les campagnes.

Le nitrate est resté un explosif : Texas City en 1947, plus tard AZF à Toulouse, Beyrouth en 2020 le rappellent à chaque fois dans le sang (source : Mediachimie).

Ce que l'on épand dans les champs est la matière première de la déflagration.


Les pesticides racontent la même histoire, en pire.

Dans les années 1930, un chimiste d'IG Farben, Gerhard Schrader, cherche de nouveaux insecticides.

Il tombe sur autre chose : le tabun, puis le sarin.

Les premiers agents neurotoxiques de guerre (source : Universalis).

Le mécanisme est identique : ces organophosphorés tuent l'insecte et l'homme de la même façon, en bloquant le même signal nerveux.

L'insecticide et le gaz de combat sont des cousins chimiques directs (source : Wikipédia).

Après la guerre, cette famille de molécules a envahi l'agriculture mondiale.


Et le DDT ?

Synthétisé au XIXᵉ siècle, ses propriétés insecticides sont découvertes juste avant la guerre.

L'armée s'en empare : on en asperge des villes entières contre le typhus, les soldats contre le paludisme, les déportés à la libération des camps (source : Société Chimique de France).

La paix revenue, le "produit miracle" de l'armée se répand dans les champs (source : EHNE).


L'agriculture moderne n'a pas emprunté des méthodes à la guerre : elle a hérité de son arsenal, intact, et l'a retourné contre la terre.


L'AGRICULTURE MISE SOUS DÉPENDANCE

L'arsenal chimique ne suffisait pas.

Il fallait aussi transformer celui qui allait l'employer.

Dès 1946, le premier Plan français fixe le cap : mécaniser la grande culture intensive (source : revue-histoire).

Deux ans plus tard, les crédits américains du plan Marshall financent l'achat massif de tracteurs, made in USA.

Le résultat est vertigineux : 137 000 tracteurs en 1950, 1,1 million en 1967 (source : Socialter).


Pour faire rouler ces machines, il faut refaçonner le paysage lui-même.

C'est le remembrement : on arrache les haies, on comble les fossés, on fusionne les parcelles.

Depuis 1945, la France a perdu 70 % de ses haies (source : franceinfo).

Les lois d'orientation agricole de 1960 et 1962, puis la Politique agricole commune, gravent le productivisme dans le marbre institutionnel.


Voilà le cœur de l'opération.

Le paysan d'avant produisait sa fertilité, ses semences, sa force de traction.

Le paysan "modernisé" les achète : engrais à l'industrie chimique, pesticides à l'industrie chimique, tracteurs à l'industrie mécanique, le tout à crédit.

Il ne dépend plus de la terre : il dépend de ses fournisseurs.

On l'a débranché du vivant pour le brancher sur un marché.

Giscard d'Estaing résumera cyniquement l'affaire : "l'agriculture est le pétrole vert de la France" (source : Wikipédia).


Le coût humain fut une saignée.

La France comptait 2,3 millions d'exploitations en 1955.

L'immense majorité a disparu (source : Éditions de la Sorbonne).

Entre 1954 et 1962, près d'un million et demi de personnes ont quitté le monde paysan.

Une historienne américaine constate que ce basculement vers l'agriculture industrielle ne s'est nulle part opéré aussi vite ni aussi violemment qu'en France : une mutation d'une brutalité que l'on ne rencontre d'ordinaire que sous les régimes autoritaires (source : Socialter).


L'État et une élite agricole acquise au productivisme ont organisé cette extinction main dans la main.


LE NOM CHANGE, PAS LE POISON

Comment fait-on accepter une guerre ?

On la débaptise.

On l'appelle progrès, modernité, science.


Les engrais chimiques ont été présentés aux paysans comme des "vitamines" à donner au sol.

Le tracteur, comme une libération.

Tout un appareil (INRA, chambres d'agriculture, conseillers agricoles, foires et salons) a été mobilisé pour convertir les campagnes à ce nouveau catéchisme.

Le consensus modernisateur était si total que même René Dumont, futur premier candidat écologiste à une présidentielle, en fut d'abord un ardent apôtre (source : Socialter).


