Chronique 185 - Enfants en danger : l’échec impardonnable de notre société
Quand une famille est sous l’eau et finit par se noyer, un parapluie lui est tendu. Voilà la triste réalité à laquelle nous sommes tous confrontés.
Dans chaque affaire de maltraitance, on aimerait que les seuls coupables soient les parents. C’est le réflexe le plus facile, et le moins constructif.
Un enfant en danger, c’est d’abord le signe de tout ce qui a lâché autour de lui, longtemps avant le drame.
Le fait divers, lui, referme l’histoire avant qu’on l’ait comprise.

CE MONSTRE TROP CONFORTABLE
À Nîmes, un garçon de 8 ans a été retiré du domicile familial.
Selon le récit de deux voisines, largement repris, il aurait été enfermé, privé de nourriture, et leur aurait glissé des appels au secours par la fenêtre.
Le beau-père est visé par une enquête pour soupçons de maltraitance.
Retenons ce conditionnel : la justice n’a rien établi, l’enquête suit son cours.
Ce qui circule aujourd’hui, ce n’est pas un verdict, c’est ce que des voisines ont vu, cru, et raconté (source 20 Minutes).
C’est déjà un piège.
Le fait divers nous arrive emballé, avec ses rôles distribués : des parents-monstres d’un côté, des voisins-sauveurs de l’autre.
Cet emballage est confortable : il désigne des coupables, offre des héros, et referme le livre sur un "happy ending".
Le premier réflexe qu’il déclenche, c’est d’accabler les parents.
Moi, je vais parler d’autre chose.
J’ai travaillé une dizaine d’années dans l’éducation et la protection de l’enfance.
J’ai vu, de près, ce dont je parle ici.
Et ce que j’ai vu, c’est que désigner des monstres est la manière la plus sûre de ne rien changer.
Le monstre rassure : il place le mal à l’extérieur, chez l’autre, dans une famille qui ne serait jamais la nôtre.
Il nous dispense de regarder ce qui, autour de chaque foyer, a cessé de fonctionner, bien avant qu’un fait divers ne s’en empare.
NOUS SOMMES TOUS CAPABLES DU PIRE
Disons-le clairement : tous les parents peuvent avoir un comportement maltraitant.
Que nous le fassions un jour ou non, nous en sommes tous capables.
La maltraitance, dans l’immense majorité des cas, n’est pas une absence d’amour ni le signe d’une personnalité déviante.
C’est une accumulation de difficultés qui finit par faire perdre pied.
C’est un épuisement qui déborde, une solitude qui use, une misère qui ronge.
C’est précisément là que le collectif est censé intervenir, et ne le fait pas, ou si peu et si mal.
On répète qu’il faut tout un village pour élever un enfant.
Sauf que le village, nous l’avons démantelé.
L’éclatement des familles, l’individualisme érigé en mode de vie, l’injonction permanente à la vie parfaite et instagrammable : tout concourt à rendre la parentalité plus difficile qu’elle ne l’a jamais été, et plus solitaire.
Nous demandons aux familles de tenir debout seules ce que des générations entières portaient à plusieurs.
SORTIR LE PARAPLUIE APRÈS LA TEMPÊTE
Ce dossier est pertinent, justement, parce qu’il ne se résume pas à de la méchanceté.
Ce que le parquet a établi, lui, dessine autre chose.
Un enfant présentant des troubles de la personnalité difficiles à gérer, suivi en assistance éducative depuis 2023, dans un contexte de séparation et de désaccord éducatif entre les parents.
Une mère qui, épuisée, avait elle-même demandé le placement de son fils (source Objectif Gard).
Mais la vraie faille n’est pas là.
Elle ne date pas de 2023, ni de l’assistance éducative qui aurait "échoué".
Elle remonte plus haut, à la racine : au tout début de la vie de cet enfant.
Dès les premières difficultés repérées, à l’école, chez le médecin, partout où un adulte a vu que quelque chose coinçait, tout aurait dû se mettre en place pour accompagner cette famille.
Pas surveiller : accompagner.
Or nous n’intervenons qu’une fois qu’un foyer est devenu un "dossier", quand le mal est déjà fait.
Les aides existent, mais elles arrivent après coup, inadaptées et inaccessibles : manque de places, de moyens, de considération.
400 000 enfants et jeunes majeurs dépendent d’une aide sociale à l’enfance que l’Assemblée nationale décrit elle-même comme "dans le gouffre", en plein "effondrement" (source LCP).
On ne met pas une famille à l’abri avec un parapluie qu’on n’ouvre qu’une fois la foudre tombée.
