Chronique 178 - Darmanin et la police, ou l'art appliqué de la défausse
Accuser l'exécutant pour ne jamais nommer celui qui décide.
Un ministre accuse.
L'institution qu'il a dirigée quatre ans encaisse.
À force de descendre d'étage en étage, la faute a fini par n'appartenir à personne.

LA MORT DE TROP
Le point de départ tient en une mort. Lyhanna, 11 ans, disparue dans le Gers, retrouvée sans vie au début de l'été.
L'homme mis en examen pour son meurtre et son viol était déjà connu des services : plusieurs plaintes pour infractions sexuelles sur mineurs le visaient, restées sans suite.
C'est cette béance, un prédateur signalé, jamais traité, qui a déclenché l'audit.
Le résultat tient dans un courrier de 12 pages, adressé fin juillet par le garde des Sceaux au ministre de l'Intérieur, et rendu public par une fuite.
Il synthétise les remontées de 37 parquets généraux et met au jour ce que la presse a nommé un "stock fantôme" : des milliers de dossiers de violences sexuelles sur enfants que la justice ignore, faute de lui avoir été transmis.
1 275 procédures découvertes à Nîmes, 905 à Caen, une quinzaine purement et simplement perdues à Bourges (source franceinfo).
Derrière chaque numéro, un enfant.
Le constat est juste.
Il est même nécessaire.
Mais un constat n'est jamais neutre : ce qui compte, c'est qui le formule, à quel moment, et contre qui.
ACCUSER POUR S'ABSOUDRE
Celui qui signe ce réquisitoire connaît le dossier mieux que quiconque.
Pour cause : Darmanin a tenu le ministère de l'Intérieur quatre années durant.
La formation des policiers, leurs effectifs, leurs moyens, la priorisation des enquêtes : tout cela relevait de lui.
Les brigades des mineurs qu'il décrit aujourd'hui exsangues, c'est sous son autorité qu'elles se sont vidées.
Devenu garde des Sceaux, il change de fenêtre.
Le voici qui audite, depuis la Justice, la pénurie qu'il a organisée depuis l'Intérieur.
Le même homme, successivement architecte et expert du même effondrement.
Le syndicat des commissaires n'a pas eu besoin de longs mots pour le qualifier : "le comble du cynisme" (source franceinfo).
Il y a là plus qu'une contradiction personnelle.
Il y a le premier geste d'une mécanique : quand la faute devient visible, on se déplace d'un cran pour la regarder d'en face, comme si l'on n'y était pour rien.
LE FUSIBLE
Sous le ministre, il y a le commissaire.
Sous le commissaire, l'enquêteur.
Et c'est là, tout en bas, que le chiffre devient obscène : 3 enquêteurs pour 900 dossiers à Amiens, 6 pour 4 000 au Mans (source franceinfo).
Un syndicat évalue l'effectif à quatre ou cinq fois inférieur à ce qu'il faudrait, rien que pour les brigades des mineurs.
Au moment de l'audit, 85 047 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs attendaient quelque part dans cette arithmétique (source actu17).
Le courrier a beau préciser que les défaillances sont "structurelles" et qu'elles ne tiennent pas à la volonté des agents de terrain, la fuite, elle, ne s'embarrasse pas de nuances (source franceinfo).
Ce que le pays retient, c'est un titre : défaillances policières.
L'agent qui croule sous les dossiers devient le visage public d'une faute qu'il n'a pas décidée.
Il est le fusible : la pièce qu'on grille pour que le circuit, en amont, ne saute pas.
Je n'ai aucune tendresse particulière pour l'institution policière, et ces chroniques disent ailleurs ce qu'elle produit de violence et d'impunité.
Mais confondre l'exécutant et le décideur, c'est se tromper d'étage.
Et c'est exactement ce que la mécanique cherche à obtenir.
CHAQUE ÉTAGE ACCUSE CELUI DU DESSOUS
Cette mécanique porte un nom : la défausse.
Elle a une propriété remarquable : elle ne circule que dans un sens.
Le ministre se défausse sur le ministère voisin.
La direction se défausse sur le commissariat.
Le gradé se défausse sur l'agent.
L'agent, écrasé, n'a plus personne sous lui, sinon le dossier et l'enfant qu'il contient.
À chaque étage, la responsabilité descend d'un cran, et à chaque cran elle s'allège de ceux qui décident.
Si elle descend toujours, c'est qu'en bas se trouve la seule direction sans risque : en bas, pas d'électeur, pas de budget à voter, pas de carrière ministérielle à protéger.
Vers le haut, on rencontre l'arbitrage, le choix, la décision, c'est-à-dire la faute véritable. Vers le bas, on ne rencontre que l'exécution.
La défausse garde les causes en haut et fait porter les conséquences par ceux qui ne les ont pas choisies.
C'est une machine à dissoudre la décision.
Un manque d'effectifs n'est pas une fatalité météorologique : c'est un arbitrage budgétaire, signé, daté, assumé par quelqu'un.
Le transformer en "défaillance de terrain", c'est effacer la signature.
DES PAROLES, TOUJOURS. DU CONCRET, JAMAIS.
Reste à savoir ce que cette machine protège.
Elle protège une politique.
Depuis 20 ans, l'État a beaucoup investi dans la parole sécuritaire et peu dans les moyens de la sécurité réelle.
Des annonces, des lois d'affichage, des plans de communication...
Et, derrière, des brigades des mineurs qu'on laisse se vider.
On a préféré le récit de la fermeté à l'ennui du financement.
Les dossiers fantômes sont l'exact revers de cette préférence.
Le syndicat des commissaires l'a formulé sans détour : "arrêtez de faire de la communication" (source franceinfo).
La demande est simple : des enquêteurs, des places, une procédure praticable.
Elle suppose de l'argent public et des arbitrages tenus dans la durée, c'est-à-dire tout ce qu'une carrière politique bâtie sur l'annonce répugne à assumer.
Voilà pourquoi la défausse est si commode.
Elle permet de continuer à sous-financer le réel tout en paraissant le réparer.
Le décideur qui a créé la pénurie peut, sans changer de politique, endosser le costume de celui qui la dénonce.
Il lui suffit de changer d'étage.
RENDRE LA FAUTE À SON ÉTAGE
Que les choses soient nettes : cette institution porte sa part de violence et d'impunité, et je continue de la nommer ailleurs.
Mais faire du policier de terrain le fusible d'une faute décidée plus haut, c'est offrir au décideur exactement l'issue qu'il cherche.
Confondre l'agent submergé et le ministre qui l'a submergé, c'est se tromper d'adresse.
La responsabilité, ici, a une adresse précise.
Elle remonte : du commissariat vers la direction, de la direction vers le ministère, du ministère vers l'arbitrage budgétaire et le choix politique qui l'a signé.
Chaque fois qu'un enfant reste sans réponse, la faute a une source, et cette source est une décision : celle qui a préféré l'affichage au financement.
Refusons le mouvement.
Refusons de suivre la défausse dans sa pente, de chercher le coupable toujours plus bas, toujours plus près de l'exécution, toujours plus loin de la décision.
Rendre la faute à son étage, c'est déjà résister à la mécanique qui la fait descendre.
Et cet étage, nous le connaissons : il ne se tient pas au guichet du commissariat.
Il se tient là où l'on vote les budgets et où l'on écrit les priorités.
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On n'avait pas compris le ruissellement de Macron. Comme des ignares, on pensait à l'argent (on ne pense qu'à cela d'ailleurs, gueux que nous sommes), mais non c'est le ruissellement des responsabilités.