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Chronique 239 - Interdire un parti de gauche : la manœuvre fasciste sans cagoule

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
20 oct.
5 min de lecture

Des manifestations, de la casse, et un président du Sénat qui ouvre la possibilité d’interdire La France insoumise. Une méthode de sombre présage que l’Histoire nous a appris à reconnaître.


Inutile de chercher les responsables, quand on a un coupable tout désigné !

La recette est simple.

Favorisez le chaos.

Récoltez le désordre.

Abattez l’opposition.

Il y a néanmoins une faille dans le plan : nous.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

LARCHER FRANCHIT LA LIGNE

Lundi, Gérard Larcher a prononcé une phrase qu’aucun président du Sénat n’aurait dû prononcer.

Interrogé par le Figaro sur l’interdiction de La France insoumise (LFI), il a répondu : "Je pense que la question peut être posée" (source : franceinfo).


Pour justifier sa réponse, il cite deux précédents : la dissolution de Génération identitaire, un groupuscule d’ultradroite, et celle de la Jeune Garde, un mouvement d’ultragauche.

Il place ainsi sur le même plan deux groupuscules et un parti qui siège à l’Assemblée nationale et présente un candidat à l’élection présidentielle.


Pourtant, il connaît la différence, puisqu’il l’énonce lui-même : LFI "concourt à l’expression de la nation" (source : franceinfo).

Il reprend presque mot pour mot l’article 4 de notre Constitution, qui garantit aux partis le droit de se former et d’agir librement (source : Conseil constitutionnel).

Il connaît la règle et propose malgré tout de la contourner.


Dans le même entretien, il juge que la question de l’état d’urgence se pose aussi.

Il ajoute qu’il faut réfléchir au maintien de la journée de grève du 5 novembre, à laquelle appellent les 5 grands syndicats du pays (source : franceinfo).


En un seul entretien, il vise le principal adversaire de gauche, envisage un régime d’exception et remet en cause une journée de grève.


LA GAUCHE N’EST PAS COUPABLE

Commençons par les faits.

La mobilisation du 17 octobre est née sur Internet, cet été, à partir d’appels contre la vie chère.

Elle a rassemblé des Gilets jaunes, des lycéens et des militants du climat.

La Confédération générale du travail (CGT) a annoncé qu’elle y participerait là où les conditions le permettraient (source : France 24).


LFI n’a pas organisé cette journée.

Elle l’a soutenue, comme c’est son droit.


Jean-Luc Mélenchon défilait à Paris.

Quand les pillages ont commencé, il a été clair : "ceux qui partagent notre combat n’ont rien à faire dans le pillage, le saccage" (source : Yahoo Actualités).

Le lendemain, il a qualifié l’incendie de la mairie de Limoges de crime contre "la maison du peuple" et demandé l’indemnisation immédiate des commerçants (source : LCP).

On peut contester son ton, sa stratégie, sa manière de tout renvoyer au gouvernement. On ne peut pas lui faire dire qu’il a appelé à condamner.


La justice elle-même ne confirme pas la thèse du pouvoir.

La procureure de Paris a déclaré n'avoir aucun élément permettant d'affirmer que les casseurs appartiennent à l’ultragauche (source : La Provence).

Rien ne relie LFI à cette casse.

Pourtant, c’est LFI qu’on menace d’interdiction.


LE RENSEIGNEMENT SOMMÉ D’ACCUSER

Lundi soir, Mediapart a publié une enquête dont le titre se suffit à lui-même : "On nous demande d’écrire que LFI est derrière le mouvement" (source : Mediapart).

Selon le journal, des policiers contestent la version du gouvernement, qui attribue les pillages et les incendies à l’ultragauche et à LFI.

Un commissaire des services de renseignement affirme même avoir reçu la consigne de cibler le parti de Jean-Luc Mélenchon.


Relisez bien.

On ne demande pas à ces policiers de chercher qui est responsable.

On leur demande d’écrire une conclusion déjà choisie.

Un renseignement à qui l’on dicte ses conclusions cesse d’informer l’État.

Il fournit des arguments au pouvoir.


Sur sa mission réelle, il venait pourtant d’échouer.

