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Chronique 29 - Iran : le monde au bord du gouffre

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 16 mars
  • 9 min de lecture

Des enfants meurent à Minab. Paris envoie le Charles-de-Gaulle.


Quinze jours après le déclenchement des frappes israélo-américaines contre l'Iran, le Moyen-Orient brûle, et l'Europe regarde le feu en se demandant comment y mettre la main sans se brûler.


Ce conflit, né d'une décision unilatérale prise à Washington et Tel-Aviv sans consultation des Européens, déborde déjà des frontières régionales.


La France et l'Union européenne ont choisi leur camp.

Mais ont-elles choisi le bon bord de l'Histoire ?



Lucie Fourcade

CEUX QUI ONT APPUYÉ SUR LA DÉTENTE

Il est nécessaire, avant tout, de poser les faits de départ.

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une opération militaire conjointe contre l'Iran (baptisée "Lion rugissant" côté israélien, "Fureur épique" côté américain) visant des cibles militaires, nucléaires et balistiques (source Wikipédia).

Cette attaque survient alors que des négociations nucléaires indirectes étaient encore en cours à Genève, sous l'égide d'Oman, le 27 février, sans arriver encore à un accord (source Wikipédia).

Autrement dit : la guerre a été déclenchée pendant les négociations.


Le président Trump avait défini ses objectifs en Iran comme étant la destruction des capacités balistiques iraniennes, la prévention de l'accès à l'arme nucléaire et, à terme, le renversement du régime (source Wikipédia).

Des objectifs d'une portée considérable, dont la légitimité même est contestée.

Trump a affirmé que l'Iran aurait disposé de l'arme nucléaire en deux semaines si les États-Unis n'avaient pas frappé, ce qui est une allégation que les services de renseignement américains ont, selon certaines sources, démentie (source ISM France).


Ce qui rend cette guerre doublement inacceptable, c'est la méthode.

Aucune concertation préalable avec les Nations Unies.

Aucune information transmise aux partenaires européens.

Aucun débat, aucun vote, aucune procédure.

Une décision prise à huis clos par deux gouvernements, et imposée au reste du monde comme une évidence.


L'Europe a découvert qu'elle était impliquée (géographiquement, économiquement, militairement) au moment même où les premiers missiles frappaient Téhéran.

Ce n'est pas de la diplomatie. C'est du fait accompli imposé par la force.


Ces éléments sont loin d'être des détails.

Ils conditionnent tout le reste : qui est l'agresseur, qui est l'agressé, et dans quel cadre moral se situe la riposte iranienne.


DU MOYEN-ORIENT AU MONDE : L'ESCALADE

En l'espace de quelques jours, la quasi-totalité des pays de la région a été touchée : Israël, l'Irak, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, le Qatar et Oman (source Les Clés du Moyen-Orient).


La logique iranienne est cohérente, même si brutale : tous ces pays abritent au moins une base militaire américaine, ce qui explique qu'ils soient ciblés par les forces iraniennes (source Les Clés du Moyen-Orient).


Les Gardiens de la Révolution iraniens entendent maintenir fermé le détroit d'Ormuz, par lequel transitait la quasi-totalité du trafic pétrolier de la région (source RTS).

Soixante-dix-sept navires seulement ont effectué la traversée depuis le début du conflit, contre 1 229 passages enregistrés pour la seule période du 1er au 11 mars 2025 (source RTS).

Cette fermeture du détroit implique de grosses conséquences sur l'économie internationale, 20% de la consommation mondiale de pétrole y transitant.

Un grain de sable à l'apparence de rocher dans le mécanisme de guerre de Trump, qui en est réduit à menacer ses alliés ce 16 mars 2026 s'ils ne participent pas à la sécurisation du détroit d'Ormuz (source BFM).


L'Iran a également annoncé vouloir frapper désormais les centres économiques et les banques appartenant aux États-Unis et à Israël dans la région, tout en citant comme "futures cibles" les locaux régionaux des géants technologiques américains Amazon, Google, Microsoft et Nvidia (source France 24).


Ce n'est plus une guerre régionale : c'est un incendie planétaire qui cherche du carburant.


LES CRIMES QUI N'ONT PAS DE NOM

Ce conflit produit déjà des images qui devraient rendre muet quiconque continue de parler de "guerre propre" ou d'"opération chirurgicale".


Le 28 février, jour même du début de l'offensive, 168 élèves ont perdu la vie lors d'une frappe qui a touché l'école primaire pour filles Shajareh Tayyebeh à Minab, dans le sud de l'Iran.

La majorité des victimes étaient des écolières âgées de 7 à 12 ans (source UNICEF). L'analyse et la géolocalisation par Bellingcat d'une vidéo de bombardement par un missile Tomahawk (dont seuls les États-Unis disposent) pointent la responsabilité américaine (source Wikipédia).

