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Chronique 153 - Franc-maçonnerie : l'histoire, l'ombre et le fantasme

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
17 juil.
7 min de lecture

Histoire vraie d'un mouvement que l'extrême-droite a toujours eu besoin de haïr.


On leur a fait porter tous les complots du siècle.

Ils ont fini fichés, déportés, fusillés.

Ceux que le fascisme désigne comme les marionnettistes du monde ont surtout fourni des morts à la Résistance.

Reste à les regarder en face : grandeurs comprises, dérives comprises.


Lucie Fourcade

QU'EST-CE QUE LA FRANC-MAÇONNERIE ?

Avant d'être un fantasme, la franc-maçonnerie est une histoire.

Elle naît de corporations de bâtisseurs, les maçons "opératifs" qui taillaient réellement la pierre des cathédrales.

Puis elle se transforme, au début du XVIIIe siècle, en maçonnerie "spéculative" : on ne bâtit plus des murs, on travaille sur soi et sur la cité.

La date de bascule est connue, c'est la fondation de la Grande Loge de Londres en 1717, matrice de toutes les obédiences modernes.


La branche française prend très vite un chemin singulier.

Le Grand Orient de France, plus ancienne et plus importante obédience du continent, franchit en 1877 un pas décisif : il cesse d'imposer la croyance en Dieu et inscrit la liberté absolue de conscience au cœur de ses principes (source BnF).

Ce geste le brouille durablement avec la maçonnerie anglo-saxonne, restée théiste, mais il ancre la maçonnerie française du côté de la laïcité, de la République et des Lumières.

C'est cette maçonnerie-là, adogmatique et républicaine, qui deviendra la cible privilégiée des réactions.


Aujourd'hui, il faut tordre le cou à l'image du bloc monolithique.

La France compte entre 170 000 et 200 000 initiés, soit environ 0,4 % de la population adulte, répartis dans une mosaïque d'obédiences (source L'Essentiel de l'Éco).

Le Grand Orient rassemble une cinquantaine de milliers de membres et s'est ouvert aux femmes.

La Grande Loge de France reste masculine et théiste.

Le Droit Humain est mixte depuis la fin du XIXe siècle.

La Grande Loge Féminine de France est la première obédience féminine au monde.


Adogmatiques ou spiritualistes, à gauche ou conservatrices, ces obédiences se querellent autant qu'elles se ressemblent.

Parler de "la" franc-maçonnerie comme d'une volonté unique, c'est déjà entrer dans le fantasme.


L'ENNEMI RÊVÉ DE TOUS LES FASCISMES

Le fascisme a un besoin vital d'un ennemi caché.

Pour expliquer la décadence supposée de la nation sans jamais interroger ses propres logiques, il lui faut une main invisible, un coupable dissimulé qui tire les fils.

La maçonnerie remplit ce rôle à la perfection, parce qu'elle incarne exactement ce que le fascisme récuse : l'universalisme, la laïcité, l'égalité, la discussion rationnelle.

La désigner comme ennemie, c'est désigner l'adversaire métapolitique.


À ce noyau s'ajoute presque toujours un second terme, le "judaïsme international", pour former le fantasme du complot "judéo-maçonnique".

Il faut le nommer pour ce qu'il est : une construction antisémite et antimaçonnique, qui fusionne deux minorités en une puissance occulte imaginaire.

Cet imaginaire a une généalogie documentée.

Il puise dans la vaste imposture du XIXe siècle par laquelle Léo Taxil fabriqua de toutes pièces une maçonnerie satanique, avant d'avouer publiquement la supercherie.

Il est relayé par un antimaçonnisme catholique réactionnaire et il sera enfin capté et industrialisé par les régimes autoritaires.


Le point à tenir est simple.

L'antimaçonnisme n'est pas un accessoire du fascisme, une lubie parmi d'autres.

C'est une pièce constitutive de sa mécanique.

Un dispositif idéologique construit, daté, réutilisable.

Quand il resurgit, il ne resurgit jamais seul.


CEUX QU'ON ACCUSAIT DE COMPLOTER SONT MORTS POUR LA RÉSISTANCE

Ce dispositif n'est pas resté théorique.

Il a produit des morts.


Mussolini dissout la maçonnerie italienne dès 1925.

L'Allemagne nazie ferme les loges et déporte.

L'Espagne de Franco institue en 1940 un tribunal spécial pour réprimer conjointement la maçonnerie et le communisme, tant l'obsession du complot occupe le centre de son idéologie.

En France, Vichy agit vite.

La loi du 13 août 1940, portée par le monarchiste antisémite Raphaël Alibert et le collaborateur Adrien Marquet, dissout les "sociétés secrètes" et oblige les fonctionnaires à déclarer par écrit qu'ils n'appartiennent pas à une loge (source Wikipédia).

Un appareil de traque se met en place, confié notamment à Bernard Faÿ, qui installe son service dans les locaux mêmes du Grand Orient et fait publier au Journal officiel les noms de milliers de maçons.

La propagande accompagne la répression, jusqu'au film Forces occultes, commandité pour ancrer dans les esprits le mythe de la pieuvre maçonnique.


Le bilan est documenté et il est lourd.

Sur environ 60 000 maçons fichés, près de 3 000 sont révoqués de leurs emplois, 989 sont déportés en camp de concentration, et 549 y sont exécutés ou y meurent (source 450.fm).

Ces chiffres restent, de l'aveu même des historiens, un plancher plutôt qu'un solde définitif.


Et c'est ici que le fantasme se retourne contre lui-même.

Ceux que le discours fasciste accuse de comploter dans l'ombre sont précisément ceux qui entrent en Résistance au grand jour.

