Chronique 94 - Bolloré : preneur d'otage du cinéma français
- Lucie Fourcade
- 19 mai
- 7 min de lecture
La blacklist de Cannes et la guerre culturelle de l'extrême-droite.
Un brunch.
Une phrase.
600 professionnels du cinéma rayés d'un trait.
Un dimanche matin à Cannes, le patron du premier financeur du cinéma français a dégainé la liste noire.
Ce qui suit explique pourquoi c'était inévitable, et pourquoi ce n'est que le début.

LA BLACKLIST DES BRAVES
Le 11 mai 2026, à la veille du Festival de Cannes, une tribune paraît dans Libération (source Libération).
Son titre est une injonction directe : Zapper Bolloré.
Ses signataires sont 600 professionnels du cinéma français : cinéastes, producteurs, techniciens, comédiens, exploitants de salles.
Des noms connus : Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud, Blanche Gardin, Raymond Depardon, Jean-Pascal Zadi, Sepideh Farsi.
Des inconnus aussi, qui font le cinéma dans l'ombre.
Ensemble, ils tirent la sonnette d'alarme sur la mainmise croissante de Vincent Bolloré sur leur industrie.
Le texte est frontal.
Il affirme que derrière son costume d'homme d'affaires, le milliardaire breton ne cache pas qu'il mène un "projet civilisationnel" réactionnaire, à travers CNews, ses maisons d'édition, et désormais le cinéma.
Il avertit qu'en laissant le 7e art aux mains d'un actionnaire d'extrême-droite, c'est une prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif qui se prépare.
6 jours plus tard, lors du traditionnel brunch des producteurs organisé par Canal+ à Cannes (260 producteurs réunis, le plus grand rassemblement de la quinzaine), Maxime Saada, président du directoire de la chaîne, prend le micro.
Il dit avoir vécu la pétition comme une "injustice".
Il dit ne pas vouloir travailler avec des gens qui le traitent de "crypto-fasciste".
Et il conclut, sans ambiguïté : il ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les signataires.
Une phrase.
600 professionnels bannis.
Libération titrera le lendemain : "Cannes : un dimanche de représailles".
LE RAPT DU CINÉMA FRANÇAIS
Pour mesurer la brutalité de cette décision, il faut comprendre ce que représente Canal+ dans l'écosystème du cinéma français.
Ce n'est pas un partenaire parmi d'autres.
C'est le premier financeur privé du secteur.
De loin.
En janvier 2025, le groupe s'est engagé à investir au minimum 480 millions d'euros dans le cinéma français sur la période 2025-2027 (source Euronews).
Ces chiffres semblent imposants.
Ils cachent pourtant une réalité moins flatteuse : les années précédentes, Canal+ versait environ 200 à 220 millions d'euros par an.
L'accord de 2025 représente déjà un recul sensible.
Le désengagement financier avait commencé avant la blacklist.
Mais le rôle de Canal+ n'est pas seulement quantitatif.
Il est structurel.
Sans son "pré-achat", le premier engagement financier qui déclenche les autres, un long-métrage ne se fait pas.
Perdre Canal+, c'est souvent perdre la possibilité de faire le film.
Tout simplement.
La liberté du cinéma français est prise en otage.
La rançon : le silence.
600 professionnels ont refusé de payer.
Ils ont parlé, signé, nommé.
Et un dimanche matin à Cannes, le preneur d'otage a appuyé sur la gâchette.
Le cinéma français vient de prendre la balle.
CULTURE SOUS CONTRÔLE
Ce qui se joue à Cannes n'est pas une brouille passagère entre un patron susceptible et des artistes militants.
C'est la démonstration d'une stratégie de contrôle culturel total, méthodiquement construite depuis des années.
Regardons les pièces du puzzle.
Canal+ détient déjà 34 % du capital d'UGC, le troisième réseau de salles de cinéma en France.
Un accord prévoit que le groupe puisse monter à 100 % d'ici 2028 (source France 24).
Si cela se confirme, Bolloré contrôlera la totalité de la chaîne de fabrication d'un film : le financement, la production, la distribution, et les salles où le public viendra voir, ou ne verra pas, les œuvres.
Ce modèle de concentration verticale, les signataires l'ont nommé clairement dans leur tribune.
Et ils ont raison de s'en alarmer.
Ce n'est plus une question de goûts ou de ligne éditoriale.
C'est une question de pouvoir structurel : qui décide ce que les Français voient au cinéma ?
Le mécanisme est d'autant plus redoutable qu'il n'implique pas de censure directe.
Pas d'interdiction, pas de liste officielle de sujets interdits.
Juste des financements qui s'arrêtent.
Des projets qui ne trouvent plus preneur.
Des carrières qui s'éteignent doucement, faute d'argent.
La censure par l'asphyxie est infiniment plus efficace que la censure par le décret.
Elle est aussi beaucoup moins visible.
UN EMPIRE, UNE MÉTHODE
Cannes 2026 n'est pas un accident isolé.
C'est un épisode de plus dans une offensive culturelle cohérente, documentée, et qui progresse secteur par secteur.
Le monde de l'édition a connu le même séisme quelques semaines plus tôt.