Une enquête préliminaire de l'armée américaine a d'ailleurs conclu à sa propre responsabilité dans cette frappe (source Human Rights Watch).

Human Rights Watch est sans ambiguïté : même si les responsables n'ont pas délibérément visé cette école, l'armée américaine avait l'obligation de prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter les pertes civiles, ce qu'elle n'a manifestement pas fait (source Human Rights Watch).


Des hôpitaux ont également été touchés.

Une enquête de CNN sur des vidéos et des images satellites a montré comment les frappes américano-israéliennes ont endommagé des hôpitaux, des écoles et des gymnases situés à proximité des cibles visées (source ISM France).


Le palais du Golestan, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, a été partiellement endommagé par les ondes de choc (source RTS).


Et puis il y a ce que l'on appelle, avec un euphémisme révoltant, les "armes à double usage".

Israël a bombardé sur le sud du Liban un herbicide cancérigène (du glyphosate) à des doses dépassant de 30 à 50 fois les normes agricoles, avec pour objectif déclaré d'empoisonner les sols et détruire la végétation pouvant dissimuler des opérations militaires, selon le ministre libanais de l'Agriculture.

La zone contaminée représente 540 hectares (source Contre Attaque).

Ce n'est pas de la défense.

C'est de l'écocide délibéré.

Cette méthode, héritée de l'Agent Orange au Vietnam, transforme un herbicide agricole en arme de destruction des terres, et donc des populations qui en dépendent.


L'EUROPE ET LA FRANCE : UN POSITIONNEMENT QUI FAIT MAL

Cette guerre a été déclenchée sans consultation des Européens (source Vie publique). Ce fait, énoncé platement, devrait être une source de colère.

Il ne l'est manifestement pas pour Emmanuel Macron.


Le président français a décidé de déployer dans la région le porte-avions Charles-de-Gaulle et son groupe aéronaval, des Rafale, des systèmes de défense antiaérienne et des radars aéroportés.

Il faut savoir que des drones iraniens ont été abattus par l'armée française dès les premières heures du conflit (source Révolution Permanente).

Cette participation est présentée comme "strictement défensive", avec le soin habituel que Macron met à habiller de vocabulaire neutre des choix politiques très tranchés.


La réalité est plus crue.

La France est le deuxième exportateur d'armes vers les pays du Golfe, derrière les États-Unis, et quatre de ses cinq principaux clients militaires sont situés au Moyen-Orient (source Révolution Permanente).

La solidarité affichée par Paris à l'égard des Émirats, de l'Arabie saoudite et du Qatar n'est pas sentimentale.

Elle est contractuelle, industrielle et financière.


Certains diront que la France n'avait pas le choix.

Qu'un détroit d'Ormuz durablement fermé signifie une crise énergétique européenne, une inflation importée, des factures que les ménages français paieront à la place des actionnaires.

Qu'abandonner ses alliés du Golfe, c'est fragiliser des équilibres régionaux que l'Europe ne maîtrise déjà plus très bien.

L'argument mérite d'être entendu, et aussitôt retourné : si la dépendance énergétique et militaire de l'Europe est à ce point réelle qu'elle lui ôte toute liberté de jugement moral, alors c'est cette dépendance qu'il fallait combattre, pas les Iraniens.

Ce n'est pas une politique étrangère.

C'est une servitude consentie.


Du côté européen, la présidente de la Commission européenne a rappelé que le régime iranien avait "provoqué la dévastation et la déstabilisation de toute la région au moyen de ses auxiliaires", sans mentionner qui avait déclenché les frappes du 28 février (source Toute l'Europe).


L'Europe soutient une guerre dont elle ne comprend pas les objectifs, pour des intérêts qu'elle ne maîtrise pas, au nom de principes qu'elle piétine en même temps qu'elle les invoque.


LES PEUPLES NE VEULENT PAS CETTE GUERRE

La déconnexion entre les dirigeants et leurs populations mérite d'être soulignée avec force.

Un sondage Reuters/Ipsos réalisé les 28 février et 1er mars 2026 révèle que 43 % des Américains désapprouvent les frappes contre l'Iran, contre seulement 27 % qui les approuvent.

Parmi les démocrates, 74 % s'y opposent (source Ipsos).

64 % des répondants déplorent un manque de clarté sur les objectifs poursuivis, et 60 % redoutent un conflit prolongé (source Ipsos).


En Europe, la résistance est visible.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a déclaré "Non à la guerre", estimant que sa position était partagée par "de nombreux gouvernements" et "des millions de citoyens, dans toute l'Europe, en Amérique du Nord et au Moyen-Orient" (source RTS).


