top of page

Chronique 169 - Ceuta : la frontière comme arme, les morts comme calcul

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

Entre manœuvre marocaine et récupération immédiate : enquête sur une convergence des radicaux qui n’a pas besoin de complot.


60 000 personnes jetées contre une frontière.

57 noyées.

Et déjà, à Rome, Madrid et Paris, la même mécanique se met en marche : transformer les morts en munitions.


Lucie Fourcade

CINQUANTE-SEPT MORTS

En 24 heures, environ 60 000 personnes ont franchi la frontière qui sépare le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta : 18,5 km² posés sur la côte africaine et peuplés de 85 000 habitants (source franceinfo).

Des jeunes hommes, des adolescents, des familles, munis pour certains de bouées et de combinaisons, arrivés par la terre et par la mer, franchissant les barbelés ou les contournant à la nage.

Au moins 57 d’entre eux sont morts, noyés pour la plupart (source RTS).

Plus de 48 000 ont déjà été refoulés vers le Maroc (source France 24).


Retenons cela avant toute analyse : 57 êtres humains se sont noyés à la frontière de l’Espagne.

C’est le point de départ, et c’est précisément ce que la suite s’emploiera à faire disparaître.

Car en quelques heures, ces morts ont cessé d’être des morts.

Ils sont devenus un argument.


CETTE FRONTIÈRE QU’ON MANIPULE

Cet afflux n’est pas un accident.

L’Espagne elle-même y voit un acte de coercition politique de la part du Maroc (source franceinfo).

Et l’histoire récente lui donne une grammaire précise.

En 2021, près de 9 000 personnes avaient déjà déferlé sur Ceuta, quelques jours après que Madrid eut accueilli sur son sol le chef du Front Polisario, le mouvement indépendantiste du Sahara occidental que Rabat combat (source franceinfo).

La frontière s’était ouverte, puis refermée, au rythme exact de la colère diplomatique marocaine.


Le déclencheur, cette fois, porte un nom.

Une semaine avant l’afflux du 30 juillet, Pedro Sánchez s’était rendu à Alger pour renouer avec l’Algérie, rivale historique du Maroc (source France 24).

Ouvrir la vanne migratoire au moment précis où le voisin espagnol se rapproche de l’ennemi algérien : le message est limpide pour qui sait lire.

Alors posons les questions auxquelles Rabat ne répondra jamais à voix haute.

Un régime pousse-t-il 60 000 personnes contre une frontière sans l’avoir décidé ?

Peut-on invoquer le hasard quand la chronologie s’emboîte aussi parfaitement ?

Le Maroc n’annoncera évidemment pas l’objectif de la manœuvre.

Mais ce silence n’affaiblit pas la question : il l’alourdit.


LES MÊMES ENNEMIS, LES MÊMES OUTILS

Pour comprendre l’assurance de Rabat, il faut regarder la carte de ses alliances.

En décembre 2020, le Maroc a normalisé ses relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham.

En échange, les États-Unis de Donald Trump reconnaissaient la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, Israël en faisait autant en 2023 (source Le Temps).

Le territoire d’un peuple, le peuple sahraoui, monnayé contre une poignée de main.


On aime opposer le Maroc, monarchie "du Sud", aux gouvernements réactionnaires d’Occident.

La réalité est plus dérangeante.

Washington et Tel-Aviv sont aujourd’hui dirigés par des pouvoirs ouvertement d’extrême-droite : ethnonationalistes, xénophobes, suprémacistes.

Et le Maroc ?

Ce n’est pas un gouvernement d’extrême-droite, c’est une monarchie autoritaire, le système du makhzen, où le roi concentre tous les pouvoirs, adossée à la répression de ses opposants et de ses journalistes (source Cairn).


Trois pouvoirs, trois natures distinctes, une même méthode : instrumentaliser des populations (les Palestiniens, les Sahraouis, les migrants) au service de la puissance.

