Chronique 30 - De Dutroux à Epstein : l'impunité des puissants n'est pas un accident, c'est un choix.
- Lucie Fourcade
- 17 mars
- 10 min de lecture
L'État protège ses prédateurs. La démocratie n'ose pas le nommer.
À trente ans d'intervalle, deux affaires criminelles ont ébranlé des démocraties prospères (la Belgique en 1996, les États-Unis en 2019) en révélant un même mécanisme: celui d'institutions qui se protègent elles-mêmes plutôt que leurs citoyens.
Ces deux affaires ne sont pas des anomalies isolées.
Elles sont des révélateurs.
Elles éclairent quelque chose que les démocraties peinent à regarder en face : l'impunité des puissants n'est pas le signe d'un État défaillant, mais d'un État qui fonctionne exactement comme il l'a décidé.
C'est ce mécanisme, la capture institutionnelle par les élites, que cette chronique se propose de nommer, d'analyser, et de refuser.

DEUX AFFAIRES, UN MÊME SILENCE
Le 13 août 1996, Marc Dutroux est arrêté en Belgique.
Les signaux existaient, les alertes avaient été transmises, et personne n'avait agi.
La commission parlementaire qui suit confirmera ce que la population redoutait le plus : non pas un complot organisé, mais quelque chose peut-être plus glaçant encore : des manquements institutionnels graves, une concurrence mortelle entre services de police, une absence de volonté politique de réformer ce que tout le monde savait dysfonctionnel (source Commission parlementaire belge).
En 1997, seulement 29 % des Belges approuvaient le fonctionnement de leur démocratie, contre 52 % deux ans plus tôt (source Ipsos).
En deux ans, la confiance s'est effondrée de moitié.
Vingt-trois ans plus tard, à New York.
Jeffrey Epstein est arrêté pour trafic sexuel de mineures.
Ce n'est pas sa première arrestation.
En 2008, un acte d'accusation fédéral de 60 chefs avait été préparé par le FBI.
Il ne verra jamais le prétoire.
Le procureur Alexander Acosta négocie à la place un accord secret : 18 mois de prison, dont 13 effectifs, cellule non fermée, droit de se rendre à son bureau 12 heures par jour. (source franceinfo).
Aucune des 36 victimes identifiées n'est informée de l'accord, contrairement à l'exigence légale.
Sa complice Ghislaine Maxwell sera condamnée en 2022 à 20 ans de prison pour trafic sexuel de mineures (source ONU).
Elle est la seule personnalité du réseau à avoir été jugée.
Deux continents. Deux décennies d'écart. Deux démocraties constitutionnelles.
Et dans les deux cas, la même séquence : des crimes au grand jour, des signaux ignorés, des institutions qui se rétractent.
Ce que cette séquence révèle, ce n'est pas une exception.
C'est un mécanisme.
L'ACCORD SECRET : QUAND L'ÉTAT CHOISIT SON CAMP
Ce qui est documenté dans l'affaire Epstein ne relève pas du mystère.
C'est de la procédure judiciaire.
Le rapport interne du Département de la Justice américain qualifie de "troublant" le fait qu'Acosta ait clos l'affaire avant même la fin de l'enquête du FBI et avant que les victimes d'autres juridictions soient entendues (source Comité de surveillance de la Chambre).
L'accord accorde en outre l'immunité à tous les complices potentiels, identifiés ou non : une clause sans précédent.
Il ferme de fait toute enquête sur un réseau dont 3,5 millions de documents judiciaires, publiés en janvier 2026, confirment l'ampleur internationale (source franceinfo).
En Belgique, le mécanisme est différent dans sa forme, identique dans sa logique.
Aucun accord secret n'a été négocié, mais des alertes concrètes ont été classées sans suite.
En 1995, un an avant l'arrestation de Dutroux, la gendarmerie de Charleroi disposait d'informations sur ses activités. Elles n'ont pas été transmises aux services compétents.
La commission parlementaire conclura non pas à une protection organisée, mais à quelque chose d'aussi grave : une série de décisions administratives et hiérarchiques qui ont, de fait, produit l'impunité.
