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Chronique 15 - L'extrême-droite, ce voleur de colère

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 4 mars
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 5 mars

Il y a quelque chose d'étrange dans les chiffres électoraux.

Des millions de travailleurs épuisés, de précaires à bout, de retraités appauvris...

Et leurs votes vont à ceux qui ont combattu les 35 heures, repoussé l'âge de la retraite, privatisé les services publics (entre autres).

Ce n'est pas de la stupidité. Ce n'est pas non plus un mystère.

C'est une mécanique. Précise. Rodée depuis un siècle.

Et aujourd'hui amplifiée par des algorithmes qui n'ont pas été conçus pour servir la démocratie.

L'extrême-droite ne crée pas la colère. Elle la vole.

Comprendre comment, c'est déjà commencer à lui reprendre.


Lucie Fourcade

D'ABORD, LE DÉSESPOIR

L'extrême-droite, comme tout courant fasciste, ne crée pas le désespoir : elle le récolte avec avidité.


Depuis les années 1980, la désindustrialisation a ravagé des territoires entiers, transformant des villes ouvrières en zones de relégation.

Le niveau de vie des classes populaires stagne depuis deux décennies (source INSEE).

Les partis traditionnels, en convergeant vers un centre technocratique déconnecté de la réalité, ont laissé un vide béant que le populisme identitaire (culture politique ancrée dans une rhétorique de défense des identités locales et empreinte de passéisme conservateur - source LICRA) a su occuper.


À cette fracture économique s'ajoute une crise de représentation.

En France, la chute du PCF comme force de masse et la dégringolade du PS depuis le quinquennat Hollande ont privé l'électorat populaire de son ancrage à gauche.

Le Rassemblement National a capté ces orphelins politiques en se présentant non comme un parti d'extrême-droite (étiquette qu'il combat avec une énergie enviée à Sarkozy et à Trump), mais comme "le seul parti qui ose dire ce que les autres pensent tout bas".


La colère qui alimente ce vote est réelle et légitime.

C'est précisément ce qui la rend si facile à voler.


RIEN DE NOUVEAU SOUS LE SOLEIL FASCISTE

Désigner un ennemi simple

Toute idéologie fasciste repose sur la construction d'un "Nous" pur et d'un "Eux" menaçant.

Face à une réalité complexe et angoissante, avoir un coupable identifiable soulage.

Dans l'Allemagne nazie, c'était le Juif.

Dans la France lepéniste, c'est l'immigré, l'Islam, le "grand remplacement".

La logique est identique : rediriger des frustrations réelles vers un bouc émissaire, détournant l'attention des causes structurelles.


Court-circuiter la raison par l'émotion

La propagande fasciste n'a jamais cherché à convaincre, elle cherche à saisir.

Peur, colère, humiliation nationale : ces émotions activent l'amygdale (une sorte de nœud central dans le circuit neuronal de la peur - source Université de Genève) et court-circuitent le raisonnement critique.


Les discours de Goebbels (ministère nazi de l'Éducation du peuple et de la Propagande), les films de Riefenstahl (cinéaste du IIIe Reich), les affiches de Vichy, visaient tous à produire des réactions viscérales avant toute réflexion.


La rhétorique contemporaine de l'extrême-droite est construite sur le même modèle.

Dramatiquement, les réseaux sociaux ont démultiplié cette efficacité. Leurs algorithmes favorisent mécaniquement les contenus émotionnellement intenses (colère, indignation, peur) car ils génèrent plus d'engagement.

L'extrême-droite a su exploiter cette structure avant tout le monde.


Répéter jusqu'à normaliser

La notion de "fenêtre d'Overton" (vidéo explicative) décrit ce processus : des idées inacceptables deviennent acceptables, puis normales, puis souhaitables, à force d'être répétées.

Des thèses qui relevaient du tabou il y a vingt ans (remise en cause du droit du sol, expulsion massive d'étrangers) sont aujourd'hui des sujets ordinaires sur les plateaux télévisés.

Ce glissement n'est pas accidentel : il est le résultat d'une stratégie délibérée de saturation de l'espace public.


LA RIPOSTE

Face à cette mécanique, la tentation est grande de jouer sur le même terrain émotionnel.

C'est généralement contre-productif : cela légitime le cadrage de l'adversaire.

La réponse efficace est plus exigeante, et des exemples concrets existent.


Gavin Newsom, gouverneur de Californie, a développé une méthode qui devrait inspirer la gauche française.

Là où beaucoup de démocrates répondaient aux attaques trumpistes par des argumentaires factuels complexes et donc médiatiquement inefficaces, Newsom a opté pour une contre-offensive directe, émotionnellement chargée, mais ancrée dans des réalités concrètes.


Premier principe : rendre les résultats visibles.

Plutôt que de défendre des politiques progressistes en termes abstraits, il les traduit en résultats mesurables pour la vie quotidienne.

La Californie a le salaire minimum le plus élevé du pays : voilà ce que ça change concrètement pour les travailleurs.


En France, ce principe a été timidement appliqué lors des débats sur les retraites, mais la gauche a trop souvent préféré l'indignation morale aux chiffres incarnés.

"Cette réforme, concrètement, ça signifie deux ans de plus debout sur un chantier à 62 ans" : voilà le type de traduction qui atteint, qui reste.


Deuxième principe : attaquer le mensonge directement.

Newsom a rompu avec la tradition de "prendre de la hauteur".

Quand la Floride de DeSantis (gouverneur républicain) se vante de ses performances économiques, Newsom publie des publicités dans cet État pour lister les contre-performances réelles (source The Guardian).


L'équivalent français existe, mais reste sous-exploité : chaque fois que le RN se présente comme "le parti du peuple", ses votes contre le SMIC européen au Parlement européen, contre l'encadrement des loyers, contre les aides sociales, méritent d'être martelés, pas mentionnés une fois dans une note de bas de page.


Troisième principe : réhabiliter une fierté populaire progressiste.

L'extrême-droite a monopolisé le registre de la fierté nationale et populaire, laissant la gauche dans celui de la culpabilité.

Newsom conteste cette appropriation en parlant de la Californie avec enthousiasme.


En France, ce registre a existé : la Sécurité sociale et les congés payés sont des conquêtes populaires dont la gauche pourrait revendiquer l'héritage avec fierté plutôt qu'avec nostalgie défensive.

Ce ne sont pas des reliques : ce sont des preuves que le progrès social est possible quand on l'arrache.


OCCUPER LE VIDE

Même si l'électorat populaire se trompe en votant pour l'extrême-droite (dont les décisions politiques produisent ce qui lui nuit), il exprime une souffrance réelle et une colère légitime.

Le rôle de l'analyse politique n'est pas de le mépriser, mais de comprendre les mécaniques fascisantes qui captent cette colère.

C'est ainsi qu'il devient possible de court-circuiter cette spirale aspirante et de convaincre.


Ces mécaniques sont celles du fascisme historique, actualisées par le numérique.

Les reconnaître et les nommer, c'est le premier pas vers une réappropriation du peuple de sa colère.

Mais la résistance ne peut être que défensive : elle doit proposer une narration alternative qui réponde aux mêmes besoins (sécurité, dignité, appartenance) sans chercher de bouc émissaire.


L'histoire nous enseigne que le fascisme ne triomphe pas par la force, mais par le vide.

Là où la gauche abdique, là où les institutions se discréditent, là où la solidarité collective s'efface, il avance.

Occuper ce terrain, reconstruire ce lien : voilà la seule vraie réponse.

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