Chronique 199 - Entreprendre en France : est-ce encore possible ?
On finance ceux qui sont déjà là, on refuse ceux qui arrivent.
Une vendeuse veut reprendre la boulangerie où elle travaille.
Elle a un métier, un apport, un commerce qui tourne.
La banque a dit non.
Et derrière moi, au comptoir, un homme a tranché : "Ça, c’est la France, trop de charges".

CRÉER, LA FRANCE SAIT FAIRE
Commençons par démonter l’évidence de comptoir.
L’idée qu’on ne pourrait plus entreprendre en France ne résiste pas au premier chiffre venu : en 2024, le pays a enregistré plus d'un million de créations d’entreprises (1 111 200), un record historique.
Pour la quatrième année consécutive au-dessus du million (source : Insee).
Aucun pays qu’on décrit comme un cimetière entrepreneurial ne produit ces volumes.
La difficulté n’est donc pas d’ouvrir.
Elle est ailleurs, et le record la masque.
Près des deux tiers de ces créations sont des micro-entreprises, portées par une seule personne, rarement employeuses, souvent précaires (source : Insee).
On additionne des immatriculations, on ne bâtit pas du tissu.
Et une large part de ces structures ne dépasse pas ses premières années d’existence.
La France excelle à faire naître, elle échoue à faire durer.
Je pose donc la question autrement que le client de la boulangerie.
La vraie question n’est pas "peut-on se lancer".
C’est : peut-on tenir, employer, transmettre.
Et là, le pays trébuche.
LA REPRISE, L’OBSTACLE RÉEL
Le cas de ma boulangère n’est pas une création, c’est une reprise.
Un commerce existant, rentable, avec une clientèle, du matériel, un bail, des comptes qu’on peut lire.
Sur le papier, le dossier le plus rassurant qui soit pour un banquier : le risque est déjà éprouvé par des années d’exploitation.
Ma boulangère a pourtant été éconduite.
La reprise se heurte à un seuil rarement dit à voix haute : les banques exigent le plus souvent un apport personnel de 20 à 30 % du coût total pour financer un rachat (source : Les clés de la banque).
Une jeune salariée et son compagnon, même sérieux, même compétents, atteignent rarement cette barre, sauf à disposer d’un capital de départ, c’est-à-dire d’un héritage, direct ou indirect.
Le mérite ne suffit pas.
Il faut être déjà pourvu.
C’est ainsi qu’un commerce viable meurt.
Pas faute de clients, pas faute de repreneur : faute de repreneur déjà fortuné.
Et chaque boulangerie, chaque librairie, chaque quincaillerie qui ferme parce que personne "d’assez solide" ne l’a rachetée, c’est un centre-ville qui se vide et un service de proximité qui disparaît.
Le décrochage se joue là, silencieusement, à bas bruit, sur quelques points d’apport manquants.
LA SÉLECTIVITÉ DU CRÉDIT ET DES AIDES
Il faut nommer la logique.
Interrogez les statistiques de crédit et vous verrez que les entreprises déjà installées obtiennent leurs financements sans difficulté : la Banque de France mesure des taux d’obtention de crédit d’investissement de l’ordre de 97 à 98 % pour les PME établies (source : Banque de France).
Le robinet coule, mais pour ceux qui sont déjà dans la pièce.
Le nouvel entrant, lui, se heurte à la porte.
Le système bancaire prête volontiers à qui présente un bilan passé, un patrimoine, une garantie.
Il se défie de qui n’a qu’un projet et un métier.
Ce n’est pas de la malveillance, c’est une mécanique : elle favorise, par construction, l’implanté et l’héritier, et elle organise la concentration.
Et cette concentration, l’État l’alimente à une échelle vertigineuse.
Une commission d’enquête du Sénat a chiffré à 211 milliards d’euros par an les aides publiques aux entreprises, largement captées par les grands groupes, ni évaluées ni conditionnées (source : Public Sénat).
Pendant que la boulangère se voit refuser quelques dizaines de milliers d’euros, des multinationales qui versent des dividendes et licencient (comme Michelin ou Auchan) continuent d’encaisser ces aides (source : CFTC).
L’argent public ne descend pas, il monte.
On abreuve le sommet et on assèche la base.
