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Chronique 79 - C9M : quand nos pires cauchemars défilent sous escorte

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 4 mai
  • 6 min de lecture

Ils dissolvent l'antifascisme. Ils escortent les nazis. Voici ce que ça révèle de l'État.


Chaque année depuis 1994, une marche néonazie traverse Paris en plein jour, encadrée par la police.

Cette année, le C9M défile à nouveau, alors que la Jeune Garde antifasciste vient d'être définitivement dissoute par le Conseil d'État.


Deux décisions, un seul message : en France, l'État choisit son camp.


Lucie Fourcade

LE NÉONAZISME INCARNÉ EN COMITÉ

Le Comité du 9 Mai, C9M pour les intimes, n'est pas un groupe de nostalgiques inoffensifs.

C'est une nébuleuse néonazie structurée, fondée en 1994 par le Groupe Union Défense (GUD), les Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires (JNR) et le Front National de la Jeunesse.

3 organisations qui partagent une constante : l'antisémitisme assumé, le nationalisme ethnique, et la violence comme outil politique.


Le prétexte fondateur est la mort de Sébastien Deyzieu, militant de l'Œuvre française (organisation ultranationaliste dissoute en 2013), tombé d'un immeuble en mai 1994 en tentant d'échapper à la police lors d'une manifestation interdite.

Depuis, le C9M transforme cette mort en rituel annuel de démonstration de force.


Ce qui n'était au départ qu'une poignée de militants est devenu, en 30 ans, un rassemblement de masse d'extrême-droite radicale.

80 personnes en 2017.

300 en 2019.

550 en 2023.

850 selon BFMTV en 2024.

Un millier en 2025, avec des militants venus des USA, de Hongrie, d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne (sources Wikipédia - StreetPress).


Depuis 2017, c'est le Bastion social (dissous en 2019) puis ses successeurs, les Zouaves Paris et L'Alvarium, qui pilotent le défilé.

En 2023, Marc de Cacqueray-Valménier en prend le contrôle.


Ce ne sont pas des amateurs : ce sont des professionnels de la propagande néonazie, organisés, financés, connectés à l'internationale identitaire.

Ce comité-là n'est pas la marge.

C'est le cœur de ce que l'extrême-droite radicale française a de plus organisé.


LES NOUVELLES JEUNESSES HITLÉRIENNES DÉFILENT DANS PARIS

Chaque édition du C9M laisse des traces documentées.

Pas des rumeurs.

Des faits, photographiés, filmés, vérifiés.


En 2023, la Division Martel (groupe néonazi dissous depuis) assure le service d'ordre et agresse un passant en marge du défilé.

La même année, le rassemblement se prolonge à Saint-Cyr-l'École, dans une salle portant le nom de Simone Veil (source Franceinfo).

Là, des militants néonazis tiennent un concert de "rock aryen".

Dans une salle Simone Veil.

Ce n'est pas un hasard de réservation.

C'est un message.


En 2025, la documentation devient accablante.

Des tambours des Jeunesses hitlériennes.

Des tatouages de croix gammées.

Des croix celtiques.

Des runes SS portées fièrement, celles-là mêmes qu'Heinrich Himmler avait choisies pour orner les tombes de ses soldats.

Des t-shirts faisant l'apologie de Vichy et de la suprématie blanche (source Change.org).

Et pour finir : à la sortie du défilé, Libération filme des saluts nazis effectués dans la cour d'un immeuble parisien (source Libération).

En plein jour.

Devant des caméras.

Sans qu'un seul fonctionnaire ne juge cela répréhensible.

Ce n'est pas une dérive.

Ce n'est pas un accident.

C'est un programme qui s'affiche, parce qu'il sait qu'il le peut.


AUTORISER, C'EST CAUTIONNER

Face à ces faits, la position de l'État est constante : laisser faire.

Le C9M défile chaque année depuis 1994.

L'exception est 2008, unique interdiction préfectorale, justifiée par "des risques de confrontation qui n'ont jamais été aussi grands".

Une fois en 30 ans.

Le reste du temps : autorisation tacite, puis active.


En 2025, la préfecture de police avait d'abord interdit le défilé.

Le tribunal administratif de Paris l'a finalement autorisé.

Dans le même mouvement, la contre-manifestation antifasciste prévue au même endroit, elle, a été interdite.

Plusieurs contre-manifestants ont été interpellés (source Wikipédia).

Il faut s'arrêter un instant sur ce mécanisme.

Ce n'est pas la préfecture qui a autorisé le défilé 2025 : c'est un juge.

La préfecture avait interdit.

Le tribunal administratif a annulé cette interdiction.

Certains y verront la preuve que l'État de droit fonctionne : une décision administrative contestée, un recours, une juridiction indépendante qui tranche.

C'est exact.

Et c'est précisément ce qui rend la situation plus grave, pas moins.

Car ce que le tribunal a jugé, c'est que brandir des croix gammées et défiler en formation ne constitue pas, juridiquement, un trouble suffisant à l'ordre public pour justifier une interdiction.

