Chronique 91 - Capitalisme et fascisme : la bromance que personne ne veut voir
- Lucie Fourcade
- 17 mai
- 7 min de lecture
Le capitalisme se réclame de la liberté. Le fascisme, de l'ordre. Pourtant, depuis un siècle, ils partagent le même lit.
Le capitalisme et le fascisme : deux sujets sans lien ?
Si l'on regarde l'histoire et les chiffres, les questions surgissent.
Et s'ils s'étaient alimentés mutuellement ?
Et si leurs fornications avaient engendré un monstre encore plus grand ?

LA PROMESSE ET LE MENSONGE
Le capitalisme repose sur un pacte fondateur.
Deux piliers.
La propriété privée et la liberté d'entreprendre.
Deux droits présentés comme universels, accessibles à tous, garants de la liberté individuelle et de la prospérité collective.
C'est beau sur le papier.
La propriété privée, c'est l'idée que chacun peut posséder un bout du monde.
Un terrain, un logement, un outil de production.
Une assise.
Une indépendance.
La liberté d'entreprendre, c'est l'idée que le talent et le travail peuvent créer de la richesse.
Que l'ascension est possible.
Que le mérite ouvre des portes.
Ces deux promesses ont justifié des siècles d'adhésion au système.
Elles ont convaincu des millions de travailleurs que leurs intérêts étaient alignés sur ceux des propriétaires.
Que le capitalisme était leur système autant que celui des grands patrons.
Aujourd'hui, ces deux promesses sont mortes.
La propriété immobilière est devenue inaccessible pour une génération entière de travailleurs.
Les prix ont décroché des salaires il y a longtemps.
Se loger décemment dans une ville française nécessite désormais un apport que la majorité ne pourra jamais constituer.
En 2025, le salaire médian en France s'établit à environ 2 183 euros nets par mois (source INSEE / ta-formation.com).
Avec ces revenus, posséder relève du privilège, pas du droit.
Quant à la liberté d'entreprendre, elle existe toujours formellement.
On peut créer une entreprise.
On peut avoir une idée, un projet, une ambition.
Mais sans accès aux capitaux, sans réseau, sans levier financier, on se heurte immédiatement à une réalité que le système ne dit pas : les marchés sont verrouillés.
Amazon écrase le commerce de détail.
Google et Meta contrôlent la publicité en ligne.
Les plateformes de livraison étranglent les restaurateurs.
Les grandes surfaces ruinent les épiciers.
Les banques prêtent à ceux qui ont déjà.
Le capitalisme a détruit les conditions de sa propre légitimité.
Et ce n'est pas un accident.
LA BOURGEOISIE ET LE FASCISME : UNE VIEILLE RELATION
On a longtemps raconté le fascisme comme une folie collective.
Une hystérie des foules, une aberration de l'histoire.
C'est commode.
Cela exonère ceux qui ont tenu le carnet de chèques.
La cause première d'une montée fasciste de grande ampleur, c'est une crise économique et sociale majeure : exactement ce que le capitalisme génère périodiquement (source Wikirouge).
Dans les années 1920 et 1930, la grande bourgeoisie européenne est tétanisée par la montée du mouvement ouvrier, par la Révolution russe, par la menace d'une remise en cause de l'ordre des propriétaires.
Elle cherche un bras armé.
La bourgeoisie possédante recourt aux bandes fascistes "anti-bolcheviques", des groupes paramilitaires violents agissant au nom d'un anticommunisme primaire et d'un prétendu "ordre social" (source MaTribune.be).
Les industriels allemands financent le NSDAP (Parti National-Socialiste des travailleurs allemands).
Les patrons italiens paient les squadristes de Mussolini.
Ce n'est pas une conspiration secrète.
C'est une relation.
Comme le note Gramsci, le fascisme émerge d'abord comme une révolte petite-bourgeoise, mais une fois au pouvoir, la petite bourgeoisie est supplantée par les intérêts du grand capital (source Marx21).
Le fascisme monte porté par les déclassés, les humiliés, les petites gens en colère.
Mais c'est le grand capital qui en récolte les fruits.
Ordre rétabli.
Syndicats dissous.
Grèves interdites.
Profits préservés.
Daniel Guérin analyse : ce n'est pas le danger révolutionnaire mais l'incapacité du mouvement ouvrier à proposer une alternative crédible qui précipite l'ascension du fascisme vers le pouvoir en cas de crise (source Éditions Libertalia).
Hier comme aujourd'hui, le fascisme prospère dans le vide laissé par une gauche qui n'ose plus construire le système.
Le fascisme n'a pas émergé malgré le capitalisme.
Il a émergé grâce à lui.
LE CAPITALISME CONTEMPORAIN : UN FASCISME PAR LE CAPITAL
Après 1945, le capitalisme a su jouer le jeu.
L'État-providence.
Les congés payés.
La Sécurité sociale.
Des concessions arrachées par des décennies de luttes ouvrières, présentées comme des preuves de bonne volonté.
Le capitalisme portait un masque démocratique.
Les années 1980 sonnent la fin de la récréation.
Privatisations, dérégulation, destruction progressive des protections sociales.
Le néolibéralisme ne cache plus rien : il s'agit de rendre le capital entièrement libre, et le travail entièrement précaire.
Le résultat est documenté.
En 2025, la fortune des milliardaires a bondi de plus de 16 %, soit 3 fois plus vite que pendant les 5 années précédentes, pour atteindre 18 300 milliards de dollars : son plus haut niveau historique.
La barre des 3 000 milliardaires a été franchie pour la première fois (source Oxfam).
