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Chronique 32 - Epstein, le prédateur qui possédait des gouvernements

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • il y a 6 jours
  • 9 min de lecture

Le monde croit cerner Jeffrey Epstein : un prédateur sexuel milliardaire, entouré de puissants, protégé par des avocats, mort bizarrement dans sa cellule. C'est loin d'être tout ce qu'il y a à savoir.


L'image médiatique du riche pédocriminel aux puissants soutiens n'est que la partie visible d'un iceberg colossal.

Sous l'eau se trouve quelque chose qu'on ne soupçonne même pas, de plus systémique, et de plus dangereux encore pour nos démocraties.


Les 3,5 millions de documents publiés par le ministère américain de la Justice entre janvier et mars 2026 dessinent un portrait radicalement plus complexe.

Celui d’un opérateur politique.

D’un homme qui ne fréquentait pas les puissants : il les contrôlait.

Qui ne subissait pas les bouleversements du monde : il les planifiait.


Cette chronique reconstitue le projet : qui était vraiment Epstein, comment il a contribué à fabriquer la radicalisation en ligne, comment son réseau a financé l’extrême-droite européenne, et pourquoi la France était au centre de la cible.



Lucie Fourcade

L’HOMME QUI ACHETAIT DES SECRETS

Le 26 juin 2016, trois jours après le vote du Brexit, Jeffrey Epstein écrit un e-mail à Peter Thiel, milliardaire fondateur de Palantir et investisseur historique de Facebook.

Quatre mots : "Brexit, just the beginning" (Le Brexit, ce n'est que le commencement). Puis la suite : " Return to tribalism. Counter to globalisation. Amazing new alliances" (Retour au tribalisme. Contre la mondialisation. De nouvelles alliances étonnantes).

Ce n’est pas l’enthousiasme d’un spectateur chanceux.

C’est la satisfaction d’un architecte (source The Independent).


Jeffrey Epstein n’a jamais eu de diplôme d’économie.

Il n’a jamais dirigé une banque réelle.

Aucun modèle financier connu ne justifie sa fortune de plusieurs centaines de millions de dollars.

Depuis les années 1990, la question "d’où vient son argent ?" reste sans réponse claire.


Ce que les documents révèlent, c’est une autre logique.

Dès les années 1990, en Russie post-communiste, Epstein a compris l’arme stratégique absolue de la nouvelle ère : le kompromat (terme russe désignant des documents compromettants, authentiques ou fabriqués).

Non plus un simple outil de chantage, mais une arme systémique : il suffit de compromettre assez d’élites pour que les institutions démocratiques perdent tout sens aux yeux des citoyens (source Desk Russie).


Les documents rendus publics montrent qu’Epstein évoluait au cœur de réseaux où se croisent argent, politique et sécurité.

Son carnet d’adresses reliait responsables américains, figures politiques israéliennes, oligarques russes et élites européennes.

Ces connexions, associées à des structures offshore et à des projets sécuritaires, dessinent un système d’intermédiation transnational (source Mr Mondialisation).


Selon le journaliste Craig Unger, Epstein n’était pas un agent salarié d’un État, il était un "atout" : un contact de confiance, à qui l’on rend service, et qui rend service en retour.

Il avait des liens avec les services de renseignement russes et israéliens.

Mais en fin de compte, il se servait lui-même (source Euronews).


Un élément trouble l’ensemble : Robert Maxwell, le père de sa complice Ghislaine, était soupçonné d’être un agent triple, naviguant entre le MI6, le KGB et le Mossad.

Et dans les nouveaux documents publiés en janvier 2026, le nom de Vladimir Poutine apparaît plus de mille fois. Celui de "Moscou", plus de neuf mille fois (source France 24).


Epstein n’était pas un pervers qui fréquentait des politiques.

Il était un opérateur qui utilisait la prédation sexuelle comme instrument de contrôle politique.

La différence est absolue.


LA SALLE DES MACHINES DE LA HAINE

En octobre 2011, un proche de Bill Gates présente Epstein au fondateur de 4chan, Christopher Poole.

Peu après, Poole lance /pol/, le forum anonyme qui servira de laboratoire au Gamergate (campagne de harcèlement sexiste, antiféministe et d'extrême-droite contre des femmes journalistes et développeuses), à QAnon (mouvance conspirationniste d'extrême droite), et à toute la vague populiste des années 2010.

L’intermédiaire résume lui-même l’intérêt de la chose dans un e-mail à Epstein : "Le potentiel de manipulation est énorme" (source MS Now / NBC).

Coïncidence ou non, /pol/ est devenu la salle de machines de la haine en ligne.


Mais l’étape suivante est encore plus révélatrice.

