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Chronique 175 - L’Afrique, ce continent qu’on efface

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
8 août
6 min de lecture

Son Histoire niée, ses morts ignorés, ses richesses pillées : anatomie d’une invisibilité qui arrange.


Sous l’une de mes chroniques, il m’a été lancée comme un reproche : "Et l’Afrique ?".

La pique posait une vraie question.

L’Afrique n’est jamais au centre : elle est le petit encart dans un coin de l’actualité, la note de bas de page de nos consciences.

Je ne peux pas lui rendre justice.

Il faudrait des centaines de livres.

Tout ce que je peux, c'est nommer la machine qui l’efface.


Lucie Fourcade
Image générée par IA.

LES MORTS QU’ON NE REGARDE PAS

Pendant que j’écris ces lignes, la guerre la plus meurtrière depuis 1945 se déroule loin de nos écrans.

À l’est de la République démocratique du Congo, le conflit a fait environ 6 millions de morts depuis 1996 (source ONU Info).

Six millions.

Le chiffre est celui d’un cataclysme, et pourtant il tient dans une brève, quand il apparait.

On l’appelle désormais, sans ironie, "la crise oubliée" (source IRIS).

Oubliée : le mot lui-même dit l’anomalie. On n’oublie pas 6 millions de morts.

On décide de ne pas les voir.


Plus au nord, le Soudan s’enfonce dans ce que les Nations unies décrivent comme la plus grave crise humanitaire et de déplacement au monde.

Plus de 30 millions de personnes ont besoin d’une aide d’urgence, la famine a été officiellement déclarée au Darfour, et des familles entières en sont réduites à faire bouillir des feuilles pour survivre (source ONU Info).

Les humanitaires eux-mêmes l’écrivent sans détour : c’est "une crise volontairement ignorée" (source CARE), un pays qui "glisse hors du champ médiatique" (source Solidarités International).

Début 2026, le plan humanitaire de l’ONU pour le Soudan n’était financé qu’à 5,5 % (source Action contre la Faim).


Voilà ce que recouvre l’invisibilité : non pas l’absence d’événements, mais l’absence de regard.

L’Afrique meurt à l’échelle de continents engloutis, et nous, nous cherchons la météo du week-end.


LA LOI DU MORT-KILOMÈTRE

Pourquoi ?

Les professionnels de l’information ont un nom pour cela, et ce nom devrait nous glacer.

Ils l’appellent la "loi du mort-kilomètre" : plus un drame est lointain, plus il lui faut de cadavres pour mériter une place à l’antenne (source INA).

Dans les rédactions des années 60, on calculait déjà, cyniquement, qu’il fallait entre 100 et 1 000 morts au Congo pour équivaloir à un à 10 morts en Europe (source Cairn).

La distance a un taux de change, et l’Afrique paie le plus fort.


Ce n’est pas qu’une affaire de quantité.

Quand l’Afrique apparaît, c’est presque toujours dans le même costume.

Une étude de la couverture médiatique du continent l’a mesuré : plus de la moitié des articles parlent d’instabilité, la moitié de violence et de mort, un tiers de corruption, un tiers de pauvreté.

Le registre du progrès et de la réussite n’arrive qu’en cinquième position (source EJO).

Un journaliste résume la logique d’un mot : l’Afrique est un "sujet non vendeur" (source The Conversation).


L’effacement fonctionne donc à double détente.

Le plus souvent, l’Afrique n’est pas là.

Et quand elle est là, elle n’est que malheur : cette petite Afrique en médaillon, dans un coin de journal, qui nous donne bonne conscience sans nous obliger à rien.

Nous ne la voyons pas vivre.

Nous la regardons à peine mourir.


L’HISTOIRE QU’ON A ENTERRÉE

Cette cécité a une histoire, et même une date médiatique.

En 2007, à Dakar, Nicolas Sarkozy déclarait devant des étudiants que "le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire" (source Jeune Afrique).

La phrase a fait le tour du monde.

Ce qu’on rappelle moins, c’est le lieu : l’université Cheikh-Anta-Diop, nommée d’après l’historien sénégalais qui avait consacré sa vie entière à démontrer, preuves à l’appui, l’exact contraire.


L’Histoire dont on prétend que l’Afrique serait sortie, elle l’a écrite, littéralement.

Entre le VIIIᵉ et le XVIᵉ siècle, les empires du Ghana, du Mali et du Songhaï ont administré l’Afrique de l’Ouest avec leurs ministres, leurs juges, leurs gouverneurs (source Google Arts & Culture).

À Tombouctou, l’université de Sankoré accueillait, en pleine gloire, plus de 25 000 étudiants.