QUAND LE LOUP EST LA BERGERIE
En plus de l’aide qui manque : l’aide qui abîme.
Entrer dans l’engrenage institutionnel peut s’avérer dangereux, littéralement.
Un juge m’a dit un jour une phrase que je n’ai jamais oubliée : quand on fait entrer la justice dans une famille, elle n’en ressort que si et quand elle le décide.
Cela signifie des contraintes, des lourdeurs, des jugements (judiciaires autant que moraux) qui dissuadent d’avance la majorité des familles de demander quoi que ce soit.
Et il y a les dérives, bien réelles, que j’ai constatées par moi-même.
Les placements abusifs, d’abord.
Un placement abusif, c’est le retrait d’un enfant, ou son maintien loin des siens, là où un accompagnement aurait suffi : une mesure prononcée non sur un danger avéré, mais sur une précarité, une fragilité, un mode de vie qui dérange.
Combien sont-ils ?
Personne ne le sait, et c’est déjà un aveu : l’État ne compte pas ses placements de trop.
Ce que l’on sait, en revanche, c’est que le placement, censé rester le dernier recours, est devenu un réflexe.
Sur près de 400 000 enfants et jeunes majeurs suivis par la protection de l’enfance, une mesure sur deux consiste à accueillir l’enfant hors de chez lui plutôt qu’à épauler sa famille à domicile (source ONPE).
Cette "culture du placement", très supérieure à ce que recommandent les instances internationales, a été explicitement déplorée par la commission d’enquête parlementaire (source Assemblée nationale).
Et derrière une large part de ces situations, il n’y a pas de la violence, mais de la pauvreté et de l’isolement.
C’est-à-dire, exactement, ce que nous aurions pu prévenir en amont.
Mais il y a pire que le placement de trop : l’enfant placé mis en danger par le lieu même censé le protéger.
Ce n’est pas une peur fantasmée, c’est un constat documenté.
Le rapport parlementaire sur les manquements de la protection de l’enfance estime à environ 15 000 le nombre de mineurs victimes de prostitution au sein de l’ASE, et qualifie certains foyers de "viviers" où les réseaux recrutent (source Assemblée nationale).
Dès 2020, l’Inspection générale des affaires sociales alertait sur les "dangers bien identifiés" encourus par les enfants placés à l’hôtel : un rapport écrit après le meurtre de Jess, 17 ans, enfant placé, poignardé dans l’hôtel où on l’hébergeait (source Assemblée nationale).
L’institution censée protéger peut être une machine qui broie, et livre parfois à des prédateurs.
La peur qu’elle inspire aux familles n’a rien d’irrationnel.
REBÂTIR LE VILLAGE AUTOUR DE L’ENFANT
C’est donc tout le système d’accompagnement à la parentalité qu’il faut repenser.
Ce que nous devons reconstruire sur ces fondations, c’est le village que nous avons laissé se démanteler : cette présence de tous autour de chaque enfant, et donc autour de chaque famille.
Cela veut dire abolir, en urgence, l’isolement dans lequel vivent les familles.
Toutes les familles, pas seulement les plus précaires socialement ou financièrement.
La difficulté n'apparait pas selon le revenu.
Cela veut dire une aide qui vient d’elle-même, avant le point de rupture, et non un dispositif qu’il faut mériter une fois qu’on a déjà sombré.
Il faut que chaque difficulté puisse être abordée librement, facilement, avec les intervenants qualifiés nécessaires, et qu’elle soit accompagnée, non jugée.
Une main tendue qui ne soit pas un piège.
LES ENFANTS, NOTRE SEUL AVENIR
Il faut que l’enfance redevienne le cœur de notre société.
Non pas comme "enfant roi", mais comme citoyen à part entière, qui mérite sa place et les infrastructures qui vont avec.
L’enfant, que l’on en ait ou non, c’est l’avenir du pays, du monde, de l’humanité.
Ce n’est pas une position philosophique : c’est un fait naturel.
Et nous avons le devoir absolu d’assurer notre lendemain.
Ce sera un travail dur, long et coûteux.
Il est indispensable.
C’est lui, et lui seul, qui permettra de réduire la "protection" de l’enfance à ce qu’elle devrait rester : les cas réellement problématiques, ceux d’une incapacité véritable, et non ceux d’une précarité et d’un désespoir fabriqués par la société elle-même.
Un enfant ne devrait jamais avoir à devenir un fait divers pour qu’on s’occupe enfin de lui. C’est au premier signe qu’une société se juge, pas au moment du drame.
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