top of page

Chronique 22 - Au nom du Père, du Fils et de la Bombe

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 9 mars
  • 8 min de lecture

Ou comment les évangélistes américains ont transformé la politique étrangère de Trump en croisade apocalyptique...


Des généraux américains croient que tuer des Iraniens les rapproche du Paradis. Ce n'est pas de la fiction.

Il y a un documentaire qu'Arte a diffusé et qui mérite qu'on s'y arrête.

Il s'intitule Prier pour l'Apocalypse, réalisé par la cinéaste norvégienne Tonje Hessen Schei (lien pour voir le reportage complet).

Cent minutes d'enquête froide, méthodique, dérangeante, sur les évangélistes américains, sur leur emprise sur l'État, sur leur vision du monde et sur ce qu'ils font pour l'accélérer.


Je l'ai regardé. J'ai pris des notes.

Et j'ai compris quelque chose que je ne soupçonnais même pas : la politique de Trump au Moyen-Orient n'est pas seulement géopolitique. Elle n'est pas seulement une diversion sanglante pour enterrer l'affaire Epstein.

Elle est aussi eschatologique, c'est-à-dire qu'elle obéit à une logique de fin du monde.


C'est tellement énorme, tellement incroyable, qu'il faut se faire violence pour ne pas reléguer cette idée au rang de complotisme.

Asseyez-vous. On va décortiquer ça ensemble.


Lucie Fourcade

LE SIONISME CHRÉTIEN, OU COMMENT AIMER ISRAËL POUR LE PIRE DES MOTIFS

Commençons par une question qui peut sembler bizarre : pourquoi des chrétiens américains, des protestants évangéliques du Texas et de Floride qui ne mettront jamais les pieds en Israël, soutiennent-ils plus ardemment l'État hébreu que certains Juifs eux-mêmes ?

La réponse est dans la Bible. La leur.


Les évangéliques lisent les Écritures à la lettre.

Et dans leur lecture de l'Apocalypse de Jean et des prophètes de l'Ancien Testament, une condition doit être remplie avant que Jésus-Christ ne revienne sur Terre : le peuple juif doit être rassemblé en Israël, maître de Jérusalem et de l'ensemble de la Palestine historique.

C'est la condition préalable au retour du Messie.

Sans ça, pas d'Armageddon. Pas de Jugement dernier. Pas de Paradis pour les élus.


En d'autres termes : leur soutien à Israël n'est pas de la sympathie.

C'est de la stratégie théologique.

Les Juifs ne sont que l'instrument d'une prophétie chrétienne. Une fois que le Christ sera revenu, ils auront à choisir : se convertir ou brûler.

Voilà ce qu'on appelle le sionisme chrétien.

Et comme le montre le documentaire d'Arte, ce courant n'est pas marginal. Il est au cœur du pouvoir américain.


UNE PIEUVRE AU CŒUR DE L'ÉTAT

Le quartier général de cette théologie de guerre, c'est San Antonio, au Texas.

Dans la mégacathédrale Cornerstone Church, le pasteur John Hagee prêche devant des milliers de fidèles chaque semaine.

Il est aussi le fondateur de Christians United for Israel (CUFI), une organisation qui revendique plus de deux millions de membres.

C'est le plus puissant lobby pro-israélien des États-Unis, plus puissant encore que l'American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) dans certains cercles républicains.


Hagee finance des organisations israéliennes d'extrême-droite.

Il soutient la Cité de David, ce projet archéologique controversé qui, sous couvert de fouilles bibliques, réécrit l'histoire de Jérusalem selon les Écritures et expulse des familles palestiniennes de leurs maisons.

Hagee soutient la colonisation de Cisjordanie comme accomplissement de la prophétie.

Et il chuchotte à l'oreille du Président des États-Unis...


Ce n'est pas une métaphore.

Ce n'est pas une extrapolation conspirationniste.

Le CUFI lui-même le revendique publiquement. L'organisation s'attribue le mérite de plusieurs décisions emblématiques de la première administration Trump : l'annexion du plateau du Golan, le transfert de l'ambassade à Jérusalem, et la réduction de l'aide à l'UNRWA, l'agence onusienne d'aide aux réfugiés palestiniens (source Les Crises).


Depuis les années 1970-1980, le sionisme chrétien s'est ancré dans le Parti républicain au point que cette grille de lecture religieuse de l'État d'Israël est devenue commune parmi ses membres et l'entourage de Trump (source The Conversation).

