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Chronique 238 - Faut-il tout casser pour être écouté ?

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
19 oct.
6 min de lecture

Cibles, maintien de l'ordre, héritage des révoltes : ce que la casse révèle, loin des indignations sélectives.


Un mot tourne en boucle sur les écrans : casseurs.

Il range dans le même sac le militant masqué, le pilleur et l'incendiaire d'une mairie.

Il fait pleurer sur les vitrines du luxe et oublier les lycéens mutilés.

Ni sermon, ni absolution : des questions.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

CASSEURS, LE MOT AUX TROIS VISAGES

Samedi soir, j'ai promis de revenir sur la casse (Des jeunes aux vieux : la convergence d'octobre).

Commençons par le vocabulaire.

"Casseurs" : le mot est commode.

Il ne désigne personne, il englobe tout.

Le Premier ministre lui-même fait la distinction : selon lui, des groupes d'ultragauche ont organisé les violences du 17 octobre, et des délinquants venus piller s'y sont mêlés (source : LCP).


Il y a d'abord les black blocs.

Le black bloc est une manière de manifester, pas une organisation.

Il est né à Berlin dans les années 1980, et c'est la police qui a d'abord employé le terme pour désigner les autonomes berlinois qui refusaient l'évacuation de leurs squats (source : Slate).

Ce sont des petits groupes d'affinités, vêtus de noir, visages masqués, qui se forment le temps d'une manifestation et revendiquent le contenu politique de leurs actions (source : Politis).


Il y a ensuite le pillage.

Il obéit à une autre logique : il s'agit de prendre, pas de dénoncer.


Et il y a l'émeute.

C'est la colère qui déborde sans plan, souvent jeune, souvent après des semaines de coups.


Mettre les trois sous un seul mot, c'est s'interdire de comprendre.


LA QUESTION DES CIBLES

Une casse se lit d'abord à ses cibles.

Les révolutionnaires avaient fixé une boussole, à l'article 35 de la Déclaration de 1793 : "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs." (source : Wikisource).

Le texte vise un gouvernement.

Il protège le peuple.


Selon le gouvernement, au moins 3 000 commerces ont été touchés le 17 octobre (source : ICI).

À Marseille, la présidente de l'association des commerçants du centre-ville affirme que plus de la moitié des boutiques ont été saccagées et pillées (source : FashionNetwork).

Un petit commerce n'a rien d'une cible.

Son patron paie lui aussi la vie chère.

Sa vitrine brisée, c'est son mois de salaire.


Les black blocs, eux, visent d'ordinaire autre chose : vitrines, voitures et mobilier urbain, comme autant de symboles d'un capitalisme qu'ils rejettent (source : Le Courrier).


Et puis il y a les grandes enseignes.

La boutique Celine de l'avenue Montaigne a été pillée (source : FashionNetwork).

Celine appartient à LVMH, qui a dégagé 10,9 milliards d'euros de bénéfice net en 2025 (source : Le Temps).

Le groupe s'en remettra.


Les larmes versées sur les vitrines du luxe en disent long sur la hiérarchie des chagrins.

On pleure le sac à main.

On oublie la mâchoire du lycéen.


Reste Limoges.

Vers 18 heures, des dizaines d'individus ont pénétré dans l'hôtel de ville, debout depuis 1882, et y ont mis le feu.

La procureure a ouvert une enquête pour destruction par moyen dangereux en bande organisée (source : France 3).

Dimanche, une riveraine confiait avoir envie de pleurer devant le bâtiment éventré (source : France 3).

Symbole du pouvoir pour ceux qui l'ont incendiée ?

L'enquête dira qui a agi.

La question, elle, appartient à chacun.


UN MAINTIEN DE L'ORDRE À GÉOMÉTRIE VARIABLE

Le 17 octobre, les policiers eux-mêmes décrivent un dispositif sous-dimensionné : "on n'a pas réussi à tenir les centres-villes" (source : franceinfo).

Les forces de l'ordre étaient souvent absentes quand les commerces étaient attaqués, et le ministre de l'Intérieur soutient pourtant que le dispositif n'était pas sous-dimensionné (source : franceinfo).

Des agents racontent s'être retrouvés "un petit peu à l'abandon" (source : franceinfo).

