Chronique 210 - Espace Mémoriel de la Résistance et de la Déportation de la Charente
REPORTAGE
"Si l'écho de leur voix faiblit, nous périrons."
Une ligne de Paul Éluard qui résume une mission. Celle de ce lieu, mais aussi la nôtre, et évidemment la mienne.
On croit qu'un lieu de mémoire se visite. Celui-ci se transmet.
À Angoulême, un lieu raconte la guerre à ceux qui ne l'ont pas connue. Il s'adresse à tous, et sait parler aux enfants.
Je suis allée voir comment on transmet l'indicible sans éteindre l'avenir.

AU SEUIL, UNE PHRASE SUR LA VITRE
Un mémoriel de la Résistance, ça se mérite.
Ma visite commence par une montée.
Angoulême a posé sa vieille ville tout en haut, sur un plateau ceint de remparts, et c'est là, le souffle un peu court, qu'on débouche rue de Genève.
Ce samedi-là, la ville est en fête, "Remparts en folie", et sous mes yeux la halle du marché bruisse de tout son monde.
La vue court sur les toits. Le décor est vivant, bruyant, ordinaire.
On imagine un lieu de mémoire à l'écart, silencieux, un peu solennel.
Celui-ci se tient en pleine rue.
Les murs voisins sont tagués. Les vitrines de devant affichent l'événement du week-end, remparts et vieilles voitures, rien à voir avec ce qui se joue à l'intérieur.
J'aurais pu y lire une fausse note. J'y ai vu le contraire.
La mémoire, ici, ne vit pas sous cloche. Elle tient debout au milieu du vacarme des vivants, là où l'on passe, où l'on mange, où l'on rit.
Et puis, sur la vitre, une phrase.
"Si l'écho de leur voix faiblit, nous périrons."
Paul Éluard, à propos des déportés.
Vous venez de la lire en tête de ce reportage. Moi, je l'ai lue là, gravée sur le verre, avant même de pousser la porte.
Une phrase qui vous arrête sur le trottoir, entre un tag et une affiche de fête. Le lieu tout entier est déjà dans ce contraste.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit.
D'un écho qu'on refuse de laisser faiblir.
D'une voix qu'on se passe, de main en main, pour qu'elle ne périsse pas.
La porte est ouverte. Pascal Lévêque m'attend.
UN LIEU, UN HOMME, UN RELAIS
9 heures du matin.
Pascal Lévêque m'attend sur le seuil, et son accueil est de ceux qui réchauffent.
Une poignée de main franche, un mot simple, et déjà cette chose qui se sent avant de se dire : l'homme aime ce lieu.
Il travaille pour le service du patrimoine, il est rattaché au mémoriel.
Mais ces mots-là ne disent rien de ce que je vais comprendre en une heure.
Ce n'est pas un gardien de salle. C'est un passionné, et il m'offre ce matin une visite privée, juste avant que les groupes n'arrivent pour "Remparts en folie".
Ce lieu que je m'apprête à parcourir, Pascal Lévêque ne se contente pas de le faire vivre.
Il l'a pensé.
Le parcours, l'ordre des salles, ce cercle que je vais bientôt arpenter, la place de chaque image, c'est lui.
Ce que je vais traverser, c'est une pensée devenue espace.
Voilà d'où vient sa ferveur. On ne fait pas visiter de la même manière une œuvre qui est la sienne.
Puis il me raconte l'histoire du lieu, et c'est déjà une histoire de mains qui se passent le relais.
À l'origine, me dit-il, un musée fondé par un comité de résistants, décidés à garder eux-mêmes la mémoire de ce qu'ils avaient vécu.
Puis le temps, qui use tout.
Le Conseil départemental de la Charente reprend les collections et les fonds d'archives.
Le musée ferme en août 2009.
Et là, un mot, que le livret du mémoriel emploie noir sur blanc et que je trouve le plus juste de tous : renaître.
Après d'importants travaux et une scénographie entièrement repensée, le musée renaît.