La fracture entre les élites dirigeantes et les peuples qu'elles prétendent représenter est béante.


LES PUISSANCES QUI ATTENDENT

La Russie et la Chine ont choisi de s'abstenir lors du vote d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU, tout en estimant qu'elle passait sous silence l'événement déclencheur: les frappes israélo-américaines.

"Parler des attaques contre les pays de la région sans évoquer les causes initiales de cette escalade – l'agression des États-Unis et d'Israël contre l'Iran – est impossible", a déclaré l'ambassadeur russe (source ONU Info).

Moscou a présenté son propre texte appelant à une cessation immédiate, rejeté faute de soutien.


Ce positionnement n'est pas de la neutralité. C'est du calcul à froid.

Pour Moscou, l'Iran n'est pas seulement un voisin : c'est un pivot.

Le régime des mollahs est l'un des rares acteurs régionaux sur lesquels la Russie peut s'appuyer pour contester l'hégémonie américaine au Moyen-Orient, contourner certaines sanctions occidentales, et alimenter en drones et en matériel des théâtres d'opération allant de la Syrie au Sahel.

Un Iran affaibli ou effondré prive Moscou d'un relais indispensable au moment précis où elle en a le plus besoin, alors qu'elle est encore engluée en Ukraine et que ses marges de manœuvre diplomatiques se réduisent.

La retenue russe actuelle n'est donc pas de la sagesse : c'est de l'attente armée.


Pékin, de son côté, joue une partition différente mais tout aussi intéressée.

La Chine est le premier importateur de pétrole iranien : des importations massives réalisées en dehors du système dollar, précisément pour contourner les sanctions américaines.

Un Iran sous tutelle américaine ou en ruines serait pour Pékin une perte stratégique et économique considérable.

Plus profondément, la Chine observe ce conflit comme un test grandeur nature : si Washington peut déclencher une guerre préventive contre un pays souverain, sans mandat onusien et sans conséquences diplomatiques durables, le précédent vaut aussi pour Taïwan.

Pékin prend des notes.


C'est là que réside le danger le plus sous-estimé de ce conflit : il ne se joue pas seulement au Moyen-Orient.

Il redéfinit les règles du jeu mondial.

Chaque frappe non sanctionnée, chaque crime de guerre passé sous silence, chaque abstention complice au Conseil de sécurité envoie un signal aux puissances qui attendent leur tour.


CE QUE L'HISTOIRE RETIENDRA

L'Histoire ne retient pas les intentions.

Elle retient les actes, les silences, et les complaisances.


Si rien n'est fait pour arrêter ce conflit, les logiques en cours s'embraseront d'elles-mêmes.

Le détroit d'Ormuz restera fermé, et ce ne sont pas les actionnaires de Total qui paieront le prix de la crise énergétique.

Ce sont les peuples les plus vulnérables, ceux qui chauffent, nourrissent et transportent au prix du pétrole.


Les frappes sur les civils continueront jusqu'au moment où les mots "crime de guerre" cesseront d'être des formules creuses pour devenir des verdicts que même les chancelleries occidentales ne pourront plus étouffer.


Si l'Iran est acculé à l'effondrement, les milices pro-iraniennes au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen se déchaîneront sans commandement central, et la région ne sera plus un théâtre de guerre : elle deviendra un chaos sans cartographie possible.


Et si les intérêts russes ou chinois sont suffisamment entamés, leur implication cessera d'être rhétorique.


Ce n'est pas de la prophétie.

C'est de la mécanique.


La France et l'Europe ont choisi de monter dans ce train en marche.

Un train qu'elles ne conduisent pas, dont elles ne connaissent pas la destination, et dont personne ne leur a demandé l'avis.

Elles l'ont fait au nom de la stabilité, de la sécurité, de la solidarité avec leurs alliés.

Des mots nobles pour couvrir une réalité moins glorieuse : des contrats d'armement, des bases militaires, des dépendances énergétiques et financières qui ont plus pesé dans la balance que le droit international qu'elles prétendent incarner.


L'Histoire a une mémoire longue.

Elle se souvient de ceux qui ont regardé bombarder des écoles de filles en parlant de "frappes chirurgicales".

Elle se souvient de ceux qui ont envoyé un porte-avions sans mandat, sans débat, sans vote.

Elle se souvient des silences bien plus que des discours.


Il y a des moments dans l'histoire où seul le courage de dire non compte.

Pas le courage des armes, mais le courage politique, le courage moral, celui qui consiste à regarder ses alliés dans les yeux et leur dire : pas en notre nom, pas avec nos soldats, pas au prix de ces vies-là.


Ce moment est maintenant.

Et il ne durera pas longtemps.



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