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Chronique 171 - Gaza, la cause qu'on veut faire taire

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • il y a 1 jour
  • 6 min de lecture

Enquête sur une répression d'exception, et sur ce qu'elle protège.


Une cause, parmi toutes celles qui mobilisent, est traitée à part.

On y surveille des étudiants, on les photographie, on ouvre des dossiers, on convoque la police.

On y écrit des lois pour interdire des mots.

Cette exception a un nom, une méthode et une raison, et je les documente.


Lucie Fourcade
Image générée par IA.

LA RÉPRESSION SORT DE L'OMBRE

J'ai lu ce que révèlent les dossiers disciplinaires auxquels Mediapart a eu accès : des étudiants épiés, photographiés à leur insu, pour fonder une sanction ou une suspension.

Le motif tient en une ligne : leur engagement dans les mobilisations de soutien au peuple palestinien (source Mediapart).


Ce n'est pas un cas isolé.

À Sciences Po, les étudiants poursuivis parlent d'une stratégie répressive globale : selon eux et leur équipe juridique, 53 procédures disciplinaires engagées et 13 exclusions prononcées depuis le début des mobilisations, des amendes de 550 euros, des inscriptions au casier judiciaire, et des interventions policières que l'établissement ne connaissait pas avant octobre 2023 (source Agence Média Palestine).


L'État a donné le ton.

La ministre de l'Enseignement supérieur a convoqué les présidents d'université et les a exhortés à user de "l'étendue la plus complète de leurs pouvoirs" contre les mobilisations.

Les signalements Pharos ont visé des sections syndicales, jusqu'à des convocations d'étudiants par la police (source Assemblée nationale).


Dans la rue, la mécanique est la même.

Dès le 12 octobre 2023, une missive du ministre de l'Intérieur ordonne aux préfets d'interdire les manifestations pro-palestiniennes.

Le Conseil d'État recadre : soutenir la cause palestinienne n'est pas, en soi, un motif d'interdiction, et aucun rassemblement ne peut être proscrit systématiquement (source Conseil d'État).


Ces faits ne relèvent pas de mon interprétation.

Ils sont écrits noir sur blanc, dans des dossiers, des lettres, des questions parlementaires.

C'est le premier point qu'on ne pourra pas me refuser.


SOLIDARITÉ À GÉOMÉTRIE VARIABLE

Comparons.

Le 20 janvier 2022, l'Assemblée nationale vote, à la quasi-unanimité (169 voix pour, une seule contre), une résolution reconnaissant le caractère génocidaire des violences de la Chine contre les Ouïghours, et invite le gouvernement à agir (source France 24).

Nul étudiant fiché pour l'avoir portée.

Nulle lettre aux préfets.

L'État lui-même a endossé cette solidarité.


La France sait reconnaître des génocides : les Ouïghours, les Kurdes, les Assyro-Chaldéens de 1915.

Elle le fait quand la cible est un rival stratégique ou un dossier historique refermé.

La règle apparaît alors, nette.


Une solidarité est honorée quand elle vise un adversaire de la France.

Elle est réprimée quand elle vise un allié.

Israël est cet allié : diplomatique, militaire, stratégique.

Voilà pourquoi la même compassion, selon qu'elle se tourne vers Ürümqi ou vers Gaza, vaut résolution solennelle ou garde à vue.

Ce n'est pas une affaire de morale.

C'est de la raison d'État.


LA LOI POUR BÂILLONNER LA CRITIQUE

Pour verrouiller, il faut d'abord un cadre.

On l'a fabriqué.


En 2019 à l'Assemblée, puis en 2021 au Sénat, une résolution fait adopter à la France la définition de l'antisémitisme de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA).

La définition elle-même est banale, et personne ne la conteste : l'antisémitisme est une perception des juifs qui peut se traduire par la haine à leur égard.

Le piège n'est pas là.

Il est dans les onze exemples censés l'illustrer, dont près de la moitié concernent l'État d'Israël.

Y figurent, rangés parmi les formes d'antisémitisme : exiger d'Israël une conduite qu'on n'attend d'aucune autre démocratie, qualifier son existence d'entreprise raciste, comparer sa politique à celle des nazis, ou tenir les juifs pour collectivement responsables de ses actes.

En clair : critiquer un État devient, par glissement, haïr un peuple.


Le tour de passe-passe français est plus subtil encore, et c'est lui que je veux exposer.

Le porteur du texte, Sylvain Maillard, jure que la résolution reprend la définition "sans ses exemple" : de quoi rassurer les députés inquiets.

Mais la logique est déjà cousue dans les motifs du texte, qui posent que contester l'existence d'Israël, en tant qu'il forme une collectivité de citoyens juifs, revient à exprimer une haine envers les juifs.

On chasse les exemples par la façade.

L'amalgame revient par la porte de derrière (source France 24).


Deux ans plus tôt, Emmanuel Macron avait annoncé la couleur devant le Crif : étendre la définition de l'antisémitisme à l'antisionisme (source Times of Israël).