Ces policiers et ces gendarmes ont tenu comme ils ont pu.

La question porte sur ceux qui ont dimensionné le dispositif.


Trois semaines plus tôt, le décor était inverse.

Face à un mouvement lycéen d'abord pacifique, les autorités ont répondu par les gaz lacrymogènes, les matraques et les arrestations en masse : 1 948 interpellations pour la seule journée du 1er octobre (source : Amnesty International).

Le barreau de Paris s'est inquiété de plus de 5 000 gardes à vue, très majoritairement de mineurs, dont un tiers seulement a donné lieu à des poursuites (source : LexisNexis).


Des effectifs massifs devant des lycées bloqués par des adolescents.

Des effectifs insuffisants quand les centres-villes brûlent.

Erreur d'anticipation ?

Choix de priorités ?

Je n'ai pas la réponse.

Mais un maintien de l'ordre qui frappe fort là où tout est calme et recule là où tout s'embrase pose une question politique.


Ce deux poids, deux mesures a un précédent.

En janvier 2024, face aux agriculteurs qui bloquaient les routes et déversaient du fumier devant des bâtiments de l'État, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin assumait de les laisser faire, sans envoyer les compagnies républicaines de sécurité (CRS) (source : Slate).

La fermeté se mesure moins aux dégâts qu'à l'identité de ceux qui protestent.


DE MAI 68 À LA LOI VEIL

Il faut regarder en face une vérité qui dérange.


Le 1er décembre 2018, l'Arc de Triomphe est tagué et ses salles pillées.

Dix jours plus tard, Emmanuel Macron annonce une série de mesures, pour un total de 10 milliards d'euros (source : Public Sénat).

Le lien de cause à effet se discute.

La concordance des dates, elle, a marqué les mémoires.


Remontons plus loin.

Mai 68 : barricades, pavés, grève générale.

En juin, l'Union des démocrates pour la République (UDR, droite) obtient à elle seule la majorité absolue, avec 294 sièges sur 485 (source : Le Temps).

Sur le moment, la révolte a donné les urnes à l'ordre.


Et pourtant.

Le Mouvement de libération des femmes (MLF) naît en 1970, et Mai 68 a servi de catalyseur aux luttes féministes (source : Ligue des droits de l'Homme).

La contraception, légalisée fin 1967, n'est appliquée qu'au compte-gouttes, et c'est le mouvement né dans le sillage de 68 qui arrache la loi Veil sur l'avortement en 1975 (source : Érudit).

Ce que juin 1968 a refusé dans les urnes, les années 1970 l'ont inscrit dans la loi.

Le court terme a récompensé l'ordre.

Le long terme a libéré des corps.


À l'approche de 2027, la peur s'apprête de nouveau à voter, et cette fois, c'est l'extrême-droite qui l'attend au tournant (De la poubelle à l'urne, l'extrême-droite s'enflamme).

En 1968, le vote de la peur a porté au pouvoir une droite qui n'a pas pu empêcher les conquêtes des années suivantes.

Rien ne garantit qu'une extrême-droite au pouvoir laisserait au long terme la même chance.

Ne rejouons pas juin 68.

Le vote d'un soir peut coûter une décennie.


LA CASSE À DOUBLE TRANCHANT

"Casseurs" : un mot pour trois réalités.

Et un silence sur la quatrième, celle de l'État.


Une casse se lit à ses cibles.

La boutique du quartier, la vitrine du luxe, la mairie : trois questions différentes, que l'indignation sélective confond.


Le maintien de l'ordre se lit à ses priorités.

Des lycées encerclés, des centres-villes livrés à eux-mêmes.


Faut-il tout casser pour être écouté ?

La casse fait réagir.

Elle peut faire plier un pouvoir.

Mais la peur qu'elle engendre fait pencher le vote à droite, et aujourd'hui jusqu'à l'extrême-droite.


Ce que la rue arrache, les urnes peuvent le reprendre.

Ne donnons pas plus de pouvoir à notre ennemi.


Ni caution, ni condamnation.

Ma position, c'est que la violence du peuple mérite mieux qu'un réflexe.

Elle mérite qu'on la regarde en face.



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