L'État belge n'a pas signé d'accord.
Il a simplement cessé de regarder.
Acosta sera nommé Secrétaire au Travail dans le premier gouvernement Trump en 2017, confirmé par le Sénat à 60 voix contre 38, alors que l'accord était de notoriété publique dans les cercles judiciaires.
Il ne démissionnera qu'en 2019 sous la pression médiatique.
Ce que révèle cette séquence, c'est ce que les sociologues appellent un "régime de responsabilité différenciée" : les rapports de classe, de réseau et de pouvoir déterminent à chaque étape qui sera poursuivi et qui ne le sera pas (source Cairn).
L'État n'a pas failli.
Il a choisi.
C'est plus grave.
LE POUVOIR SE PROTÈGE : ANATOMIE D'UN PHÉNOMÈNE ORDINAIRE
La "capture institutionnelle", c'est une catégorie analytique (et non complotiste, comme on peut l'entendre) : lorsque les intérêts d'un groupe restreint orientent le fonctionnement d'institutions supposément neutres au point de les dénaturer.
Ce n'est pas une conspiration.
C'est un effet de réseau : des codes partagés, des solidarités tacites, une perception commune de ce qui mérite ou non d'être poursuivi, telle que la décrit la sociologie des élites de Pinçon-Charlot (source Arteacom).
Dans l'affaire Dutroux, la commission n'a pas conclu à une protection organisée.
Elle a conclu à quelque chose de plus diffus : une absence de volonté politique de corriger des dysfonctionnements connus, une rivalité inter-services qui primait sur la protection des victimes.
Ce dysfonctionnement avait un nom, une adresse, des responsables hiérarchiques identifiés.
Personne n'a été sanctionné pour avoir mal transmis une alerte.
Personne n'a répondu de la rivalité entre gendarmerie et police judiciaire qui a coûté des mois d'enquête.
La capture institutionnelle, ici, n'avait pas besoin de complot : elle fonctionnait à l'inertie, au corporatisme, au silence administratif.
Dans l'affaire Epstein, le financier avait compris que sa ressource principale n'était pas son argent : c'était son utilité.
Son réseau lui conférait une position de quasi-intouchabilité, non pas parce qu'un puissant anonyme aurait passé un coup de téléphone, mais parce que chaque maillon de la chaîne judiciaire pouvait calculer le coût de le poursuivre vraiment.
Le procureur Acosta n'a peut-être pas reçu d'ordre.
Il a fait un calcul.
Et ce calcul (négocier plutôt qu'instruire, protéger des complices non identifiés plutôt que les exposer) était rationnel dans un système où les réseaux de pouvoir orientent silencieusement ce qui est possible et ce qui ne l'est pas.
C'est ce que les éléments judiciaires établis confirment : un capital de compromission qui rendait Epstein difficile à toucher, non pas malgré les institutions, mais à travers elles.
Dans les deux cas, ce qui protège n'est pas un individu tout-puissant : c'est une architecture d'indifférence institutionnelle, dans laquelle chaque maillon peut se dire qu'il n'a fait que son travail.
La capture institutionnelle prospère sur le même terrain que l'autoritarisme : l'affaiblissement des contre-pouvoirs, la décrédibilisation de la justice indépendante, le recul de la presse d'investigation.
C'est pourquoi ce phénomène n'est pas réservé aux régimes autoritaires déclarés.
Il prospère aussi au cœur des démocraties, discrètement, méthodiquement, sans coup d'État.
L'accord Epstein de 2008 n'a été révélé au grand public qu'en 2018, par une journaliste du Miami Herald.
Les institutions, elles-mêmes, ne l'ont pas mis en lumière.
MOINS DE DÉMOCRATIE, PLUS D'IMPUNITÉ : LE LIEN QUE LES CHIFFRES CONFIRMENT
Le rapport V-Dem 2025 livre un constat sans équivoque : pour la première fois depuis vingt ans, le monde compte davantage de régimes autocratiques que démocratiques.
Le niveau moyen de démocratie en Europe occidentale et en Amérique du Nord est retombé à celui de 1983 (source SciencePo).