Et dans son second mandat, l'infiltration est encore plus visible. Le courant est incarné au plus haut niveau par Mike Johnson, président à la Chambre des représentants et membre de la faction de droite chrétienne du Parti républicain, et Mike Huckabee, nommé ambassadeur américain en Israël.

Huckabee est un sioniste chrétien assumé, qui a déclaré en 2008 qu'il n'existait pas de peuple palestinien, les Palestiniens n'étant selon lui qu'un "outil politique pour tenter d'arracher des terres à Israël"(source Les Crises).


L'ALLIANCE LA PLUS CYNIQUE DE L'HISTOIRE RÉCENTE

Le déplacement de l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, en 2017, est peut-être l'acte politique le plus chargé de symboles de ces trente dernières années.

Des décennies de diplomatie internationale avaient maintenu un statu quo : le statut de Jérusalem resterait à déterminer dans le cadre d'un accord de paix.

Ce statu quo avait été respecté par tous les présidents américains, républicains comme démocrates.

Trump l'a brisé d'un trait de plume. Et les évangéliques ont exulté.


Pour eux, ce n'était pas un acte politique. C'était un acte prophétique.

L'accomplissement d'une promesse divine.

La preuve que Trump avait été choisi par Dieu pour accomplir ce que ses prédécesseurs n'avaient pas osé faire.

Les mouvements évangéliques américains le disent sans ambages : Trump est un envoyé de Dieu. Sa conseillère spirituelle officielle, Paula White, l'affirme publiquement.

Cette femme, connue pour ses appels à la haine contre les communautés LGBT et pour ses déclarations selon lesquelles "l'antifascisme et Black Lives Matter sont l'Antéchrist" (source TheGrio), a été nommée à la tête du Bureau de la Foi à la Maison Blanche.

Le Bureau de la Foi... une institution créée sous Trump pour renforcer la place de la religion dans la politique américaine. "Béni soit le fruit", entends-je résonner dans mon crâne... (Référence au livre et à la série "La servante écarlate")

Ce n'est pas de la rhétorique. C'est de l'architecture institutionnelle.


L'ouverture d'une base militaire américaine permanente en Israël, une première absolue dans l'histoire de l'alliance américano-israélienne, en est une autre illustration.

Pendant des décennies, l'armée américaine avait refusé d'établir une présence permanente sur le sol israélien, craignant de trop enflammer la région.

Trump a dit oui.

Un drapeau américain flotte désormais en permanence au-dessus d'une base de défense aérienne dans le sud d'Israël.

La fusion est désormais physique, pas seulement diplomatique.


L'ARMÉE AMÉRICAINE SOUS INFLUENCE

C'est peut-être l'élément le plus inquiétant de tout ce tableau.

La Military Religious Freedom Foundation (MRFF), une organisation indépendante qui défend la liberté de conscience au sein de l'armée américaine, a reçu plus de 200 plaintes de soldats en service actif, dans l'armée de terre, la marine, l'armée de l'air, le Corps des Marines et même la Force spatiale.

Ces soldats rapportent des comportements identiques : leurs supérieurs hiérarchiques leur tiennent des discours évangéliques.

Pas en marge, pas dans leur vie privée.

En uniforme, dans les bases, pendant le service.

Au total, 40 unités seraient concernées.

Ce n'est pas un officier isolé qui aurait perdu la tête.

C'est une logique concertée d'infiltration religieuse de l'armée la plus puissante du monde.

Prenez le temps d'y penser : pas un seul service, pas une poignée de bases, mais l'ensemble de l'appareil militaire américain.

Quand le fanatisme n'est plus l'exception mais la règle, qui donne encore les ordres ?


L'un des témoignages recueillis par la MRFF est édifiant : un commandant aurait déclaré devant ses subordonnés "Le président Trump a été béni par Jésus pour allumer le feu de signalisation en Iran afin de provoquer l'Armageddon et marquer son retour sur Terre". Et il souriait en disant ça (source Middle East Eye).


Les aumôniers militaires évangéliques jouent un rôle central dans cette dynamique. Contrairement aux aumôniers catholiques ou juifs, dont la tradition insiste sur le soutien pastoral sans prosélytisme, une partie des aumôniers évangéliques recrutent, évangélisent, conditionnent.

On a même vu des aumôniers affiliés au "judaïsme messianique" (des évangéliques déguisés en rabbins) porter des insignes juifs pour tromper les soldats juifs, une tactique dénoncée par les organisations communautaires juives américaines comme un acte antisémite.

