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Chronique 219 - Auschwitz et le RN : l'écho impardonnable

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
24 sept.
4 min de lecture

"Le travail rend libre". Chassez le naturel RN, et il revient au galop, dans la face de la démocratie.


Quatre mots, prononcés par un député du RN.

Ceux-là mêmes qui accueillaient les déportés à l'entrée des camps.

Pas de dérapage ici, mais un aveu.

Et aucune excuse.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

LES MOTS DES CAMPS

Samedi 19 septembre, Vierzon.

Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, lieutenant de Marine Le Pen, harangue la salle sur le travail et le pouvoir d'achat.

Il lance : "Oui, le travail rend libre" (source : franceinfo).


Pas une incise.

Pas une citation mise à distance.

Une affirmation.


Ces quatre mots ont une histoire.

En allemand, "Arbeit macht frei".

Un général SS a ordonné de les fixer à l'entrée des camps, Dachau, Sachsenhausen, Auschwitz (source : RTS).

Des centaines de milliers d'êtres humains sont passés dessous.

Beaucoup à sens unique.


Un député de la République ne peut pas l'ignorer.


LA DÉFENSE QUI NE TIENT PAS

Mercredi, sur Europe 1 et CNews, Jean-Philippe Tanguy s'explique.

Voici tous ses arguments.

Aucun ne tient.


Premier argument : la phrase serait "isolée" d'un discours d'une demi-heure (source : 20 minutes).

Soit.

30 minutes de contexte ne changent pas quatre mots.

Personne ne l'a obligé à les prononcer.


Deuxième argument : il parlait d'émancipation par un bon salaire, un logement payable, des droits conquis, "grâce aux acquis sociaux de la Résistance, mot pour mot" (source : franceinfo).

Alors pourquoi ne pas avoir dit "un bon salaire rend libre" ?

Le mot était là, à portée de langue.

Il a choisi "travail".

Il a choisi la formule du portail.


Troisième argument : la Résistance.

Les acquis sociaux dont il parle, ce sont les Jours heureux, le programme du Conseil national de la Résistance, adopté dans la clandestinité en mars 1944.

Sécurité sociale, retraites, dignité des travailleurs.

Écrits par des femmes et des hommes traqués, torturés, déportés par ceux-là mêmes qui avaient forgé la devise.

Se draper dans leur héritage pour couvrir les mots de leurs bourreaux, c'est une profanation.


Quatrième argument : Nicolas Sarkozy aurait dit la même chose.

En 2007, sa formule liant travail et liberté avait déjà été dénoncée pour cet écho précis (source : Les mots sont importants).

"Un autre l'a fait avant moi."

C'est une défense de cour de récréation.

Elle n'a jamais innocenté qui que ce soit.


Cinquième argument : c'est un sujet de philo régulier.

Hegel, Marx, Beauvoir ont pensé le lien entre travail et émancipation.

Mais AUCUN n'a prononcé ces quatre mots dans cet ordre devant une salle chauffée.

Le philosophe choisit ses mots.

Le député est également censé le faire.


Sixième argument : il respecte la douleur des victimes et refuse d'abandonner l'idée d'émancipation par le travail aux néonazis.

Le respect, cela se prouve.

Par exemple avec une phrase d'excuse.

Elle ne coûtait rien.

Il l'a refusée.

Ouvertement.


COUPABLE !

Son intention ?

Il est seul à la connaître.

Mais il n'existe aucune version de cette histoire où il n'est pas fautif.


Si c'est un lapsus, les mots qui lui viennent spontanément sont ceux d'Auschwitz.

Un lapsus ne sort pas de nulle part.

Il sort de ce qu'on a dans la tête et de ce qu'on entend autour de soi.


Si c'est un clin d'œil, un de ces messages codés que certains appellent dog whistle, il savait à qui il parlait.

Et la défense était prête d'avance : contexte, philo, Sarkozy.

Tout y est.


Si c'est de l'indifférence, il savait, et il s'en moque.

La mémoire des camps devient un détail.

Un bruit de fond.

Une susceptibilité de gauche qu'on balaie d'un "n'importe quoi".


Sans doute un peu des trois.

Peu importe le dosage.

Chacun de ces ingrédients suffit à le disqualifier.

C'est précisément le type de signal qui fait monter le baromètre de la fascisation : la banalisation de la mémoire, par ceux qui prétendent pouvoir gouverner (Fascisation : le baromètre que personne ne voulait dresser - outil en cours de mise à jour, donc n'hésitez pas à m'envoyer vos remarques).


LE FURONCLE ÉCLATE

Voilà 10 ans que le RN jure avoir changé.

Regardez comment il réagit.

Louis Aliot, vice-président du parti, n'a "aucune critique à faire" (source : L'essentiel).

Aucune.

Pas même sur le choix des mots.


On peut fuir des yeux leur vrai visage, leur nature profonde finit toujours par suinter.

Le parti a été fondé en 1972 aux côtés d'un ancien Waffen-SS, Pierre Bousquet, son premier trésorier (source : franceinfo).

En 2023, Jordan Bardella jugeait encore que Jean-Marie Le Pen, condamné 6 fois pour antisémitisme, n'était pas antisémite, avant de plaider la "maladresse" (source : Orange Actualités).


Le jeu est toujours le même.

Un mot sort.

Le parti serre les rangs.

Et on passe à la suite.


Le RN n'a pas changé de nature.

Il a mis un pansement.

Mais sous le pansement, le furoncle mûrit.

Il suffit d'une phrase à Vierzon pour qu'il éclate.

Pas besoin d'appuyer.

Le pus sort tout seul.


CE QUE L'ÉCHO DIT

Quatre mots.

Un député qui ne s'excuse pas.

Un parti qui le couvre.

Ce n'est pas une polémique de réseaux sociaux.

C'est un test.

Et le RN l'a raté, en direct, sans même s'en apercevoir.

Ou pire, en s'en apercevant très bien.


Jean-Philippe Tanguy voulait parler de liberté.

Il a surtout montré de quoi son parti se libère : de la mémoire, de la décence, et de ce qu'il reste de son masque.


Les résistants, ceux-là mêmes dont le RN offense la mémoire par sa seule existence, savaient ce que valaient ces mots.

Trop les ont lus en franchissant le portail des camps.

À nous de ne jamais laisser personne les prononcer à la légère.

Encore moins ceux qui en sont les héritiers.



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