Le 1er décembre 2014, il rouvre sous un nouveau nom, l'Espace mémoriel de la Résistance et de la Déportation, devenu un lieu d'histoire et de pédagogie.
5 ans entre la fermeture et la renaissance.
5 ans pendant lesquels l'écho, justement, aurait pu faiblir.
Il n'a pas faibli.
Quelqu'un a repris le fil.
Ceux qui ont fait la guerre l'avaient tendu, l'institution l'a recueilli, Pascal Lévêque le tient aujourd'hui, et dans quelques jours, il le tendra à des écoliers.
Ici, la mémoire n'est jamais un dépôt.
C'est un passage de témoin.
LA JUSTE MESURE
On entre, et l'on comprend vite qu'on ne visitera pas ce lieu en ligne droite.
Le parcours est un cercle.
On en fait le tour, littéralement, une salle après l'autre, jusqu'à pouvoir revenir au point de départ, comme une mémoire qui tourne et qui revient : l'occupation, la répression, la déportation, la résistance, la libération.
C'est là, au centre, que je saisis ce qui fera l'unité de tout le parcours.
Un équilibre.
D'un côté, des textes, denses, précis, beaucoup à lire pour qui veut tout savoir.
De l'autre, l'image, qui accroche l'œil et le guide.
L'œil n'est jamais perdu, on lui laisse le temps.
Dans chaque espace, un mur entier est accordé à une seule photographie, pour qu'on s'arrête, pour qu'on encaisse.
Des mannequins, ici et là, donnent le relief, la présence des corps.
On ne lit pas une salle. On y entre.
C'est cela, la juste mesure.
Ni le musée poussiéreux où l'on s'ennuie, ni le parc de loisirs où l'on oublie ce qu'on est venu comprendre.
Le grave et le vivant, tenus ensemble.
Assez d'information pour ne rien simplifier, assez de souffle pour ne perdre personne.
Cette juste mesure a un visage, au centre du cercle.
Les grandes fresques de la zone centrale sont signées Tiburce Oger, d'après son album "Ma guerre, de La Rochelle à Dachau".
Oger n'a rien inventé, il a mis en images le parcours réel de son grand-père, résistant puis déporté à Dachau.
Son trait, brossé, sombre, presque peint, ne recule devant aucune dureté.
Détail qui n'en est pas un : Tiburce Oger s'est formé à l'école des Beaux-Arts d'Angoulême.
La capitale mondiale de la bande dessinée a façonné la main qui, aujourd'hui, dessine la mémoire sur les murs de sa ville.
La boucle, encore.

Le dessin, ici, n'est pas un ornement, c'est une méthode.
Il rend regardable ce que les mots seuls rendraient insoutenable.
Et le lieu ne s'en tient pas à une seule langue.
Aux adultes, les fresques d'Oger, graves comme leur sujet.
Aux plus jeunes, un livret pédagogique nourri d'une autre bande dessinée, Les Enfants de la Résistance, dont les héros ont leur âge et se battent sur cette même ligne de démarcation qui coupait la Charente en deux.
Deux registres, deux portes, une seule mémoire.
Le lieu parle à tous, et il sait, en plus, parler aux enfants.
On y revient, à cette phrase.
Ce n'est pas un slogan, c'est une manière de faire.
L'OCCUPATION
Le parcours s'ouvre sur la France occupée.
Aux murs, des photographies, et l'une d'elles sur tout un pan.
La vie sous la botte, en grand, pour qu'on ne la survole pas.

Un peu plus loin, une scène reconstituée arrête le pas.
Un bureau, une machine à écrire, un poste de radio, une fenêtre, un manteau suspendu, comme si l'homme allait surgir.
Le décor du pouvoir ordinaire, celui de Vichy, figé un instant, si vivant qu'on baisserait la voix.
Et dans une vitrine, parmi des objets du quotidien, une assiette.
Décorée de bleuets, de marguerites et de coquelicots, et porte en son centre ces mots : "J'ai fait le don de ma personne à la France pour atténuer son malheur. Maréchal Pétain". Une assiette qu'on posait sur de vraies tables, dans de vraies cuisines.
