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Chronique 237 - De la poubelle à l'urne, l'extrême-droite s'enflamme

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
18 oct.
5 min de lecture

Quand le gouvernement mise sur la peur et accuse la gauche, Marine Le Pen rafle la mise.


Des semaines de poubelles en feu à l'écran.

Une répression qui pousse la colère jusqu'aux pillages.

Et des Français, devant leur télé, qui ont plus peur de leurs voisins que des matraques.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

UNE NUIT D'IMAGES

Ce dimanche 18 octobre, j'ai une drôle d'impression.

J'ai passé une bonne partie de la nuit sur les réseaux et sur les chaînes "d'infos".


Des vitrines éventrées, des mairies attaquées, celle de Limoges en flammes, que j'évoquais hier (Des jeunes aux vieux : la convergence d'octobre).

Au milieu de la nuit, sur BFMTV, j'ai écouté la réaction du Premier ministre.

Sébastien Lecornu accuse des groupes d'ultragauche d'avoir organisé la violence, auxquels se seraient mêlés des délinquants venus piller (source : LCP).

Sur X, il s'en prend directement à Jean-Luc Mélenchon, à qui il renvoie la responsabilité politique des violences (source : LCP).


Depuis trois semaines, une question revient dans tous les cortèges.

Pourquoi une répression aussi disproportionnée ?

Hier, j'écrivais qu'elle avait échoué à faire peur à la jeunesse.

Cette nuit, j'ai compris qu'elle pouvait réussir ailleurs.

Et la piste que je tiens n'a rien de rassurant.


DES POUBELLES PLEIN L'ÉCRAN

Remontons trois semaines en arrière.

Du 28 septembre au 1er octobre, les journaux de 13 h et de 20 h de France 2 ont consacré un peu moins de 25 minutes au mouvement lycéen, dont plus de 19 aux violences, incendies, feux de poubelle et affrontements.

Près de 3 minutes sont allées aux accusations du gouvernement contre La France insoumise (LFI), et les violences policières n'existent quasiment pas à l'antenne (source : Acrimed).

Pourtant, à Lens, un lycéen de 15 ans a perdu une main, et le ministre de l'Intérieur jugeait lui-même forte la possibilité qu'une grenade assourdissante soit en cause (source : LCP).

Quelques jours avant le 17, le Premier ministre qualifiait déjà la contestation lycéenne de "mouvement de violences urbaines" et disait redouter des violences pour la journée de mobilisation (source : Brut).


Le décor était planté avant le lever du rideau.

Des adolescents qui réclament des professeurs, devenus à l'écran des incendiaires.

Pour qui ne vit ce mouvement qu'à travers la télévision, l'équation est simple.

Lycéen = poubelle en feu.


TERRORISER POUR MIEUX DIVISER

Mettez les épisodes bout à bout.

Une contestation lycéenne.

Une répression sévère.

Une convergence des générations et des causes.

Une répression sévère, encore.

Des débordements.

Des images chocs, en boucle.


Ce que j'ai vu samedi à Périgueux n'a pas fait le tour des écrans.

À Paris même, la préfecture reconnaît que le cortège officiel parti de la République s'est déroulé "sans incident majeur" (source : ICI).

Ce sont les pillages et les incendies qui ont tourné en boucle.

C'est là que la mécanique devient redoutable.


Le téléspectateur n'a pas peur des policiers.

Ni du gouvernement.

Il a peur de ses concitoyens.

Du lycéen d'à côté, du gilet jaune du rond-point, du parent qui défile avec ses enfants.

Les policiers et gendarmes qui ont tenu leur poste samedi n'ont pas choisi la doctrine qu'on leur ordonne.

Elle se décide plus haut.


Reste à désigner un coupable.

Ce sera l'ultragauche, et derrière elle, LFI.

Peu importe que Jean-Luc Mélenchon ait recommandé avant la mobilisation aux lycéens et étudiants de s'en tenir à des stratégies non violentes (source : LCP).