Ce n'est pas un dysfonctionnement de l'État.

C'est l'État qui fonctionne, avec des définitions qui ne nous protègent pas.

La question n'est donc pas : qui a tort, la préfecture ou le juge ?

La question est : qu'est-ce que cela dit d'un ordre juridique dans lequel un salut nazi filmé en plein jour ne suffit pas à caractériser un trouble à l'ordre public ?



En 2026, le constat est identique.

Les néonazis défileront en plein jour, "sous étroite protection policière" selon les termes mêmes des organisateurs antifascistes qui appellent à leur faire face (source Paris-luttes.info).


Encadrement policier.

Itinéraire balisé.

Autorisation administrative.

Voilà ce que l'État offre chaque année à une marche qui brandit des symboles nazis en plein cœur de Paris.


La préfecture a jadis justifié sa décision en affirmant que la manifestation "n'avait occasionné, les années précédentes, aucun débordement ou trouble à l'ordre public".

Les saluts nazis, les tatouages de croix gammées, les concerts de rock aryen : ce n'est pas un trouble à l'ordre public.

C'est simplement une question de définition : pour qui, et contre qui.


CRIMINALISER L'ANTIFASCISME OU COMMENT L'ÉTAT CHOISIT SON CAMP

Le 12 juin 2025, le gouvernement dissout la Jeune Garde en Conseil des ministres.

Le même jour, il dissout aussi Lyon Populaire, un groupuscule d'extrême-droite lyonnais.

Deux dissolutions le même jour.

Présentées ensemble.

Calibrées pour se répondre.

C'est le mécanisme de la fausse symétrie : dissoudre les deux pour paraître équitable, comme si frapper les antifascistes et frapper les fascistes revenait au même.

Comme si le danger était identique des deux côtés.

Comme si une organisation qui chasse les nazis de l'espace public était moralement équivalente à celle qui les y installe.

La symétrie est un mensonge habillé en équilibre.


La Jeune Garde avait été fondée en 2018 à Lyon, en réaction à la présence de groupuscules identitaires dans la ville.

Son action : la "vigilance antifasciste", consistant à occuper l'espace public pour en exclure les mouvements néonazis.

Ses membres suivaient des formations d'autodéfense.

Ils se battaient parfois (source Epoch Times).


Le 30 avril 2026, le Conseil d'État confirme définitivement la dissolution, rejetant le recours formé par l'organisation.

La haute juridiction estime que la mesure est "adaptée, nécessaire et proportionnée à la gravité des atteintes à l'ordre public" (source Orange Actu).


Voilà le tableau dans sa brutalité : d'un côté, une organisation antifasciste, qui se battait contre des nazis, est dissoute, et ses militants poursuivis.

De l'autre, une marche néonazie, qui brandit des croix gammées et effectue des saluts hitlériens, est autorisée, encadrée et protégée.


Ce n'est pas un hasard de calendrier.

Ce n'est pas une incohérence administrative.

C'est une politique.

L'État ne dissout pas la violence : il choisit laquelle il tolère.


Elsa Faucillon, Marine Tondelier, des juristes spécialisés dans les dissolutions, la Ligue des droits de l'homme elle-même, ont dénoncé cette décision.

En vain.

Le message est passé : en France, défendre physiquement l'espace public contre les nazis est plus répréhensible que d'y défiler avec des runes SS.


NOUS SOMMES LA VEILLE ANTIFASCISTE

Il serait commode de conclure que la Jeune Garde était violente, que le C9M reste marginal, que l'État fait ce qu'il peut.

Ce serait mentir.


La vérité est plus simple et plus glaçante : nous vivons dans un pays où des néonazis défilent sous escorte policière pendant qu'un mouvement antifasciste est dissous.

Où le contrepoids est interdit mais le défilé nazi autorisé.

Où l'outil juridique frappe les défenseurs plus sévèrement que les agresseurs.


L'extrême-droite radicale a compris une chose que nous oublions trop souvent : le terrain se prend.

Pas seulement dans les urnes.

Dans la rue.

Chaque défilé sans contre-présence est une victoire.

Chaque silence est lu comme un consentement.


La réponse n'est pas la violence.

La réponse, c'est le nombre.

C'est la présence.

C'est refuser de laisser la rue à ceux qui y défilent avec des runes SS sous escorte policière.

Un salut nazi filmé en plein jour n'est pas un trouble à l'ordre public.

C'est une déclaration de guerre contre la République.

Et nous sommes la République.


Ce week-end, des syndicats, des collectifs, des organisations de toute la gauche appellent à trois jours de résistance à Paris : un village antifasciste du 8 au 10 mai.

Soyons-y.


La veille antifasciste n'appartient à aucune organisation.

Elle n'appartient à aucun mouvement.

Elle appartient à chaque citoyen qui a décidé que l'histoire ne se répéterait pas par son silence.


Ils défilent en plein jour parce qu'ils comptent sur notre fatigue.

Sur notre résignation.

Sur notre déni.

Ils ont tort.



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