Le rapport 2025 du Conseil de l'Europe nomme explicitement le lien : "recul de la démocratie, impunité croissante" (source Conseil de l'Europe).
Deux phénomènes qui se nourrissent mutuellement.
Ce recul ne ressemble pas à un coup d'État.
Il prend la forme de lois qui réduisent l'indépendance judiciaire, de budgets qui asphyxient la presse d'investigation, de partis qui normalisent le mépris des contre-pouvoirs.
Chaque fois que ces garde-fous cèdent, l'espace dans lequel les puissants peuvent agir en toute impunité s'élargit.
L'extrême-droite n'a pas inventé ce phénomène.
Mais elle l'exploite sur deux fronts simultanément.
Premier front : elle en bénéficie.
La colère produite par l'impunité des puissants est un carburant électoral.
Le RN prospère sur le sentiment que "la justice n'est pas la même pour tout le monde", un argument martelé jusque dans les prétoires, comme lors de la condamnation de Marine Le Pen en mars 2025, où ses soutiens ont immédiatement dénoncé un "deux poids, deux mesures" judiciaire (source France Bleu).
L'AfD a construit une partie de son discours sur la défiance envers des institutions présentées comme corrompues et hostiles aux partis dissidents, allant jusqu'à contester en justice son propre classement comme "suspect d'extrémisme" par le renseignement intérieur allemand (source France 24).
Trump a fait de la dénonciation d'un "système truqué" le cœur de ses deux campagnes victorieuses, qualifiant son procès pénal de 2024 de "procès bidon" tout en s'attaquant frontalement à l'indépendance du Département de Justice (source WHYY).
Ce que ces partis ont compris, c'est que l'impunité réelle des élites nourrit une paranoïa diffuse, et que cette paranoïa, bien orientée, se transforme en vote de rupture.
Deuxième front : une fois au pouvoir, ils aggravent le problème.
En attaquant l'indépendance des juges (Trump a placé à la tête du Département de Justice son avocate personnelle, Pam Bondi, avec la promesse explicite de s'attaquer aux procureurs qui l'avaient poursuivi - source Fondation Jean-Jaurès), ils détruisent précisément les contre-pouvoirs qui pourraient limiter l'impunité des puissants.
C'est si préoccupant que l'Allemagne a modifié sa constitution avant les élections de février 2025 pour blinder l'indépendance de sa Cour constitutionnelle contre de potentielles attaques de partis radicaux (source Motorcycle Sports).
En instrumentalisant des affaires comme Epstein pour alimenter des théories conspirationnistes, ils détournent l'attention de la question centrale : qui a décidé que ces crimes ne méritaient pas d'être punis ?
La réponse à cette question n'est pas dans les forums complotistes.
Elle est dans les archives judiciaires, les rapports parlementaires, les articles d'investigation.
C'est-à-dire précisément là où l'extrême-droite ne regarde jamais.
ELLES SAVAIENT. PERSONNE NE VOULAIT ENTENDRE.
Dans l'affaire Dutroux, les familles ont dû attaquer l'État belge devant la Cour européenne des droits de l'homme pour obtenir le droit d'être simplement entendues par le tribunal (source Wikipédia).
Ce recours n'était pas une démarche militante : c'était une nécessité.
Les familles de victimes avaient alerté, écrit, témoigné.
Ce sont elles qui ont maintenu la pression jusqu'à la Marche blanche d'octobre 1996 (300 000 personnes dans les rues de Bruxelles - source RTBF) forçant une commission parlementaire que les institutions n'avaient pas jugé utile de créer d'elles-mêmes.
La vérité sur les défaillances de l'État belge n'a pas émergé de l'intérieur du système.
Elle a été arrachée de l'extérieur.
Dans l'affaire Epstein, les victimes n'ont été informées de l'accord de 2008 que des années plus tard, en violation directe de la loi.
Certaines d'entre elles ont néanmoins refusé de se taire.
Virginia Giuffre, l'une des plaignantes les plus visibles, a multiplié les procédures judiciaires pendant des années, seule contre un réseau disposant de moyens considérables, pour forcer la reconnaissance publique de ce qui lui avait été fait.