Des maçons irriguent Combat, Libération, Franc-Tireur.

Un réseau spécifiquement maçonnique, Patriam Recuperare, prend part au combat clandestin (source Mémoire Vive de la Résistance).

Georges Mandel, maçon et adversaire acharné de la capitulation, sera assassiné par la Milice.

Gaston Monnerville, du Grand Orient, deviendra président du Sénat de la République qu'il avait défendue les armes à la main.


Inverser la victime et le bourreau : c'est la signature du récit fasciste, et elle est ici prise en flagrant délit.


LES DÉRIVES RÉELLES SANS FARD

Défendre la maçonnerie contre le fantasme n'oblige à rien blanchir.

L'honnêteté commande au contraire de nommer trois dérives bien réelles, à condition de ne jamais les confondre avec la main invisible qu'on démonte par ailleurs.


La première est un fait divers criminel.

C'est l'affaire Athanor, jugée du 30 mars au 17 juillet 2026 devant la cour d'assises de Paris : 22 accusés, dont d'anciens policiers et des agents du renseignement, pour 112 infractions allant jusqu'au meurtre et à deux tentatives d'assassinat, commanditées selon l'accusation depuis une loge des Hauts-de-Seine aujourd'hui dissoute (source franceinfo).

Des individus ont dévoyé une structure, comme on dévoie une entreprise ou une administration.

La présomption d'innocence demeure, et surtout : rien, dans ce dossier, n'incrimine la maçonnerie comme telle.


La deuxième dérive est proprement politique, et elle est le contre-exemple qui interdit toute angélisation.

En Italie, la loge P2 de Licio Gelli (ancien volontaire fasciste passé du côté de Franco puis officier de liaison avec les nazis) a constitué dans les années 1970 un véritable "État dans l'État".

Chez lui, la police saisit en 1981 un "plan de renaissance démocratique" prévoyant la concentration des médias, la mise au pas des syndicats et la réécriture de la Constitution (source Wikipédia).

La P2 a trempé dans la stratégie de la tension des années de plomb.

Elle fut dissoute, Gelli exclu de la maçonnerie, mais la démonstration est faite : une loge peut être un instrument d'extrême-droite.

La maçonnerie n'est pas antifasciste par nature.

Elle l'est par histoire, ce qui n'est pas la même chose.


La troisième dérive est la moins spectaculaire, et c'est justement pourquoi personne n'en parle.

L'entre-soi.

Le fait de s'aider, de se coopter, de se pistonner entre membres.

Ce réflexe n'a rien de maçonnique : il est humain, on le retrouve dans toute promo, tout club, tout village.

Mais partout ailleurs, il est informel et honteux.

Ce qui est propre à une société initiatique, c'est qu'elle risque d'ériger la solidarité entre "frères" en devoir presque juré.

Le coup de pouce silencieux (une nomination, un marché, un dossier qui s'aplanit) cesse alors d'être une faiblesse humaine pour devenir une vertu revendiquée.

Cette captation ordinaire n'a rien à voir avec le gouvernement occulte du monde.

Elle est mille fois plus banale, et elle est critiquée jusqu'à l'intérieur des obédiences elles-mêmes.

C'est peut-être la seule dérive que les deux camps préfèrent taire : trop terne pour les complotistes, trop gênante pour les défenseurs.


LE GRAIN DE VÉRITÉ QUI NOURRIT LE FANTASME

Reste à comprendre pourquoi ces dérives sont si dangereuses à manier.

Parce que le complotisme ne se nourrit pas de vide : il se nourrit de grains de vérité qu'il dilate.

Athanor lui offre un festin : une loge secrète, des barbouzes, des exécutions sur commande.

Tous les ingrédients du fantasme, réunis pour de vrai.


Le glissement se fait alors en une phrase.

On part d'un fait particulier et vérifiable (des individus ont commis des crimes en se servant d'une loge) pour atterrir sur une thèse générale et invérifiable (la maçonnerie complote).

C'est un sophisme, la généralisation abusive, mais un sophisme confortable, parce qu'il s'appuie sur du réel.

Le refuser n'oblige à contester aucun fait : il suffit d'identifier le raisonnement.


Et ce glissement est en lui-même un marqueur.

Passer de la critique documentée d'une déviance à la désignation d'un pouvoir caché, c'est exactement le mouvement par lequel une société bascule dans la logique fasciste.

La ligne est nette et il faut la tenir : d'un côté un fait divers jugé par une cour d'assises, avec des noms, des chefs d'accusation et des peines ; de l'autre le fantasme d'une main invisible que rien ne juge et que rien ne prouve.

Le premier est l'exact contraire du second : c'est un pouvoir mis à nu par la justice, non un pouvoir caché.


DU BON CÔTÉ DE L'HISTOIRE

La maçonnerie n'a pas besoin d'être sainte pour être défendue.

Elle a ses zones d'ombre, son entre-soi, ses brebis galeuses, et même, en Italie, sa loge franchement fasciste.

La regarder en face suppose de le dire.


Mais l'essentiel tient dans une ligne unique, celle qui sépare le fascisme de son contraire.

De ce côté-là de l'Histoire, la maçonnerie française a été fichée, révoquée, déportée, fusillée, et elle a rendu des résistants.

Fichés d'un côté, tombés de l'autre : ces deux colonnes ne se permutent pas.

C'est la seule ligne que le fantasme ne franchira jamais.

Et quand on entend à nouveau parler de main invisible, de mondialisme occulte, de pieuvre cosmopolite, il faut savoir reconnaître la vieille mécanique qui se rallume, et de quel côté de la ligne se tient celui qui l'actionne.



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