Le régime jusque dans la vaisselle.
Il n'y a rien à ajouter, l'objet suffit.
LA RÉPRESSION PORTAIT AUSSI L'UNIFORME FRANÇAIS
La salle suivante, le ton se durcit.
Après le régime qui s'installe, le régime qui frappe.
La répression.
Dans une vitrine, un uniforme.
Pas allemand. Français.
Celui d'un milicien, de ceux qui ont choisi de collaborer.
C'est le trait le plus dur de la salle, et il tient en une phrase : la répression n'a pas toujours parlé allemand, elle a porté, aussi, les couleurs de chez nous.
Et sur un mur entier, de nouveau, une photographie.
Une famille, un moment d'innocence, arrêté là et agrandi jusqu'à nous faire face.
Je ne vous dirai pas qui elle est, ni ce qui l'attend.
Cette histoire, le mémoriel vous la doit en personne, devant le mur.
LA DÉPORTATION, ET LA GAMELLE
Puis vient la salle que rien n'allège.
La déportation.
Au milieu, un wagon à bestiaux, reconstitué.
On peut y entrer.
À l'intérieur, une projection, dans la pénombre.
Je n'en dirai pas plus.
Il y a des seuils qu'un reportage ne doit pas franchir à la place du visiteur.
J'ai beaucoup lu, beaucoup regardé sur cette période.
J'ai visité d'autres lieux, marché sur d'autres traces.
Je croyais mes images faites.
Cette salle, pourtant, m'a saisie autrement.
Elle ne cherche pas à en montrer plus.
Elle en montre moins, et plus juste.
Sur un mur entier, encore, un visage.
Un déporté, sur sa couchette, qui regarde l'objectif.
Ce regard, je ne saurais pas le décrire sans l'abîmer.
Il faut le soutenir soi-même, debout devant lui.
Deux vitrines.
Deux, pas davantage.
Dans la première, un pyjama rayé, celui que nous reconnaissons tous, qui porte à lui seul toute l'histoire.
Dans la seconde, une gamelle et une cuillère.

Une gamelle.
Je serais passée devant sans comprendre, si Pascal Lévêque ne s'était arrêté.
C'était, me dit-il, le seul bien du déporté.
Son unique possession.
Sans elle, pas de nourriture, donc pas de survie.
Alors on l'attachait à sa taille, on ne la quittait jamais, on dormait le visage posé contre elle pour la protéger, la nuit, des autres affamés.
Toute une condition d'homme tient dans ce fer creux.
J'écris ces lignes et j'ai encore la chair de poule.
C'est là, exactement, que le lieu atteint sa justesse.
Deux objets.
Un pyjama, une gamelle.
Et l'indicible dit.
LA RÉSISTANCE, ET CE QU'ELLE A TOUCHÉ ICI
On remonte.
Après le fond, le sursaut.
La salle de la Résistance s'ouvre sur une image d'armes, et déjà le ton change : on n'est plus dans ce qu'on subit, mais dans ce qu'on décide.
Un mot, ici, pour ne pas laisser dire.
La Résistance n'a pas commencé avec l'occupation.
Le refus, lui, était là avant, dans les consciences, dans le non que certains ont opposé dès la première heure.
Ce que l'occupation a déclenché, ce n'est pas l'esprit de résistance, c'est son passage à l'acte, le moment où le refus est descendu dans les caves, les fermes et les bois.

La salle le raconte, et elle le fait entendre.
Sous un portrait du général de Gaulle, un vieux poste de radio.
On presse un bouton, une voix monte, l'Appel résonne.
Plus loin, des armes, dont certaines, pour les groupes guidés, se prennent en main.
On touche, on écoute, on ne fait pas que lire.
La Résistance cesse d'être un chapitre, elle redevient un geste.
Et le lieu prend soin de la faire atterrir ici, chez nous.
Le mémoriel rappelle que la grande Histoire a touché terre en Charente.