Faut-il qu’ils partagent une doctrine pour marcher dans le même sens ?

Il leur suffit d’avoir les mêmes ennemis et les mêmes outils.


LA GAUCHE POUR CIBLE

Reste le plus révélateur.

À peine les images de Ceuta diffusées, l’extrême-droite européenne s’est jetée dessus.

Giorgia Meloni a annoncé vouloir suspendre l’Espagne de l’espace Schengen, dénonçant des "images choquantes" (source franceinfo).

Son ministre Antonio Tajani a suivi, qualifiant la mesure "d’inévitable" (source Euronews). Peu importe qu’aucun texte européen ne permette d’exclure un pays de la libre circulation : la menace est juridiquement creuse, mais politiquement redoutable (source France 24).


Car la cible, elle, est choisie avec soin.

Ce n’est pas le Maroc que l’extrême-droite met en accusation.

C’est Pedro Sánchez, socialiste, et sa régularisation de 500 000 personnes déjà présentes en Espagne (source France 24).

En quelques heures, le récit est bouclé : voilà ce que produirait un gouvernement de gauche "laxiste".

La tragédie de Ceuta devient la preuve vivante que la gauche "ouvrirait les portes".

En France, le Rassemblement national embraye aussitôt sur la fin de la libre circulation.


Voyons la mécanique pour ce qu’elle est.

Un régime autoritaire pousse des milliers de personnes vers une frontière.

L’extrême-droite européenne récupère les corps pour disqualifier la gauche et réinstaller l’immigration au centre de tout.

Chacun y trouve son compte.

Et personne n’a eu besoin de se téléphoner.


À QUI PROFITE CEUTA

C’est ici que l’intuition prend le relais de la preuve.

Les systèmes de pouvoir sont opaques : ils ne publient pas de communiqué commun, ils ne laissent pas de trace.

Exiger une preuve écrite avant de nommer, c’est offrir à l’opacité une impunité parfaite.


Demandons-nous plutôt à qui profite Ceuta.

Au Maroc, qui fait plier Madrid.

À l’extrême-droite européenne, qui tient sa munition.

À l’obsession migratoire, qui reprend le contrôle de l’agenda.

Et à qui nuit-elle ?

À Sánchez, à la gauche des gouvernements, à l’idée même qu’on puisse accueillir sans s’effondrer.

Quand les bénéfices s’alignent avec cette netteté, faut-il vraiment croire à une succession de coïncidences ?


Une convergence n’exige aucun complot pour exister.

Ces pouvoirs, sans se concerter, forment une alliance objective : ils jouent la même partition parce qu’ils y ont tous intérêt.

Pas de chef d’orchestre, pas de mot d’ordre : un intérêt commun suffit à accorder les instruments.

Et cette partition a un titre : l’immigration comme arme, la peur comme carburant, la gauche comme cible.


LES MORTS FACE AU SCANDALE

57 personnes se sont noyées à la frontière de l’Espagne, et le débat européen n’a pas parlé d’elles une seule seconde.

Il a parlé de Schengen, de régularisations, de "laxisme".

Voilà le vrai scandale : la vitesse avec laquelle une hécatombe se transforme en argument de campagne.


Ce que Ceuta révèle, ce n’est pas seulement qu’un régime autoritaire sait ouvrir et fermer une frontière à volonté.

C’est que l’extrême-droite n’a même plus besoin de fabriquer la crise : il lui suffit d’être là quand elle survient, prête à la traduire dans sa langue.

La convergence des pouvoirs radicaux ne se décrète pas, elle s’observe, à condition de regarder.


Regarder, c’est précisément ce que nous faisons.

Rendre aux 57 leur statut d’êtres humains, et nommer la mécanique qui voudrait les réduire à un chiffre utile.

Face à des systèmes qui misent sur l’opacité, poser la question est déjà un acte de résistance.

Je continuerai à la poser.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.

🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !

👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.


Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

Commentaires


bottom of page