C'est aussi grâce aux témoignages de victimes qui ont accepté de parler, à visage découvert, au risque de leur réputation et de leur sécurité, que la journaliste Julie K. Brown, du Miami Herald, a pu reconstituer l'affaire en 2018.
Elle avait identifié 80 victimes potentielles, en avait contacté 60, et convaincu quatre d'entre elles de témoigner publiquement, dix ans après les faits, contre un homme dont le réseau disposait de moyens juridiques et financiers considérables.
Son enquête "Perversion of Justice" est ce qui a contraint les institutions à rouvrir le dossier, entraînant la démission d'Acosta, la réouverture des poursuites fédérales contre Epstein et des réformes sur les droits des victimes dans les accords de non-poursuite (source Hillman Foundation).
Ce n'est pas le FBI qui a relancé l'affaire.
Ce n'est pas le Département de Justice.
C'est une journaliste et des femmes qui avaient décidé de ne plus se taire.
Lorsqu'en 2024 des expertes indépendantes des Nations Unies ont réagi à la publication de nouveaux documents, elles ont posé la question avec une clarté brutale : "Elle enverra le message que de tels crimes sont inacceptables, ou confirmera que le pouvoir et les relations protègent les responsables." (source ONU).
Dans les deux affaires, ce sont des femmes (victimes, mères, journalistes) qui ont tenu le fil quand les institutions l'avaient lâché.
Ce n'est pas un détail.
C'est une constante.
Ce que les victimes ont vu en premier, avant les journalistes, avant les commissions, c'est que le système ne fonctionnait pas pour elles.
Ce sentiment que la loi a deux poids, deux mesures est au cœur de la crise de légitimité démocratique.
Ce n'est pas de la paranoïa.
C'est une conclusion empirique.
Et quand la paranoïa se répand, le terrain est préparé pour ceux qui offrent une explication simple.
C'est là que l'extrême-droite entre en scène : non pas comme cause de l'impunité, mais comme bénéficiaire de la colère qu'elle génère.
CE QUE CELA NOUS OBLIGE À NOMMER
De Dutroux à Epstein, la comparaison n'est pas celle de deux monstres.
C'est celle de deux défaillances institutionnelles dans deux démocraties différentes, à trente ans d'intervalle.
Ce qu'elles révèlent ensemble : l'impunité des puissants n'est pas une exception au système.
Elle est, dans certaines conditions, une fonction du système.
Un procureur qui accorde l'immunité à des complices non identifiés, puis est récompensé d'un poste ministériel : ce n'est pas un dysfonctionnement.
C'est un choix institutionnel.
Des services de police dont les failles sont connues depuis des années sans que personne ne les corrige : ce n'est pas de la négligence.
C'est de la complicité par inaction.
Dans un cas, l'État américain a signé un accord.
Dans l'autre, l'État belge a laissé faire.
Les formes diffèrent ; le résultat est le même : des crimes prolongés, des victimes ignorées, des responsables jamais nommés.
La question n'est donc pas : comment ces crimes ont-ils pu se produire ?
La question est : qui a décidé de ne pas les arrêter ?
Et pourquoi personne ne répond de cette décision ?
Ce qui a finalement mis fin à l'impunité, dans les deux affaires, ce ne sont pas les institutions.
Ce sont des contre-pouvoirs qui ont tenu : des familles qui ont refusé de se taire, des journalistes qui ont creusé quand tout le monde avait tourné la page, des victimes qui ont choisi de témoigner à visage découvert au prix de leur tranquillité.
Ce sont eux que les gouvernements autoritaires ciblent en premier.
Ce sont eux qu'il faut défendre maintenant.
La démocratie n'est pas un état stable.
C'est un rapport de forces.
Et dans ce rapport, chaque contre-pouvoir qu'on laisse mourir est une défaite concrète.
Parce qu'entre Marcinelle et l'île Little Saint James, il y a trente ans, deux océans, et un seul scandale : celui de démocraties qui ont regardé ailleurs.
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