C’est deux jours après la publication de l’enquête du New York Times sur Harvey Weinstein (qui lance le mouvement #MeToo) que le journaliste Michael Wolff met formellement en contact Bannon et Epstein.

Les deux hommes commencent à s’échanger des messages réguliers sur #MeToo, qu’ils appellent entre eux "Time’s Up" (le temps est écoulé).

Ils réfléchissent ensemble à utiliser la cryptomonnaie pour financer une "coalition populiste-nationaliste" capable de "retarder Time’s Up pour la décennie à venir " (source Garbage Day).

Ce n’est pas une coïncidence.

C’est une stratégie.

Un homme accusé d’avoir violé des centaines de femmes et mineures s’emploie activement à saborder le mouvement qui permet aux victimes de prendre la parole.

Deux faces d’un même projet : contrôler les corps en bas, contrôler le récit en haut.


BANNON, LE PEN ET L’ARGENT QUI VENAIT DE LOIN

Les documents publiés par le ministère américain de la Justice décrivent un réseau d’influence transnational au service d’un seul objectif : mettre en place des gouvernements d’extrême-droite en Europe, en substituant le financement américain au financement russe devenu trop visible après les sanctions de 2014.


La mécanique est simple.

L'argent de Moscou compromet : il laisse des traces, des dettes, des obligations visibles. L'argent de Washington, canalisé discrètement, permet au RN de se présenter comme un parti souverain tout en restant sous tutelle étrangère.

Changer de bailleur sans changer de logique.


Un e-mail daté du 12 juillet 2018, adressé par le journaliste Michael Wolff à Jeffrey Epstein, évoque une rencontre à Londres entre Steve Bannon et des responsables politiques français issus du Front National, en marge d’une visite de Donald Trump en Europe.

Les discussions portaient sur le "refinancement du Front National".

Louis Aliot, alors vice-président du FN et compagnon de Marine Le Pen, était présent.

Le courriel mentionne "qu'une bonne partie de leur argent provient de Russie" (source RTS).


Au printemps 2019, un collaborateur d’Epstein révèle qu’il consacre ses efforts à "lever des fonds pour Le Pen et Salvini".

En avril, il écrit : "Je viens d’appeler mes gars au Front National. Je crois avoir fait mouche sur leur financement !!! ".

Il fait référence à un prêt à taux zéro de 4,7 millions d’euros, incluant les campagnes de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, alors tête de liste aux européennes (source RTS).

Sébastien Chenu, porte-parole du RN, a catégoriquement nié.

Louis Aliot n’a pas répondu.

Mais voici ce qui rend le démenti difficile à tenir : en avril 2019, le RN lançait lui-même ce qu'il appelait un "emprunt patriotique", une collecte auprès de ses membres.


Steve Bannon expliquait à Epstein qu’il avait "fait en sorte que le Rassemblement National se tourne vers ses propres adhérents", et que le parti avait ainsi récolté "4,7 millions pour les élections européennes" (source Franceinfo).


Deux récits, un seul chiffre.

Le financement externe occulte et "l'emprunt patriotique" ne s'excluent pas.

Ils se complètent : l'un fournit la mise de départ, l'autre lui donne un visage présentable.


LES GILETS JAUNES VUS DEPUIS UNE ÎLE PRIVÉE

La France n’est pas un terrain d’action parmi d’autres dans la stratégie Epstein-Bannon. Elle est une cible prioritaire.

Et les Gilets jaunes, cette crise sociale authentique, née de la colère populaire contre les inégalités, ont été vus depuis Washington comme une opportunité.


Au cœur de la crise des Gilets jaunes, Steve Bannon échange par SMS avec un interlocuteur identifié comme Jeffrey Epstein.

Dans ces messages datés du 12 juillet 2018, Epstein écrit textuellement : "Jacques Lang devrait être président. Et Le Pen devrait être vue en train de négocier au nom des Gilets jaunes. Victoire sur toute la ligne".

Bannon répond : "J’ai entendu dire que Jacques Lang est un type bien" (source RTS).


Ce n’est pas une blague.

Ce n’est pas un fantasme.

C’est la planification, en temps réel, d’un scénario de prise du pouvoir à Paris.

Un homme qui n’a jamais été élu à quoi que ce soit, depuis une île des Caraïbes ou une villa new-yorkaise, réfléchit à comment instrumentaliser la colère des ronds-points français pour installer Marine Le Pen à l’Élysée.


L’ancien ministre de l’Économie Bruno Le Maire a rendu visite au financier américain à New York.

La banquière Ariane de Rothschild apparaît 4 500 fois dans les documents.

Elle consultait régulièrement Epstein sur la politique internationale et européenne, lui demandant son avis avant ses rencontres importantes (source Franceinfo).


Selon un échange de SMS du 29 mars 2019, Epstein écrit à Bannon : "Je suis à l’Élysée, je me reconnecte dans 45 min".

