Chronique 46 - De la Nakba à Gaza : l'extermination n'a pas commencé le 7 octobre
- Lucie Fourcade
- 1 avr.
- 9 min de lecture
Comment Israël a méthodiquement effacé, repoussé, affamé et détruit le peuple palestinien, et pourquoi le monde regarde ailleurs.
On nous a appris que le conflit israélo-palestinien est "complexe".
Deux peuples.
Deux histoires.
Deux douleurs.
Une terre trop petite pour les deux.
C'est le récit de confort.
Celui qui permet de compatir sans conclure.
De s'indigner sans nommer.
De regarder les décombres de Gaza en parlant de "situation difficile".
Ce récit est faux.
Non pas parce que la souffrance israélienne n'existe pas.
Mais parce que derrière l'écran de la "complexité" se cache quelque chose de beaucoup plus simple à comprendre, et beaucoup plus difficile à accepter.
Remontons le fil. Depuis 1948.

1948 : LA NAKBA, OU LE CRIME FONDATEUR
Tout commence par ce mot arabe : Nakba. La catastrophe.
En 1948, lors de la création de l'État d'Israël, entre 700 000 et 800 000 Palestiniens (soit 85 à 90 % de ceux qui vivaient sur ce territoire) sont expulsés de force ou contraints à la fuite.
Plus de 530 villages sont rasés.
Plus de 70 massacres sont perpétrés par les milices sionistes armées.
Ce n'est pas une thèse militante.
C'est ce qu'établissent les historiens israéliens eux-mêmes.
Les "nouveaux historiens" comme Benny Morris, Ilan Pappé ou Avi Shlaïm, à partir des archives déclassifiées de l'État hébreu.
Ilan Pappé est explicite : il s'agit d'un "nettoyage ethnique", planifié et coordonné, décrit dans le "Plan Daleth" validé dès mars 1948 par David Ben Gourion.
Quand on lui a demandé ce qu'il fallait faire des habitants de Lydda et Ramla, Ben Gourion avait répondu en deux mots : "Expulsez-les" (source Wikipedia).
Ces réfugiés et leurs descendants (aujourd'hui près de six millions de personnes selon l'UNRWA) n'ont jamais pu rentrer chez eux.
Leur droit au retour est reconnu par les Nations Unies depuis 1974.
Il n'a jamais été appliqué.
En Israël, le mot même de Nakba est interdit dans les manuels scolaires.
La Nakba n'est pas un événement passé.
Elle est, selon les mots de l'écrivain libanais Elias Khoury, "une structure, pas un événement".
Une structure toujours en cours.
1967-2023 : L'OCCUPATION, LA COLONISATION, LE MUR

En juin 1967, lors de la guerre des Six Jours, Israël occupe militairement la Cisjordanie, la bande de Gaza, Jérusalem-Est, le Sinaï et le Golan.
Commence alors l'une des occupations les plus longues et les plus documentées de l'histoire contemporaine, illégale au regard du droit international depuis le premier jour (source Oxfam France).
Dès 1967, Israël transfère sa population civile vers des colonies implantées sur ces territoires occupés.
C'est une violation explicite de l'article 49 de la quatrième Convention de Genève.
Cette colonisation ne s'arrête jamais.
Elle s'accélère sous les gouvernements de droite, elle se poursuit sous les gouvernements de gauche.
Les chiffres donnent le vertige.
En 1967 : zéro colon.
En 1983 : environ 106 000.
En 1993, à la signature des accords d'Oslo (censés ouvrir la voie à deux États), la colonisation reprend de plus belle.
En 2024, on compte plus de 700 000 colons israéliens installés illégalement en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, répartis dans plus de 250 colonies.
Plus de 42 % du territoire cisjordanien est aujourd'hui sous contrôle exclusif de ces colonies (source Oxfam France).
En décembre 2025, le gouvernement israélien approuvait encore 19 nouvelles colonies, portant à 69 le nombre total de sites autorisés en trois ans (source RTS).
Pendant ce temps, les Palestiniens sont fragmentés, enclavés, étouffés.
La Cisjordanie est découpée en zones A, B et C : cette dernière représentant plus de 60 % du territoire, entièrement sous contrôle militaire israélien.
Des centaines de checkpoints.
Un mur de séparation déclaré illégal par la Cour internationale de justice en 2004, dont le tracé annexe de facto 51 % de la Cisjordanie.
Des routes réservées aux colons.
Une économie palestinienne étranglée : le taux de pauvreté en Cisjordanie est passé de 12 % à 28 % entre 2023 et 2024, le chômage atteignant 35 % (source Oxfam France).
Gaza, de son côté, est soumise à un blocus total depuis 2007.
Deux millions de personnes enfermées dans 365 km², coupées du monde, des médicaments, de l'eau, de l'électricité.