Une résolution, pourtant, n'a aucune valeur contraignante.

C'est sa faiblesse, et toute la raison d'être de l'étape suivante.

Il fallait transformer ce cadre moral en arme juridique.

C'est le rôle de la loi Yadan.

La proposition de loi Yadan, déposée en novembre 2024, crée un délit d'appel à la destruction d'un État, étend l'apologie du terrorisme aux propos "implicites", assimile à la négation de la Shoah toute comparaison entre les crimes nazis et ceux d'Israël.

Son exposé des motifs pose que la haine de l'État d'Israël serait "consubstantielle" à la haine des juifs (source franceinfo).

Le Conseil d'État a prévenu : ce texte menace la liberté d'expression et d'opinion, et le droit permet déjà de sanctionner l'antisémitisme.


Débattue en avril 2026, la loi Yadan est retirée avant la fin de son examen : la technique du retrait.

Mais la porte dérobée est déjà ouverte : le gouvernement présente, par la voix d'Aurore Bergé, un nouveau texte qui lui succède.

Plus "consensuel" en façade, il abandonne le mot "implicite" mais renforce la répression de la négation et de la "banalisation" des crimes contre l'humanité (source franceinfo).

Le contenu voyage, seul l'emballage change.


Je combats l'antisémitisme.

C'est une abjection, et l'explosion des actes antisémites depuis octobre 2023 exige une réponse ferme.

C'est précisément pour cela que je refuse qu'on détourne ce combat.

Confondre l'antisionisme et l'antisémitisme, c'est faire de la mémoire de la Shoah le bouclier d'un État, et enrôler les victimes réelles de l'antisémitisme derrière une politique.

Un tribunal correctionnel l'a d'ailleurs rappelé en relaxant un militant : se référer à Israël ou au sionisme ne vise pas, à soi seul, la communauté juive (source franceinfo).


CET ENNEMI INTÉRIEUR QU'ILS FABRIQUENT

Pourquoi cette cause déclenche-t-elle l'appareil sécuritaire ?

Parce que l'État la range du côté de l'ennemi intérieur.

Une proposition de résolution déposée à l'Assemblée décrit les mobilisations étudiantes comme l'œuvre d'une "minorité agissante islamo-gauchiste", à la convergence de l'extrême-gauche militante et de l'islamisme (source Assemblée nationale).

Le vocabulaire est celui de l'entrisme et du séparatisme.


La cause palestinienne est associée, dans le discours d'État, aux musulmans et aux Arabes de France : des populations déjà gouvernées sous le régime de l'antiterrorisme.

Soutenir les Ouïghours, musulmans eux aussi, ne déclenche rien de tel : cette solidarité pointe vers l'extérieur, pas vers un "intérieur" qu'on surveille.


S'ajoute une réalité qu'on hésite souvent à nommer : il existe des réseaux d'influence organisés, actifs, bien introduits auprès des responsables politiques et médiatiques.

C'est du plaidoyer légal et visible, comme il en existe pour d'autres cause, mais efficace, et bien placé, là où la cause palestinienne n'a en France aucune machine équivalente.

L'asymétrie d'accès produit l'asymétrie de traitement.


Enfin, la Palestine réveille une plaie française.

Sa cause porte une critique anticoloniale qui renvoie le pays à sa propre histoire : l'Algérie au premier chef.

Ce n'est pas un conflit lointain et neutre : c'est un miroir.

On réprime plus durement ce qui nous ressemble.


LA CENSURE EST UN AVEU

Reste le cœur du malaise.

Les étudiants ne s'appuient pas sur des slogans, mais sur la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale (source Assemblée nationale).

Le mot génocide est posé : par des juridictions, pas par des militants.

Dès lors, l'alignement continu de la France sur Israël cesse d'être une option diplomatique parmi d'autres : il devient une complicité possible.


Faire taire ceux qui le disent, c'est gérer cette contradiction devenue intenable.

On ne réprime pas une cause parce qu'elle serait fausse.

On la réprime parce qu'elle touche juste, et qu'elle met l'État au banc des accusés.

D'où le retournement que je veux nommer clairement.

Plus on légifère pour interdire un mot, plus on avoue qu'on n'a rien à lui opposer.

La censure n'est pas un argument : c'est un aveu.


JE NE ME TAIRAI PAS

Je rassemble les pièces : des dossiers disciplinaires, un courrier préfectoral, une loi retirée puis renvoyée par la fenêtre, un appareil sécuritaire qui fabrique un ennemi intérieur, une accusation de génocide portée par les plus hautes juridictions.

Rien de tout cela n'est une opinion.

Tout est documenté.


C'est ce sujet qui me vaut le plus de menaces et d'insultes, et c'est la meilleure preuve que les mots portent.

On ne s'acharne pas sur ce qui est faible.

On s'acharne sur ce qui dérange.

Alors je continue.

Cette cause ne sera pas bâillonnée, parce que la nommer, c'est déjà résister.



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