Chronique 183 - Bally Bagayoko : le traitement de défaveur
Deux poids, deux lumières : comment le maire de Saint-Denis subit un acharnement médiatique quand on laisse les autres dans l'ombre.
Un homme est sous les projecteurs.
200 autres ne le sont pas.
La différence entre eux ne tient pas à ce qu'ils ont fait.
Elle tient à la couleur de peau.

UN SEUL VISAGE SOUS LE PROJECTEUR
En ce moment, un nom sature tout.
Une photo, toujours la même, en tête d'article.
Un visage qu'on vous montre en boucle, pour semer le doute.
Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis.
On vous parle de lui comme d'un cas.
Comme d'un problème à résoudre.
Vous avez vu passer les titres, les plateaux, les indignations en cascade.
Vous avez peut-être fini par vous dire qu'il n'y a pas de fumée sans feu.
C'est exactement ce qu'on attend de vous.
Alors reprenons depuis le début.
Parce que ce qu'on éclaire aujourd'hui autour de cet homme n'a pas commencé cet été.
Ça a commencé le soir de son élection.
LA PHRASE INVENTÉE
Le soir de sa victoire, devant les caméras, il lâche une formule devenue courante à Saint-Denis : la ville des rois morts et du peuple vivant.
Une phrase sur une basilique, une nécropole royale, et un peuple bien vivant qui l'entoure.
En quelques heures, cette phrase en devient une autre.
On lui fait dire que Saint-Denis serait "la ville des Noirs" (source : Blast).
Il ne l'a jamais dit.
La fausse citation est partie de comptes d'extrême-droite avant d'être reprise, de proche en proche, jusque sur des plateaux grand public (source : France 24).
SOS Racisme a dû publier une tribune pour rétablir une vérité qui n'aurait jamais dû se perdre (source : SOS Racisme).
Retenez bien ce moment.
C'est la matrice de tout le reste.
On a fabriqué une phrase raciste, on l'a mise dans la bouche d'un homme noir, et on l'a fait tourner jusqu'à ce qu'elle colle à sa peau.
Littéralement.
LA CHAÎNE DE POLISSAGE
Comment une invention devient-elle un sujet de débat national ?
Il y a une mécanique, et elle est toujours la même.
D'abord, la fachosphère invente.
Un mensonge, une déformation, une image sortie de son contexte.
Ensuite, les chaînes de la galaxie Bolloré amplifient.
On en fait un "débat" on convoque des chroniqueurs, on monte la température.
Enfin, les médias plus installés reprennent.
Officiellement pour vérifier, pour nuancer, pour "réagir".
Mais reprendre, c'est déjà propager.
Un mensonge qu'on répète, même pour le démentir, devient familier.
Et ce qui est familier finit par sembler vrai.
Une fois qu'une rédaction respectable prononce le mensonge, ne serait-ce que pour le contester, le mensonge a gagné : il existe.
Nous sommes face à une chaîne de polissage.
On y fait entrer une rumeur, on la normalise, on la polit, et on la ressort présentable.
On rend brillant un objet qui n'existe même pas.
Une calomnie devient un sujet légitime, celui dont "tout le monde parle".
Ce que subit Bagayoko, d'autres l'ont subi avant lui.
La méthode ne vise pas un homme.
Elle vise une place : celle du pouvoir occupée par quelqu'un qui n'était pas censé y arriver.
QUAND LE RACISME EMPOISONNE L'AIR
Et il y a les commentaires.
Ceux qu'on lit sous les articles, ceux qu'on entend à la machine à café.
"Il devait s'y attendre."
Arrêtons-nous là.
Car cette petite phrase en dit plus long que toutes les autres.
Elle signifie qu'un homme noir qui accède au pouvoir doit, par avance, accepter d'être sali.
Que le racisme n'est plus un scandale, mais une donnée.
Une sorte de climat.
Une chose contre laquelle on ne s'indigne plus, parce qu'on la trouve normale.
C'est là que la digue cède.
Pas quand le mensonge est lancé.
Quand nous cessons de le trouver anormal.
Je vous le dis sans détour : le jour où nous acceptons qu'un citoyen doive "s'attendre" à être traité différemment à cause de sa couleur, nous avons déjà reculé.
Ensemble.
Et bien plus loin que nous ne le croyons.
UNE CIBLE, DEUX CENTS OMBRES
Arrive alors l'affaire de trop.
La RATP.
Soyons clairs, et je le serai toujours : qu'il y ait une enquête, tant mieux.
La corruption n'a pas de camp, pas plus qu'elle n'a de couleur.
Droite ou gauche, l'argent public se rend des comptes.
Sur ce point, aucune complaisance.
Mais regardez comment l'affaire est éclairée.
Un article.
Un homme.
En photo, en une, nommé, exposé.
Bally Bagayoko, accusé d'avoir cumulé un poste de cadre à la RATP et ses mandats (source : franceinfo).
Puis, une semaine plus tard, le même journal ajoute une précision.
Ils sont environ 200.
200 élus, de droite comme de gauche, à avoir bénéficié du même arrangement (source : franceinfo).
Deux cents.
Sans photo.
Sans nom.
Sans visage.
La RATP elle-même a démenti tout système d'emplois fictifs et rappelé que la loi encadre ce cumul (source : franceinfo).
L'accusation de fraude a donc précédé le moindre fait établi.
Alors posez-vous la seule question qui compte.
Sur 200 personnes, pourquoi une seule a-t-elle un visage ?
Pourquoi celui de Bally Bagayoko ?
Le projecteur a choisi.
Et son choix, à lui seul, dit tout ce que ce pays refuse encore de nommer.
LUMIÈRE POUR TOUS, OU POUR PERSONNE
Cette histoire n'est pas celle d'un homme.
C'est la nôtre.
Le projecteur qu'on braque sur Bally Bagayoko est un miroir.
Il ne révèle pas ce qu'il a fait.
Il révèle qui nous éclairons, qui nous laissons dans l'ombre, et ce que nous avons appris à trouver normal.
Une enquête, c'est la justice.
Un homme seul en pleine lumière pendant que 200 ombres passent inaperçues, c'est autre chose.
C'est un choix.
Et un choix se dénonce.
Nous ne demandons pas qu'on protège cet homme.
Nous demandons qu'on l'éclaire comme les autres.
Ni plus, ni moins.
C'est cela, l'égalité.
Le reste n'est qu'une manière polie de désigner toujours les mêmes.
Alors la prochaine fois qu'on vous montre un visage en boucle, demandez-vous qui reste caché.
C'est souvent là qu'est la vérité.
Quand le projecteur est alimenté par le racisme, nous sommes le disjoncteur.
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