Avant même octobre 2023, Gaza était déjà ce que l'ONU appelait un "territoire invivable".
SUPRÉMACISME, COLONISATION, ANNEXION : LE PROGRAMME ASSUMÉ
Il faut nommer ce qu'est devenu le gouvernement israélien.
Formé en décembre 2022, le sixième cabinet Netanyahou est officiellement reconnu comme le plus à droite de l'histoire de l'État d'Israël.
Il repose sur une coalition qui ne cache plus rien : suprémacisme juif, annexion de la Cisjordanie, expulsion des Arabes (source Wikipedia).
Bezalel Smotrich, ministre des Finances, veut "bloquer tout État palestinien" et annexer la totalité de la Cisjordanie.
Il a été photographié devant le slogan "Mort aux Arabes".
En mai 2025, il annonçait 22 nouvelles colonies en qualifiant la décision "d'historique" (source France 24).
Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale, condamné pour incitation à la haine raciale, déclarait en mai 2024 : "Nous devons envahir Gaza, occuper, coloniser, et ne pas laisser entrer l'aide humanitaire" (source RTBF).
Ne pas laisser entrer l'aide humanitaire...
Ces hommes ne sont pas des marges.
Ils tiennent le gouvernement.
Ils ont refusé le cessez-le-feu.
Bloqué les accords sur les otages.
Bloqué l'aide.
Et ce qu'ils ont annoncé, ils l'ont fait.
L'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak les a qualifiés publiquement de danger existentiel pour la démocratie.
Yair Lapid, chef de l'opposition, a averti : "Un gouvernement Netanyahu-Smotrich-Ben Gvir serait la fin de la démocratie" (source RTBF).
Ils avaient raison.
Et ils ont été ignorés.
Ce n'est pas une démocratie qui se défend.
C'est un régime qui a décidé d'en finir.
Voilà ce qui se passe à Gaza depuis le 7 octobre 2023.
GAZA. 100 000 MORTS ET UN MOT QU'IL FAUT DIRE : GÉNOCIDE
Le 7 octobre 2023, le Hamas lance une attaque sans précédent sur le territoire israélien, tuant 1 200 personnes et prenant 251 otages.
C'est un crime de guerre.
C'est aussi, pour comprendre ce qui suit, un contexte.
Pas une excuse, pas une justification, mais un contexte : celui d'une population enfermée depuis 16 ans, sous blocus, sous occupation, sans horizon politique.
Les causes ne valent pas les actes.
Mais les actes ne valent pas l'extermination.
Ce qu'Israël fait à Gaza depuis le 7 octobre 2023 porte un nom juridique précis : génocide.
Ce n'est pas une hyperbole.
Ce n'est pas une position militante.
C'est le mot qu'emploient Amnesty International dans son rapport de décembre 2024 (source Amnesty International), Human Rights Watch, dix experts indépendants mandatés par l'ONU, la Rapporteuse spéciale des Nations Unies Francesca Albanese, et sept spécialistes du génocide interrogés par le quotidien néerlandais NRC en mai 2025.
L'Afrique du Sud a engagé une procédure contre Israël devant la Cour internationale de justice au titre de la Convention sur le génocide.
La CIJ a ordonné à Israël de prévenir tout acte génocidaire.
La Cour pénale internationale a émis des mandats d'arrêt contre Netanyahou et son ancien ministre de la Défense pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité (Wikipedia, Génocide à Gaza).
Les chiffres sont au-delà du supportable.
Au 14 août 2025, l'UNICEF recensait plus de 61 000 morts palestiniens, dont au moins 18 000 enfants (source Wikipedia).
L'Institut Max Planck de recherche démographique, dans une étude de novembre 2025, estime le bilan à plus de 100 000 morts directes, sans compter les morts indirectes dues à la famine, à la maladie, au manque d'accès aux soins (source Institut Max Planck).
70 % des victimes documentées sont des femmes et des enfants.
Des familles entières ont été effacées : en octobre 2023, on recensait 825 familles entièrement tuées ; en septembre 2025, ce nombre atteignait 2 180 (source Wikipedia).
L'espérance de vie à Gaza a chuté de 47 % en 2024 par rapport à ce qu'elle aurait été sans la guerre : une perte de 36 années.
Gaza compte le plus grand nombre d'enfants amputés par habitant au monde.
84 % des centres de santé sont détruits ou endommagés.
85 % de la population a subi des déplacements forcés.
En mars 2025, Israël a rompu le cessez-le-feu et bloqué toute aide humanitaire.
Ce n'est pas un effet de bord.
C'est une politique.
Ben-Gvir l'a dit.
Smotrich l'a dit.