Le vocabulaire, surtout, a fait le travail.

On ne dit pas "poison", on dit "produit phytosanitaire", comme s'il s'agissait de soigner.

On ne dit pas "massacre", on dit "traitement".

Les êtres vivants qui gênent deviennent des "ravageurs", des "ennemis des cultures", des "nuisibles" à "combattre".

Le champ agricole devient un champ de bataille où l'on "lutte", et ce langage militaire, répété assez longtemps, a fini par paraître aussi neutre qu'une notice.


Puis la preuve a été servie dans nos assiettes : l'abondance.

Des rayons pleins, des prix bas, la faim vaincue.

Deux générations plus tard, un enfant qui regarde un champ de maïs à perte de vue, sans une haie, sans un oiseau, n'y voit pas une anomalie.

Il y voit "la campagne".

C'est la plus grande victoire de cette guerre : nous avons désappris à la reconnaître.


LA GUERRE CONTRE LA NATURE

Le bilan de guerre, aujourd'hui, est chiffré.

En 30 ans, environ 80 % des insectes ont disparu (source : LPO).

Les oiseaux des milieux agricoles se sont effondrés de 32,5 % depuis 2001, et la première cause identifiée par les scientifiques est l'intensification agricole, pesticides en tête.

L'outarde canepetière, elle, a perdu 95 % de ses mâles chanteurs (source : franceinfo).

À l'échelle du continent, ce sont 800 millions d'oiseaux qui ont été rayés du ciel, 20 millions par an, et le déclin atteint près de 60 % pour les espèces des champs (source : CNRS).


Sous nos pieds, la déroute est invisible mais identique.

Un hectare vivant abrite des tonnes de vers de terre, de bactéries et de champignons : tout un peuple qui fabrique la fertilité.

L'agriculture intensive le stérilise, entre érosion, effondrement de la matière organique et contamination chimique (source : statistiques.developpement-durable.gouv.fr).


Ce n'est pas une agriculture qui a des effets secondaires : c'est une machine à faire le vide, et elle fonctionne.


Et cette guerre n'appartient pas au passé : elle se rejoue en ce moment même, au Parlement.

En 2025, la loi Duplomb a tenté de réintroduire un néonicotinoïde interdit, l'acétamipride (un "tueur d'abeilles"), soutenue notamment par la FNSEA et par l'extrême-droite (source : Reporterre).

Le Conseil constitutionnel l'a censurée au nom de la Charte de l'environnement, après une pétition citoyenne signée par plus de 2 millions de personnes (source : LCP).

À peine le verdict rendu, une loi "Duplomb 2" a été mise sur les rails pour recommencer (source : France Nature Environnement).

L'offensive ne s'arrête pas : elle change de nom et repart au front.


C'est là que tout se noue.

Cette alliance de l'agro-industrie et de l'extrême-droite, qui se bat pour maintenir le poison contre la science, contre la loi et contre le vivant, n'est pas une bizarrerie.

C'est la même logique de domination, qui traite la Nature comme elle traite les peuples : une matière à soumettre, à exploiter, à rendre docile.


REFUSER

Ce que nous appelons "agriculture moderne" est une économie de guerre qui n'a jamais été démobilisée.

Elle a gardé ses usines, ses molécules, son vocabulaire, ses cadences et sa logique.

Elle a seulement changé de front : elle ne vise plus des hommes en uniforme, mais la totalité du vivant.

Le sol, l'insecte, l'oiseau, l'eau, et nous au bout de la chaîne.

Le progrès qu'on nous a vendu était un armistice qui n'a jamais eu lieu.


Reconnaître cette guerre pour ce qu'elle est, c'est déjà refuser.

Refuser de trouver ça normal.

Refuser que l'abondance nous achète le silence.

Car une autre agriculture existe, celle qui refait alliance avec le vivant plutôt que de lui déclarer la guerre.

Elle n'attend qu'une décision, et cette décision est politique.

La bataille de Duplomb le prouve : le front n'est pas seulement dans les champs.

Il est dans les lois, dans les urnes, et dans notre capacité à ne plus baisser les yeux.



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