Puis une heure plus tard : "Je suis maintenant à la pyramide avec tout le gouvernement". Bannon demande : "Le gouvernement Macron ? ".

Réponse d’Epstein : "Ouaip. Les ministres de l’élite".

L’Élysée a démenti (source Le Média en 442).

La question n’est pas : Epstein avait-il réellement pénétré le pouvoir français ?

La question est : pourquoi la presse française, à l’exception de quelques médias et d’un député LFI, n’a-t-elle quasiment pas traité ces révélations ?


CE QU’ILS SAVENT ET CE QU’ILS TAISENT

Il y a une leçon centrale dans les archives Epstein, et elle est brutale.

Les démocraties libérales ne tombent pas sous les chenilles de tanks.

Elles s’effondrent quand leurs élites sont compromises.

Quand les institutions perdent la confiance des citoyens.

Quand la colère populaire, réelle, légitime, fondée, est captée, orientée, instrumentalisée par des acteurs qui n’ont aucun intérêt à la résoudre.


Peter Thiel et Jeffrey Epstein partageaient une conviction : la démocratie avait échoué et devait être remplacée par le règne des capables.

C’est vers cet horizon qu’Epstein voyait pointer le Brexit, et la consolidation du pouvoir autour des poussées nihilistes et nationalistes qui ont suivi (source The Nation).


Selon l’analyste Ryan Broderick, populisme en ligne, désinformation, guerre cybernétique et cryptomonnaie n’étaient pour Epstein que l’échafaudage d’une stratégie plus large : déstabiliser l’ordre mondial, multiplier les connexions avec les élites, et continuer à s’enrichir tout en assouvissant sa prédation (source Garbage Day).


Ce projet a deux faces.

En haut : compromettre les dirigeants, financer l’extrême-droite, orienter les partis.

En bas : radicaliser les masses en colère via des plateformes anonymes, saborder les mouvements d’émancipation comme #MeToo, entretenir un chaos diffus qui rend tout repère impossible.


Le financement du RN et la fabrication de /pol/ sont les deux faces d’un même projet : détruire l’ordre démocratique libéral par en bas et par en haut simultanément.


Et la France regarde ailleurs.

L’Assemblée nationale a refusé une enquête parlementaire sur les connexions françaises.

Des experts indépendants des Nations Unies ont lancé en février 2026 un avertissement clair : l’absence d’enquêtes sérieuses sur le réseau Epstein pourrait affaiblir les cadres juridiques destinés à prévenir les violences contre les femmes.

Leur message est sans ambiguïté : "Personne n’est trop riche ou trop puissant pour être au-dessus de la loi" (source ONU).

La présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet a préféré répondre qu’une enquête "alimenterait les théories du complot".

Comme si chercher la vérité était devenu dangereux pour la démocratie.

Comme si l’ignorance organisée était une forme de protection.

C’est exactement sur ça que comptaient Epstein et ses alliés.


ILS ONT UN PLAN. QUEL EST LE NÔTRE ?

Jeffrey Epstein est mort en 2019, officiellement suicidé, dans des conditions qui restent inexpliquées.

Mais le projet qu'il incarnait, lui, est vivant.


Bannon est libre.

Thiel prospère.

Les partis qu'ils ont contribué à financer et à orienter jouent la présidentielle 2027.

Et la presse française, dans sa grande majorité, continue de traiter ces révélations comme un scandale américain qui ne nous concerne qu'indirectement.


Nous sommes directement concernés.


Ce qui s'est passé n'est pas une affaire de mœurs.

Ce n'est pas non plus une théorie du complot.

C'est une architecture.


Des e-mails datés.

Des SMS horodatés.

Des prêts traçables.

Des noms.

La matière première de toute enquête sérieuse.


Alors voilà ce que "notre plan" peut vouloir dire concrètement.

Exiger que l'Assemblée nationale revienne sur son refus d'ouvrir une commission d'enquête sur les connexions françaises, et interpeller publiquement les députés qui ont voté contre. Leurs noms sont publics.

La pétition à signer : "Pour la création d'une commission d'enquête sur l'affaire Epstein en France" sur le site de l'Assemblée nationale.


Refuser le réflexe qui consiste à traiter toute mise en relation de ces faits comme du "conspirationnisme". Ce réflexe-là est précisément ce sur quoi comptent ceux qui veulent que rien ne soit instruit.


Et lire.

Partager.

Rendre visible ce que d'autres préfèrent maintenir dans l'angle mort.


"Brexit, just the beginning", écrivait-il en juin 2016, avec la satisfaction d'un homme qui sait ce qui vient.

Il avait raison sur le diagnostic.

Il avait tort de croire que personne ne lirait ses mails.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

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