Les déclarations de hauts responsables israéliens sur l'intention de "détruire" la population de Gaza ont été relevées et documentées par les experts du génocide comme preuve de l'élément intentionnel : condition légale nécessaire pour qualifier un génocide.
Tout est là.
ARMES, VÉTOS, SILENCE : LA COMPLICITÉ OCCIDENTALE EST ACTIVE
Pendant ce temps, les gouvernements occidentaux tergiversent.
Ils "s'inquiètent".
Ils "appellent à la retenue".
Ils continuent de livrer des armes.
Les États-Unis, sous Biden, ont fourni à Israël pour des milliards de dollars d'armements pendant que le génocide était en cours.
Sous Trump, les sanctions prises contre les colons violents en Cisjordanie ont été annulées dès janvier 2025 (source Wikipedia).
En France, les hésitations politiques à reconnaître la gravité des crimes israéliens, les pressions exercées sur les médias et les milieux académiques pour éviter le mot génocide, la criminalisation de certaines formes de solidarité avec les Palestiniens : tout cela est documenté.
Cette complicité française prend désormais une forme législative.
La proposition de loi n°575 déposée par la députée Caroline Yadan (Renaissance) en novembre 2024, intitulée "visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme", sera soumise au vote de l'Assemblée nationale les 16 et 17 avril 2026, avec procédure accélérée accordée par le gouvernement (source LDH).
Sous couvert de lutte contre l'antisémitisme, ce texte opère un amalgame explicite entre antisémitisme et antisionisme, reprenant la définition contestée de l'IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance).
Concrètement : crier "Free Palestine" pourrait être assimilé à nier l'existence d'Israël et tomber sous le coup de la loi pénale.
Contextualiser les attaques du 7 octobre dans des décennies d'oppression coloniale pourrait être qualifié d'apologie du terrorisme.
Le texte crée en outre un nouveau délit "d'appel à la destruction d'un État", visant directement toute critique de la nature du régime israélien, y compris académique (source TRT Français).
La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), la Ligue des droits de l'Homme, l'Union juive française pour la paix, le collectif Tsedek ! et des dizaines d'organisations de défense des libertés s'y opposent unanimement (source AFPS).
Le texte a néanmoins été adopté en Commission des lois le 21 janvier 2026 par 18 voix contre 16, avec le soutien du camp gouvernemental, de l'extrême-droite, et l'abstention du Parti socialiste.
Cette loi dit quelque chose d'important, malgré elle.
Elle dit que le pouvoir a peur des mots.
Peur que les citoyens français nomment ce qu'ils voient.
Peur que la solidarité avec un peuple en train d'être exterminé devienne une force politique.
Alors il faut le dire d'autant plus clairement.
Être antisioniste, c'est-à-dire s'opposer à la politique d'occupation et d'extermination de l'État d'Israël, n'a rien à voir avec l'antisémitisme.
Ce ne sont pas des positions interchangeables.
Ce ne sont pas des synonymes.
Ce sont des contraires.
Des milliers de Juifs et Juives, en France, en Israël, partout dans le monde, le disent eux-mêmes.
Ils manifestent. Ils signent des pétitions. Ils portent plainte.
Ce sont eux que l'extrême-droite israélienne trahit.
Ce sont eux que la loi Yadan réduit au silence par amalgame.
Confondre les deux, c'est précisément ce que veut le gouvernement israélien pour neutraliser toute résistance symbolique.
Et c'est précisément ce que fait cette loi : non pas protéger les Juifs, mais protéger un État de toute critique.
La complicité occidentale ne se limite plus aux armes et aux vétos.
Elle prend désormais la forme d'un verrou législatif.
On ne livre plus seulement des bombes.
On légifère pour interdire de les voir tomber.
REFUSER DE NE PAS VOIR
L'histoire d'Israël et de la Palestine n'est pas complexe à comprendre.
Elle est difficile à accepter.
Difficile parce qu'elle implique de reconnaître que l'un des alliés historiques des démocraties occidentales mène, depuis 1948, une politique de dépossession, d'expulsion, et aujourd'hui d'extermination d'un peuple.
Ce narratif de confort est mort.
Mort dans les décombres de Gaza.
Mort dans les 2 180 familles palestiniennes entièrement effacées.
Mort dans la bouche de Smotrich qui revendique le Grand Israël pendant que les enfants meurent de faim.
Mort dans les mandats d'arrêt de la CPI que les démocraties occidentales refusent d'exécuter.
Ce qui se passe à Gaza est un génocide.
100 000 morts.
Des familles entières disparues.
Une génération d'enfants amputés.
Ce n'est pas contestable.
C'est maintenant.
C'est documenté.
C'est nommé.
Et pendant qu'on légifère en France pour interdire de le dire, les bombes continuent de tomber.
La résistance commence par refuser ce silence.
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