Peu importe qu'il ait ensuite rappelé à ses soutiens que le pillage n'avait rien à voir avec leur combat (source : LCP).


L'opération est double.

Faire peur.

Et dire à qui en vouloir.


LA PEUR FAIT CAMPAGNE

Le Premier ministre a lui-même tracé le cadre.

Samedi soir, il met en garde ceux qui voudraient faire de ces violences "un tour de chauffe" avant la présidentielle (source : LCP).

La campagne de 2027 est donc ouverte, et elle s'ouvre sur le terrain de l'ordre.


Le Rassemblement national (RN) n'a pas attendu.

Marine Le Pen est candidate depuis sa condamnation en appel en juillet, sa peine d'inéligibilité ferme ayant déjà été purgée (source : Le Devoir).

Samedi, elle accuse l'extrême gauche d'avoir pris en otage des revendications légitimes, et LFI de vouloir plonger le pays dans le chaos (source : LCP).

Le président du parti, Jordan Bardella, se projette déjà vers mai 2027 et promet le principe du "casseur-payeur" (source : LCP).


Ces émeutes arrangent bien le RN.

Début octobre, Mediapart authentifiait des messages antisémites de 2013 attribués à son président (source : franceinfo).

Depuis samedi, on ne parle plus que des casseurs.

Les écrits antisémites du président du RN sont passés au second plan.

Le chaos fait mieux que n'importe quel démenti.


On connaît la suite, on l'a vue en juin.

Après les violences qui ont suivi la victoire du PSG, la cote d'avenir de Jordan Bardella a bondi de six points pour atteindre 47 %, un record dans le baromètre Verian, et Marine Le Pen progressait elle aussi (source : Parlons Politique).


L'Histoire l'avait déjà écrit.

En juin 1968, au sortir de Mai, des Français lassés et effrayés par le désordre offrent une large majorité à la droite gaulliste (source : Académie de Versailles).

L'Union des démocrates pour la République obtient à elle seule la majorité absolue, avec 294 sièges sur 485 (source : Le Temps).

Sur le terrain de la peur, on vote rarement pour la réflexion.

On vote pour l'ordre.

Personne au gouvernement ne peut l'ignorer.

Gouverner par la peur, désigner un ennemi intérieur, assimiler l'opposition au désordre : ces procédés ont un nom, et l'Histoire les a déjà classés (Fascisation : le baromètre que personne ne voulait dresser).


Seulement, cette fois, la manœuvre bute sur un obstacle qu'elle n'avait pas vu venir.

En réprimant les lycéens, le gouvernement a fait descendre dans la rue leurs parents et leurs grands-parents, rejoints par des Gilets jaunes, des syndicalistes et des paysans (Des jeunes aux vieux : la convergence d'octobre).

Diviser suppose des camps qui ne se parlent pas.

Samedi, ils marchaient ensemble.

Les familles n'ont pas peur de leurs enfants.

Elle s'inquiètent pour leur avenir et leur présent.


LA PEUR NE DOIT PAS VOTER

Des lycéens réclamaient des professeurs.

On leur a répondu par des matraques, puis par des caméras braquées sur les poubelles.

La colère a débordé, et les images ont fait le reste.

Au bout de la chaîne, un téléspectateur effrayé par ses voisins, et un coupable tout désigné.


Calcul ou cynisme, le résultat est le même : le gouvernement a choisi de se battre sur le terrain de l'extrême-droite.

Et c'est l'extrême-droite qui y gagne à tous les coups.


Cette peur a un adversaire qu'aucune caméra ne montre : des générations qui se retrouvent.

Le pouvoir misait sur la division.

Il a récolté une convergence.

La riposte, c'est de la tenir, et de refuser la peur qu'on nous fabrique.

Raconter Périgueux, et toutes les villes où l'on a marché ensemble sans casser une vitre.

Rappeler ce que réclamaient les lycéens, chaque fois qu'on nous montre une poubelle.

Et ne plus accepter qu'on pleure des vitrines avant nos enfants mutilés.

Ne laissons pas la peur voler le vote de nos voisins.



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