Le fait de tuer, dans cette cosmologie, n'est pas un drame moral. C'est une mission sacrée.


LE CONFLIT IRAN-USA-ISRAËL À LA LUMIÈRE DE LA PROPHÉTIE

Et nous voilà en mars 2026.

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une opération militaire conjointe d'une ampleur inédite contre l'Iran.

Des frappes sur Téhéran, Ispahan, Qom.

Le guide suprême Ali Khamenei a été tué.


La riposte iranienne a visé les bases américaines dans toute la région : Arabie saoudite, Koweït, Irak, Syrie, Chypre, Jordanie, Émirats.

En Israël, le Dôme de fer n'a pas tout intercepté : quatre missiles ont percé les défenses, dont un à Jérusalem qui a pulvérisé une synagogue (neuf morts). À Tel-Aviv, une frappe sur une zone résidentielle a tué une femme et blessé vingt-sept personnes.


C'est la guerre la plus importante au Moyen-Orient depuis des décennies.

Est-ce de la géopolitique rationnelle ? Sans doute en partie.

L'Iran avec la bombe nucléaire, c'est une menace réelle (tout comme la bombe nucléaire israélienne, soulignons-le). Le soutien iranien aux groupes armés régionaux, c'est un fait documenté.

Mais est-ce uniquement de la géopolitique rationnelle ?

Quand des commandants américains disent à leurs soldats que Trump a été envoyé pour "allumer le feu en Iran afin de provoquer l'Armageddon", la question mérite d'être posée autrement.

Quand les prophètes évangéliques décrivent depuis des années la guerre contre l'Iran comme l'étape précédant le retour du Christ, et que ces mêmes prophètes ont accès au Bureau ovale, la question mérite d'être posée autrement.


Les experts sont prudents : aucun élément ne prouve que cette vision a directement piloté l'intervention militaire.

Mais comme le formule Jérôme Viala-Gaudefroy, spécialiste des présidents américains à Sciences Po, le sionisme chrétien "crée une architecture idéologique et politique qui rend l'alignement avec Israël plus facile", et qui affaiblit les garde-fous contre les élans guerriers.


Le conflit qui se déroule sous nos yeux est au carrefour de deux logiques : une logique stratégique (construire un nouvel ordre mondial - voir la Chronique n°20 "Comment le nouvel ordre mondial se construit sans nous") et une logique "millénariste" (précipiter les événements décrits dans le Livre de l'Apocalypse).

Les deux ne s'excluent pas. C'est là que réside le vrai danger.


L'ANTISÉMITISME CACHÉ DU SIONISME CHRÉTIEN

Il faut nommer une contradiction que le documentaire Arte explore avec clarté : les évangélistes américains soutiennent Israël, mais ils sont fondamentalement antisémites dans leur théologie.

Dans leur scénario apocalyptique, les Juifs jouent le rôle de figurants.

Ils doivent rentrer en Israël, ils doivent y contrôler Jérusalem, et, ensuite, quand le Christ reviendra, ils devront se convertir au christianisme.

Ceux qui refuseront seront damnés.

Le soutien évangélique à Israël n'est donc pas de la philosémitisme. C'est de l'instrumentalisation.

Les Juifs sont le combustible d'une prophétie chrétienne. Leur État est une étape, pas une fin.

Cette réalité est connue des analystes, mais elle est rarement dite à voix haute. Et encore plus rarement écrite noir sur blanc.


CE QU'IL FAUT RETENIR

On nous présente le conflit au Moyen-Orient comme un problème de sécurité internationale. Comme une question de non-prolifération nucléaire. Comme un enjeu stratégique entre puissances.

Tout est inspiré de réalisme, mais...


Mais en dessous des briefings du Pentagone et des communiqués de presse, il y a autre chose.

Et, entre autres, il y a des hommes qui croient sincèrement que la guerre qu'ils mènent est voulue par Dieu. Que les morts sont des étapes vers le Paradis. Que l'Armageddon est une promesse, pas une catastrophe.


Ces hommes commandent la première armée du monde.

Ils conseillent le Président des États-Unis.

Ils influencent la diplomatie américaine depuis des décennies.


Le documentaire d'Arte s'appelle Prier pour l'Apocalypse.

Ce titre n'est pas une métaphore.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

🔔 Abonnez-vous à la newsletter des Chroniques de la Nouvelle Résistance en bas de page pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister ! ✊

👉 Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.

Plus nous sommes nombreux à nommer ce que nous voyons, plus il devient difficile de le nier.

Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

Commentaires


bottom of page