En face : alors même qu'une personne sur 4 n'a souvent pas de quoi manger à sa faim et que près de la moitié de la population mondiale vit dans la pauvreté, la fortune des milliardaires a augmenté de 81 % depuis 2020 (source Oxfam International).
Ce n'est pas une dérive.
Ce n'est pas un déséquilibre passager.
C'est le fonctionnement normal du système.
La concentration n'est pas un bug.
C'est le code source.
Et cette concentration n'est pas passive.
Dans les sociétés capitalistes, l'argent achète tout, même le pouvoir.
La concentration du capital dans les mains de quelques-uns, n'ayant d'autre but que de le faire fructifier, mène structurellement à la domination politique (source Le Comptoir).
SALAIRE DE SURVIE, MYTHE DU MÉRITE, RAGE SANS ISSUE
Le capitalisme dispose d'outils efficaces, invisibles, et intériorisés.
Premier outil : le salaire de survie.
L'inflation de 2024 a neutralisé presque entièrement les hausses salariales.
Les classes moyennes subissent un effet de ciseau : pas de revalorisation automatique, fiscalité stable (source ta-formation.com).
Travailler ne permet plus d'épargner.
Épargner ne permet plus d'investir.
La roue tourne, mais l'ascenseur ne monte plus.
Ce maintien au minimum n'est pas une fatalité économique.
C'est une stratégie.
Un travailleur qui ne peut pas se permettre de prendre un risque ne fait pas grève.
Un travailleur qui craint pour son loyer ne conteste pas son employeur.
La précarité est le meilleur des gestionnaires.
Deuxième outil : l'utopie du mérite.
Le capitalisme entretient soigneusement le mythe de la réussite individuelle.
Il suffit de travailler dur.
Il suffit d'être malin.
Il suffit d'y croire.
Des success stories soigneusement médiatisées, des milliardaires présentés comme des génies autodidactes, des émissions de téléréalité où l'ascension semble à portée de main.
Il faut sortir du mythe du ruissellement selon lequel l'enrichissement des milliardaires favoriserait celui des populations moins riches.
Les inégalités extrêmes créent des trappes à pauvreté où des millions de personnes restent enfermées (source Oxfam France).
L'utopie de la réussite n'est pas un espoir offert.
C'est un mensonge organisé.
Il sert à déplacer la colère vers soi-même ("je n'ai pas assez travaillé", "je n'ai pas su saisir ma chance") plutôt que vers le système qui a verrouillé les portes avant qu'on y arrive.
Troisième outil : la disparition de l'alternative.
Quand on ne peut ni posséder ni entreprendre, quand le travail ne permet plus l'ascension, quand le mérite est une fiction : il reste quoi ?
La résignation, ou la rage.
Et la rage sans organisation finit toujours par se retourner contre les plus faibles.
C'est là qu'entre en scène l'extrême-droite, avec ses boucs émissaires tout prêts.
LES GAFAM ET LA BÊTE
L'histoire bégaie.
Les milliardaires du XXIe siècle rejouent le rôle des grands industriels des années 1930.
Avec de nouvelles technologies.
Avec une nouvelle rhétorique.
Mais avec la même logique.
L'arrivée au pouvoir de Trump avec un mandat autoritaire, le virage à droite des milliardaires et des dirigeants des GAFAM, le financement du projet Stargate à 500 milliards de dollars... Tout cela participe au même mouvement : une crise profonde de la démocratie libérale couplée à une mutation du capitalisme algorithmique, qui n'a plus besoin de son vernis démocratique pour fonctionner (source Le Devoir).
Le techno-autoritarisme s'inscrit comme l'alliance des nouvelles technologies et de l'autoritarisme défendant des utopies technicistes, visant au contrôle de la démocratie, voire à la suppression de toutes ses médiations (source L'Anticapitaliste).
Le rapport Oxfam pointe une corrélation devenue impossible à ignorer : les milliardaires ont 4 000 fois plus de chances d'occuper un poste politique que les citoyens ordinaires (source Oxfam).
Ce n'est plus une influence.
C'est une capture.
En France, le mécanisme prend un visage plus discret mais des noms bien connus : Bolloré verrouille l'information, Arnault rachète les rédactions, Niel conseille les gouvernements.
Pas de chemises noires.
Des costumes Armani.
Les 4 milliardaires français les plus riches et leurs familles ont vu leur fortune augmenter de 87 % depuis 2020.
Sur la même période, la richesse cumulée de 90 % des Français a baissé (source Oxfam France).
Pendant ce temps, le RN enregistre ses meilleurs scores dans les territoires les plus désindustrialisés, les plus abandonnés, les plus appauvris par ledit système.
Le grand capital ne vote pas RN.
Il n'en a pas besoin.
Il laisse la misère qu'il produit voter à sa place.
LE CAPITALOFASCISME
Alors : le capitalisme est-il une forme de fascisme ?
La question est mal posée.
Ce que l'histoire nous enseigne, c'est autre chose.
Le capitalisme crée les conditions du fascisme.
Il produit les inégalités qui engendrent la colère.
Il détruit les promesses sur lesquelles il repose.
Il finance les forces autoritaires quand elles lui sont utiles.
Et dans sa forme contemporaine, concentrée, financiarisée, techno-oligarchique, il fonctionne comme un fascisme par le capital.
Une minorité infinitésimale définit les règles du jeu.
Elle maintient la majorité dans la nécessité.
Elle agite l'utopie inatteignable du mérite.
Elle capte le pouvoir politique pour protéger sa domination.
Ce n'est pas du fascisme au sens du XXe siècle.
C'est plus insidieux.
C'est un fascisme sans uniforme, sans marches aux flambeaux, sans date d'entrée en vigueur.
Appelons-le par son nom : le capitalofascisme.
Un fascisme qui veut se nommer liberté.
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