En novembre 1943, selon le panneau, un homme est déposé de nuit à Angeac-Charente, Claude Bonnier, délégué militaire régional du général de Gaulle pour tout le sud-ouest, venu réorganiser et armer les maquis de la région.
La Résistance n'était pas qu'à Londres et à Paris.
Elle est tombée du ciel dans un pré charentais, à quelques kilomètres d'où vous lisez peut-être ces lignes.
LA LIBÉRATION, UNE LUMIÈRE SANS LIESSE

Le dernier seuil s'ouvre sur une image, signée Oger encore.
Un soldat allié, casqué, armé, chargé de tout son équipement, robuste.
Face à lui, un homme squelettique, en haillons, pieds nus dans la boue, à peine debout.
Entre eux, un geste, le soldat tend quelque chose, le survivant avance une main hésitante.
C'est la Libération, mais elle ne rit pas.
Pas de foule en fête ici, pas de drapeaux.
Deux corps que tout sépare, le bien-portant et l'abîmé, et cet instant terrible où le monde libre découvre ce que l'autre a traversé.
Le lieu a choisi de finir non sur la victoire, mais sur ce que la victoire a trouvé.
C'est plus juste.
On ne libère pas une abstraction, on libère des hommes réduits à cela.
LA PORTE, OU LE CERCLE
Après la Libération, un couloir.
Sur le mur, une frise, la chronologie de la Résistance déroulée d'un bout à l'autre.
Le lieu ne nous laisse pas repartir sur une image du pire.
Son dernier mot, avant la rue, c'est le refus, ceux qui ont dit non.
Le couloir reconduit à la porte d'entrée.
Là, on choisit.
On peut revenir au cercle, refaire le tour, réapprendre.
Ou pousser la porte et sortir, avec ce qu'on a reçu.
Le mémoriel nous rend la liberté à l'instant précis où il nous a tout donné.
Cercle ou porte.
Recommencer, ou emporter.
CE QU'ON NOUS CONFIE SUR LE SEUIL
Je suis ressortie rue de Genève, la halle bruissait toujours, la ville n'avait pas changé.
Moi si, un peu.
On croit visiter un lieu de mémoire.
En vérité, c'est lui qui vous traverse.
Il ne raconte pas seulement ce qui fut, il vous demande ce que vous en ferez.
Ce mémoriel a trouvé le geste juste, transmettre l'indicible sans écraser, le montrer aux enfants sans les abîmer, dire le pire et remonter vers la lumière.
Fondé par des résistants, fermé, puis renaissant, il n'a jamais laissé l'écho faiblir.
Le fil, on nous le tend maintenant.
Car ce parcours en cercle cache un avertissement.
Un cercle se referme, on en fait le tour et l'on revient, la mémoire tient.
Mais qu'on lâche le fil, qu'on laisse la voix s'éteindre, et le cercle se met à descendre.
Il devient spirale.
La même figure, qui ne retient plus, qui répète.
Boucle ou spirale, tout tient à ce qu'on accepte de porter.
C'est là que ce lieu rejoint le combat qui est le nôtre.
Le mémoriel montre où mène la fascisation, la destination, les camps, le wagon, la gamelle.
Reste à dire par quel chemin on y retourne, quand on n'y prend pas garde.
J'y travaille.
Tous les jours.
Se souvenir de la fin ne suffit pas si l'on ne sait plus reconnaître les commencements.
Alors, je cherche : quel héritage ai-je reçu, moi, pour sentir la fumée avant que l'incendie ne se voie ?
En comprenant mon alarme, je peux peut-être activer celle des autres.
Et vous, l'entendez-vous, au fond de vos tripes ?
POUR VOUS Y RENDRE
Espace Mémoriel de la Résistance et de la Déportation de la Charente
34, rue de Genève, 16000 Angoulême (à deux pas des Halles).
Entrée libre et gratuite le 1er samedi de chaque mois, de 14h à 18h.
Groupes et scolaires sur rendez-vous du lundi au vendredi.
Réservation : Service du Patrimoine, 44 rue de l'Arsenal, 16000 Angoulême.
Tél. 05 16 09 68 24
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