Le 14 avril 2026, Olivier Nora, PDG de Grasset depuis vingt-six ans, était limogé et remplacé par Jean-Christophe Thiery, un proche de Bolloré (source L'Essentiel de l'Éco).
La réaction du milieu littéraire a été immédiate : quelque 200 auteurs français (Virginie Despentes, Gaël Faye, Bernard-Henri Lévy, parmi d'autres) ont annoncé ne plus soumettre leurs manuscrits à l'éditeur.
Les auteurs étrangers ont suivi, dont Han Kang, Prix Nobel de littérature 2024.
Même logique.
Même mécanique.
Un homme de confiance placé à la tête d'une institution culturelle.
Une résistance qui émerge.
Et, du côté de Bolloré, un silence (il n'a encore réagi ni à la tribune ni aux événements de Cannes), laissant ses lieutenants gérer la répression.
Avant l'édition et le cinéma, il y a eu la presse et la télévision.
CNews est devenue la première chaîne d'information continue de France, diffusant nuit et jour un flot de discours qui valident et amplifient les thèses de l'extrême-droite.
Europe 1 a été profondément reconfiguré.
Le Journal du Dimanche a connu une grève historique de ses rédacteurs lors du changement de direction.
Et dans chaque cas, la méthode est identique : des hommes loyaux aux commandes, et une ligne qui glisse, progressivement, vers la droite la plus dure.
La prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif n'est pas une hypothèse.
C'est un programme en cours d'exécution.
LA SENTENCE DU BOUFFON DU ROI
Le mot a été prononcé par plusieurs observateurs dès le dimanche soir.
Maccarthysme.
Il mérite une explication.
Dans les années 1950, aux États-Unis, la "Hollywood blacklist" a fonctionné selon un principe simple : des listes de noms circulaient entre les grands studios, et tout professionnel soupçonné de sympathies communistes se retrouvait banni de l'ensemble de l'industrie.
Pas de procès.
Pas de preuves.
Juste une liste, et des carrières brisées.
Le sénateur républicain Joseph McCarthy en était le moteur idéologique : son nom est resté attaché à cette forme de répression par liste noire.
Ce que vient de faire Maxime Saada à Cannes est structurellement identique.
600 noms prononcés lors d'un brunch, en privé, devant 260 producteurs.
Une blacklist établie en temps réel, devant témoins, par le patron du principal bailleur de fonds de l'industrie.
Le mot "liste noire" s'écrit désormais sans guillemets dans le cinéma français.
La différence avec McCarthy ? La vitesse.
Il a fallu des années pour constituer les listes américaines.
Saada en a constitué une en une phrase, un dimanche matin.
Il faut noter aussi ce que cette scène révèle sur les rapports de force.
Des artistes s'expriment : c'est leur droit le plus élémentaire.
Un patron leur répond non pas par un contre-argument, non pas par un débat, mais par une sanction économique.
Dans la bouche du premier financeur d'une industrie, "je ne veux plus travailler avec vous" n'est pas un désaccord.
C'est une punition.
Et Saada n'est pas le roi.
Il est le bouffon, celui qui est en charge de la distraction.
Le vrai roi, c'est Bolloré, qui, comme toujours, se tait, laisse faire, et attend que la poussière retombe sur les ruines qu'il a commandées.
LE SILENCE RÉPUBLICAIN
Pendant que 600 professionnels se faisaient bannir d'une industrie en une phrase, la République regardait ailleurs.
Rachida Dati, ministre de la Culture, avait pourtant déjà dit ce qu'elle pensait du rachat d'UGC par Canal+.
Sur X, elle avait salué une "volonté d'ancrage de Canal+ dans le cinéma" et une "marque de confiance dans l'avenir des salles" (source Franceinfo).
Des mots qui auraient pu sortir du service communication de Bolloré lui-même.
Depuis la blacklist du 17 mai : rien.
Ni du ministère.
Ni du CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée), censé veiller à la santé du secteur qu'il finance.
Ni de l'Autorité de la concurrence, pourtant concernée au premier chef par une concentration verticale sans précédent dans l'histoire du cinéma français.
Ce silence n'est pas une absence.
C'est une position.
LA CENSURE QUI N'EN PORTE PAS LE NOM
Ce qui s'est passé à Cannes le 17 mai 2026 mérite d'être dit clairement, sans euphémisme : un milliardaire d'extrême-droite est en train d'acheter le cinéma français.
Et quand 600 professionnels du secteur ont eu le courage de le nommer, son homme de paille a invoqué la liste noire.
Bolloré ne censure pas les films.
Il fait quelque chose de plus efficace : il contrôle qui peut en faire.
Qui peut financer.
Qui peut distribuer.
Qui pourra, demain, être vu dans les salles qu'il possédera.
Ce qu'une société se raconte, c'est ce qu'elle devient.
Et celui qui contrôle les récits contrôle les esprits.
Les 600 signataires de "Zapper Bolloré" l'ont compris.
Ils ont parlé quand les institutions se taisaient.
Ils ont signé sachant ce que ça allait leur coûter.
Dans un paysage où la République regarde ailleurs, ce sont eux qui font office de garde-fous.
La question n'est plus de savoir si Bolloré veut mettre la main sur l'imaginaire collectif français.
Il l'a dit.
Il le fait.
La question est : jusqu'où le laissera-t-on aller ?
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