Les services attendaient environ 230 000 manifestants, il en est venu 550 000 (voire 800 000 selon la source).

Le garde des Sceaux lui-même a reconnu qu’il y avait eu un défaut de renseignement (source : Noovo Info).

Le renseignement n’a pas su prévoir la colère, et on lui demande de désigner un coupable.


Ce ministère a des antécédents avec LFI.

En avril, Laurent Nuñez jurait aux députés que le renseignement territorial ne s’occupe pas de questions politiques (source : LCP).

En septembre, Complément d’enquête révélait qu’il avait contribué à diffuser une fausse information sur l’eurodéputée LFI Rima Hassan (source : franceinfo).


Certains objecteront qu’il ne s’agit que d’un témoignage.

Dans ce cas, que le gouvernement réponde précisément : qui a donné cette consigne, à quel niveau, et par quel canal ?


GOUVERNEMENT CENTRISTE À TECHNIQUES FASCISTES

À Marseille, la préfecture de police a compté plus de 30 000 pilleurs (source : franceinfo).

À Tours, selon un témoin, seule la police municipale se trouvait face aux casseurs (source : ICI).

Partout, des policiers, des gendarmes et des pompiers ont tenu leur poste (source : Orange Actualités).

Ces agents n’ont pas failli.

Ceux qui les commandent, si.


Le ministre de l’Intérieur l’a reconnu lui-même.

Il a parlé "d’un manque d’anticipation" et a proposé sa démission (source : LCP).

La responsabilité est donc établie, et c’est celle de l’État.


Pourtant, en 48 heures, cette responsabilité a été reportée sur LFI.

Le Premier ministre somme ce parti de "choisir son camp" entre les forces de l’ordre et les casseurs (source : Boursorama).

Il annonce des couvre-feux (source : LCP).

Le président du Sénat, lui, parle d’interdire LFI.


Appelons les choses par leur nom.

Accuser l’opposant d’un désordre qu’il a condamné, le présenter comme l’ennemi de l’intérieur, puis préparer son interdiction : c’est une manœuvre fasciste, et elle avance sans cagoule.


L’Histoire a déjà connu ce scénario.

Le 27 février 1933, le Reichstag, le Parlement allemand, prend feu.

Les nazis accusent aussitôt les communistes et arrêtent des milliers de leurs cadres (source : Hérodote).

Dès le lendemain, un décret suspend les libertés fondamentales (source : Holocaust Encyclopedia).

Au printemps, les syndicats sont dissous et les partis de gauche interdits (source : German History in Documents).


Les époques sont différentes, mais la méthode est la même : un incendie, un camp désigné comme coupable, puis les libertés, les syndicats et les partis.

Relisez maintenant l’entretien de Gérard Larcher : un parti, un état d’urgence, une journée syndicale.


NOUS SOMMES LA FAILLE

Ceux qui ont pillé sont responsables de leurs actes.

Ceux qui n’ont pas su anticiper sont responsables de leur échec.

Et ceux qui auraient dicté au renseignement le nom d’un coupable portent la faute la plus grave, parce qu’elle s’attaque à la démocratie elle-même.


La France insoumise n’appartient à aucune de ces trois catégories.

C’est pourtant elle qu’on veut interdire.


Marine Le Pen a été condamnée, et elle pourra se présenter, parce qu’il ne faudrait pas priver les électeurs de leur choix.

LFI n’a été condamnée pour rien, et l’on envisage de l’interdire.

Le respect de la démocratie vaut donc pour l’extrême-droite condamnée, pas pour la gauche innocente.


Interdire la principale opposition de gauche, ce n’est pas rétablir l’ordre.

C’est retirer aux électeurs une alternative.

C’est décider à leur place de qui aura le droit de se présenter.


Aujourd’hui, l’opposition.

Demain, déjà, les syndicats.

La recette est écrite et ses étapes sont connues.

Mais pour réussir, elle a besoin d’une chose : notre silence.

Il nous suffit de refuser.

De lire, de vérifier, de partager.

De rappeler, chaque fois qu’on accuse la gauche, qui a vraiment failli.

Et d’être nombreux le 5 novembre, là où l’on voudrait qu’il n’y ait personne.


Ils ont tout prévu, sauf nous.



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