LES CHARGES, LE COUPABLE QUI ARRANGE
Reste le verdict du comptoir : "trop de charges".
Soyons honnêtes, car c’est ainsi qu’on désarme un mensonge, en reconnaissant sa part de vrai.
Les prélèvements obligatoires pesant sur les entreprises françaises comptent parmi les plus élevés de l’Union européenne, autour de 20 % de la valeur ajoutée brute (source : Public Sénat).
L’homme derrière moi ne l’a pas inventé.
Mais il désigne le mauvais coupable.
Quand la Banque de France examine la vague de défaillances de 2025 (plus de 68 600, soit 15 % au-dessus de la moyenne de la décennie précédente) elle pointe la chute d’activité, l’effondrement des trésoreries et les retards de paiement.
Pas les charges.
Mieux : les marges médianes ont progressé dans la quasi-totalité des secteurs (source : DAF Mag).
Ce qui tue les commerces, ce n’est pas le poids des cotisations, c’est le manque de chiffre d’affaires et d’argent qui rentre.
Et il oublie l’autre moitié du tableau.
Ces charges qu’on dit insupportables sont massivement compensées, en haut, par les allègements et les 211 milliards d’aides.
La boulangère, elle, paie plein pot et se voit refuser le crédit.
Le grand groupe, lui, bénéficie de l’allègement, touche la subvention, et distribue le dividende.
"Trop de charges" est une phrase vraie qui pointe la mauvaise cible : elle épargne la concentration, elle accuse l’État en général plutôt que l’orientation précise de l’argent.
C’est le coupable qui arrange tout le monde, sauf celui qui voulait sa boulangerie.
LES SOLUTIONS SONT POURTANT LÀ
Alors oui, il y a des solutions, et c’est bien ce qui rend le "non" à la boulangère insupportable.
Le prêt d’honneur, accordé à taux zéro et sans garantie par des réseaux d’accompagnement comme Initiative France ou Réseau Entreprendre, existe précisément pour compenser un apport insuffisant.
L’ARCE permet à un demandeur d’emploi de transformer ses droits en capital de départ, et la médiation du crédit peut être saisie quand un refus n’est pas motivé (source : Service-Public).
Une garantie publique adossée à la reprise peut, en outre, désamorcer le risque du banquier.
Les outils sont là.
Ce qui manque, c’est leur dimension et leur orientation.
Ces dispositifs restent sous-calibrés, mal connus, réservés à ceux qui savent monter un dossier, quand l’essentiel de l’argent public part vers des groupes qui n’en ont pas besoin.
Il suffirait d’un choix : conditionner une fraction de ces 211 milliards au maintien de l’emploi et à la non-délocalisation, comme le proposent les sénateurs eux-mêmes, et réorienter une part vers la transmission des commerces de proximité, avec un fonds de garantie public pour le dernier commerce d’une commune (source : Public Sénat).
La vérité, c’est qu’on peut entreprendre en France.
Ce qu’on n’organise pas, c’est d’aider ceux qu’il faudrait.
Ce n’est pas une fatalité économique.
C’est un choix politique.
LE VERDICT DU COMPTOIR QUI ARRANGE LA CONCENTRATION
Je reviens à cet homme et à sa phrase.
Elle n’est pas anodine, elle est le produit fini d’un travail politique.
On a patiemment appris à des millions de gens que leur ruine vient de l’État, des charges, de la paperasse.
Jamais de la concentration qui capte l’argent public et refuse le crédit au petit.
Ce ressentiment, réel et légitime, est ensuite cueilli par une extrême-droite qui se pose en défenseure du terroir et des "petits", tout en épargnant soigneusement ceux qui organisent le siphonnage vers le haut.
On désigne un coupable commode pour protéger le vrai bénéficiaire.
Résister, ici, c’est refuser la phrase toute faite.
C’est dire que la boulangère n’a pas été victime de "trop de charges", mais d’un système qui finance l’héritier et laisse mourir le méritant.
Nommer cette mécanique, c’est la première façon de la combattre.
Et vous êtes, comme moi, mieux placés pour la voir : nous fréquentons ces commerces, nous connaissons ces visages.
La prochaine fois qu’une boutique ferme, nous saurons que ce n’est pas la France qui étouffe l’initiative.
C’est un choix qu’on nous fait passer pour une fatalité.
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