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Chronique 142 - Antifascisme : l’acte d’amour contre le plan de la haine

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
6 juil.
5 min de lecture

Choisir son camp, c’est d’abord choisir comment on considère l’autre.


L’antifascisme n’est pas qu'une bataille d’idées.

C’est une bataille sur le lien.

Et cette bataille se résume à un seul geste, qui commande tous les autres : relier, ou trier.



Lucie Fourcade

QUE FAIRE DE L’AUTRE ?

On croit connaître le combat : l’amour d’un côté, la haine de l’autre.

Le gentil contre le méchant.

C’est vrai, et c’est aussi un peu trop court.

Ainsi posé, on parle de deux humeurs, deux émotions qui montent et descendent selon les jours.

Or ni l’amour ni la haine, ici, ne sont des humeurs.

Ce sont deux manières d’organiser le lien entre les humains.

Deux réponses opposées à une même question, la plus vieille de la vie en commun : que faire de l’autre, du différent, du plus faible ?

Le fascisme répond par le tri.

L’antifascisme répond par le lien.

Tout le reste en découle.


LA HAINE N’EST PAS UN CRI, C’EST UN PLAN

On imagine la haine comme un débordement.

Un trop-plein qui explose.

C’est l’inverse.

Dans le fascisme, la haine est froide et méthodique.

Elle ne déborde pas : elle construit.


Umberto Eco l’a montré mieux que personne.

En 1995, dans Reconnaître le fascisme, il dresse la liste des ingrédients du "fascisme éternel" : ce fascisme qui ne revient jamais en uniforme repérable, mais qui rôde toujours.

Parmi ces ingrédients, un socle : la peur de la différence.

Le fascisme, écrit-il, est raciste par nature ; son premier appel est toujours la peur de l’intrus.

Et il lui faut un ennemi.

Un ennemi taillé sur mesure.

À la fois trop puissant : il nous menace, il complote.

Et trop faible : on peut l’écraser.


Cet ennemi n’existe pas pour être vaincu.

Il existe pour souder.

Pour donner au groupe un dehors à haïr, et donc un dedans à protéger.

C’est pourquoi le fascisme a besoin d’une guerre permanente : il ne vit que tant qu’il désigne.


La haine fasciste n’est pas une passion.

C’est un outil de gouvernement.

Bell Hooks le disait des cultures de domination : elles cultivent la peur pour obtenir l’obéissance.


Voilà le moteur, en trois temps.

On fabrique la peur.

La peur fabrique la haine.

La haine fabrique le troupeau.


L’AMOUR N’EST PAS UN SENTIMENT, C’EST UN ACTE

Face à cela, "l’amour" a mauvaise réputation.

On l’entend mièvre, naïf, désarmé.

C’est qu’on le confond avec un sentiment.


L’amour dont il est question ici n’est pas une émotion.

C’est un acte.

Bell Hooks l’a formulé sans détour dans All About Love : aimer est une volonté, une décision, une pratique.

On ne tombe pas amoureux du monde comme on tombe malade.

On choisit d’en prendre soin.

Et ce choix a un contenu très concret : l’attention, le soin, la responsabilité, le refus d’abandonner quiconque à sa catégorie.


Hooks ajoute une phrase que le fascisme ne peut pas entendre : il n’y a pas d’amour sans justice.

Aimer, dans ce sens, c’est déjà se mettre en mouvement contre la domination.


Trois siècles plus tôt, Spinoza avait posé la charnière.

Dans l’Éthique, il en fait une règle de vie : la haine doit être vaincue par l’amour et la générosité, non compensée par une haine réciproque.

Répondre à la haine par la haine, c’est la nourrir.

La grossir.

Entrer dans son jeu.

La seule chose qui la défait, c’est autre chose qu’elle.

Ce n’est pas de la douceur.

C’est de la stratégie.


L’OBJECTION QU’IL FAUT PRENDRE AU SÉRIEUX

Une objection mérite d’être posée franchement.

L’amour a-t-il vraiment sa place en politique ?


Hannah Arendt s’en méfiait.

Pour elle, l’amour est aveugle au monde : il unit deux êtres en effaçant ce qui les sépare, et cette fusion n’a rien à faire dans l’espace public, où compte justement la pluralité, la distance, le respect entre des gens qui restent différents.


Elle avait raison de se méfier d’un certain amour.

L’amour-fusion, celui qui absorbe, celui qui dit "nous ne faisons qu’un" : celui-là est dangereux en politique.

C’est le carburant du "peuple uni", du corps national sans couture.

On sait où cela mène.


Mais l’amour dont parlent Spinoza et Hooks n’est pas celui-là.

Ce n’est pas l’amour qui fond les différences.

C’est l’amour qui les protège.

L’attention portée à l’autre précisément parce qu’il est autre.

Le soin comme institution du commun.


Appelons-le solidarité, si le mot amour gêne.

Le contenu ne bouge pas : ne laisser personne être trié.


RELIER OU TRIER

Voilà pourquoi c’est la réduction la plus minimale.

Non parce qu’elle serait simpliste : parce qu’elle est fondatrice.

Tout part de là.


La politique économique ?

Une façon de répondre à : qui protège-t-on, qui laisse-t-on tomber.


La souveraineté ?

Une façon de répondre à : qui compte comme "nous".


La justice ?

Une façon de répondre à : qui a droit à un visage, et qui reste un numéro.


Le fascisme a une cohérence terrible.

Partout, il trie.

Les nationaux et les autres.

Les forts et les faibles.

Les corps utiles et les corps qui encombrent.


L’antifascisme n’est pas d’abord un programme : c’est le refus de ce geste.

Le refus de trier les vivants.


C’est pour cela qu’on ne peut pas être "un peu" antifasciste, comme on serait un peu de gauche ou un peu de droite.

Sur cette question première, il n’y a pas de milieu.

On relie, ou on trie.


L’AMOUR DEMANDE UN MONDE

Alors non, l’amour n’est pas doux.

C’est le contresens le plus commode, celui que le fascisme adore : un amour mièvre est un amour désarmé.


L’amour au sens où nous l’entendons est exigeant, têtu, épuisant.

C’est une discipline.

Il demande de tendre l’attention vers ceux qu’on nous apprend à ne pas voir.

De refuser la peur qu’on nous vend.

De répondre à la haine par autre chose que la haine. .

Non par faiblesse, mais parce que c’est la seule façon de ne pas devenir ce qu’on combat.


La haine, elle, est facile.

Elle ne demande qu’un ennemi.

L’amour demande un monde.

C’est le travail le plus dur qui soit.

C’est aussi le seul qui construise quelque chose.

Et c’est, réduit à l’os, tout l’antifascisme : le choix, chaque jour recommencé, de relier plutôt que de trier.



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