On y conserve encore près de 100 000 manuscrits (astronomie, médecine, mathématiques, droit, philosophie) : la preuve écrite d’une civilisation du savoir (source African Studies Centre Leiden).


La négation ne recouvre pas seulement la grandeur : elle recouvre aussi les crimes.

Le premier génocide du XXᵉ siècle n’a pas eu lieu en Europe.

Il s’est déroulé à partir de 1904 dans l’actuelle Namibie, où les troupes coloniales allemandes ont exterminé environ 65 000 Herero et 10 000 Nama (source Mémorial de la Shoah).

L’Allemagne ne l’a reconnu comme génocide qu’en 2021 (source France 24).

Plus d’un siècle de silence pour un crime fondateur.


Ce que nous "découvrons" aujourd’hui, la grandeur comme les crimes, n’a jamais été perdu.

Cela a été nié.

Et la nuance est capitale : on ne redécouvre pas ce qu’on a soi-même enterré.

On lève enfin les yeux sur ce qu’on avait choisi de ne pas voir.


LE PILLAGE DE LA TERRE, DES CORPS ET DES ÂMES

Il y a une raison très concrète à cet aveuglement : l’invisibilité protège le pillage.

On ne s’indigne pas de ce qu’on ne regarde pas.


Le pillage des objets, d’abord.

Selon le rapport remis à la présidence française par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, entre 90 et 95 % du patrimoine culturel de l’Afrique subsaharienne se trouve hors du continent (source Le Journal des Arts).

En France seule, on dénombre environ 90 000 objets africains, dont 70 000 au seul musée du Quai Branly.

Les deux tiers sont issus de la spoliation coloniale (source Assemblée nationale).

Un continent dépossédé jusqu’à sa mémoire, jusqu’à ses dieux, exposés derrière nos vitrines.


Le pillage des ressources, ensuite, et il n’a rien d’ancien.

Si l’est du Congo brûle, c’est aussi parce que son sous-sol contient les principales réserves mondiales de coltan, ce minerai sans lequel nos téléphones et nos avions ne fonctionneraient pas (source ONU Info).

Pour l’arracher, comme le cobalt de nos batteries, des dizaines de milliers de creuseurs, enfants compris, descendent à mains nues dans des galeries qui s’effondrent et les ensevelissent (source Amnesty International).

La boucle est glaçante : le sang versé et les corps broyés là-bas alimentent les objets que nous tenons dans nos mains ici.


Nous consommons l’Afrique, ses minerais, son art, son travail, tout en refusant de la voir.

L’effacement n’est pas une distraction.

C’est une commodité.


CE QUE L’AVEUGLEMENT REND POSSIBLE

Ce qui maintient l’Afrique hors-champ n’a besoin d’aucun chef d’orchestre.

C’est une convergence : le marché médiatique qui la juge "non vendeuse", l’imaginaire hérité qui la croit sans Histoire, l’économie qui profite de ses ressources.

Chacun tire dans le même sens, sans se concerter, et le résultat est implacable : un continent maintenu hors du regard.


Ce hors-champ a une fonction.

Tant que l’Afrique reste la petite image dans le coin, on peut continuer à prendre sans rendre de comptes.

L’invisibilité n’est pas le contraire de l’exploitation : elle en est la condition.


Reste que ce qui a été choisi peut être défait.

Les manuscrits de Tombouctou reviennent chez eux (source Afrik.com).

La France a fini par adopter une loi-cadre de restitution des biens pillés (source The Art Newspaper).

L’Histoire des empires ressort des malles où on l’avait laissée "manger par le sel et le sable" (source African Studies Centre Leiden).

Rien de tout cela n’était perdu.

Tout cela était détourné du regard.

Et un regard, ça se rééduque.


DU COIN AU CENTRE DE L’ÉCRAN

Je ne rendrai pas justice à l’Afrique.

Personne ne le peut en une chronique, et je n’aurai pas l’indécence de le prétendre.

Ce que je peux, en revanche, c’est refuser le petit encart dans le coin.

Nommer l’effacement.

Le démontrer.

Dire ma reconnaissance à un continent que nous avons pillé et négligé, et dont nous commençons à peine à mesurer la grandeur.


La personne qui m’a lancé "et l’Afrique ?" croyait me prendre en défaut.

En vérité, elle m’a offert la seule justice à ma portée : transformer son reproche en exigence permanente.


Alors posons-la, cette question, non plus comme une note de bas de page, mais comme un rappel qui ne s’éteint pas.

Et l’Afrique ?

Oui.

Toujours.

Au centre, cette fois.



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